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pensée

(de penser)

René Descartes
René Descartes

Ensemble des processus par lesquels l'être humain au contact de la réalité matérielle et sociale élabore des concepts, les relie entre eux et acquiert de nouvelles connaissances.

PHILOSOPHIE

Définie comme la représentation des idées et de leurs liaisons par l'esprit, la pensée apparaît comme le propre de l'homme – selon la formule célèbre de Pascal : « L'homme est un roseau pensant. » Elle est donc absolument essentielle, et, pour cette raison, elle fait l'objet de nombreuses analyses et critiques.

L'éloge de la pensée

Pensée et conscience

Au sens large, la pensée est l'opération par laquelle le sujet s'aperçoit de ce qui lui advient : « Par le mot de penser, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose que penser » (Descartes, Principes de la philosophie). Dans cette mesure, elle est ce par quoi le sujet prend conscience de lui-même. Le simple fait de penser me montre immédiatement que je suis : « Je pense, donc je suis » (Discours de la méthode).

La pensée distingue le sujet des choses et des causes mécaniques. Les réalités matérielles, en effet, sont d'un autre ordre que la pensée : elles ne peuvent réfléchir, ni revenir sur elles-mêmes ; elles ne peuvent douter. Dès lors, la pensée est authentiquement libre ; par le doute qu'elle rend possible, elle a acquis une véritable autonomie (Méditations métaphysiques, II). Le sujet pensant n'est jamais réductible à une chose du monde, déterminée par les chaînes causales ; il est liberté, ayant toujours à choisir le sens des situations (J.-P. Sartre, l'Être et le néant).

Pensée et connaissance

En un sens plus étroit, la pensée est la capacité des représentations abstraites. Elle est capable d'opérations qui excèdent les puissances de l'imagination : il n'est pas possible, en effet, de distinguer par l'imagination une figure à mille côtés d'une figure à dix mille côtés ; en revanche, le pensée claire et distincte, par les définitions abstraites des figures, permet une telle distinction (Descartes, Méditations métaphysiques, VI).

Supérieure aux systèmes de causes, la pensée est ce grâce à quoi l'homme peut effectivement être libre. La pensée rend possible la distance critique : par elle, je peux m'abstenir de désirer l'impossible ; je peux convertir mon jugement sur les choses et passer ainsi de la plainte à la sereine acceptation (Épictète, Manuel) ; je peux écarter les images inutilement terrifiantes, comme la représentation de la mort, et ainsi vivre pleinement au présent (Épicure, Lettre à Ménécée).

De même, la connaissance du mécanisme des passions permet d'agir sur elles (Descartes, les Passions de l'âme). Le travail critique de la pensée met en lumière le fondement de l'aliénation : l'ignorance. C'est, en effet, l'ignorance des causes qui conduit à l'étonnement ou à l'émerveillement ; c'est encore elle qui induit l'idée d'une liberté comme absolue création. En revanche, comprendre que la liberté consiste à assumer la nécessité est accéder à la joie, échapper à la frustration et au ressentiment (Spinoza, Éthique).

Pensée et critique

Kant, dans la Critique de la raison pure, se donne pour tâche de délimiter le connaissable et l'inconnaissable. Il faut, dans ce contexte, séparer pensée et connaissance : la pensée, contrairement à la connaissance, ne s'applique pas à des objets donnés dans l'expérience sensible ; les mathématiques, par exemple, sont une activité de la pensée qui n'a pas de sanction expérimentale directe. Tout ce qui est pensable n'est donc pas connaissable.

Les travaux de Bachelard prolongent à leur manière cet examen critique de la connaissance. Le scientifique doit faire abstraction de son affectivité – de ses convictions – pour aborder l'objet de façon impartiale. Aussi faut-il distinguer le « pensif », qui se laisse porter par des associations d'idées, d'images, de souvenirs, et le « penseur », qui ne procède que par enchaînements déductifs rigoureux (la Psychanalyse du feu, l'Eau et les Rêves, 1942).

La pensée peut donc aller jusqu'à reconnaître qu'il y a de l'impensable. Elle se résout à ne pas ramener toute réalité au clair et au distinct, à l'objectif : la durée concrète, par exemple, tout autant que la mélodie, la couleur, les qualités sensibles s'éprouvent mais ne se pensent pas, comme l'ont montré Bergson (l'Évolution créatrice) ou Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception, 1945).

Si la pensée est la dignité de l'homme, c'est précisément dans la mesure où elle permet à la fois l'accès à la vérité et la reconnaissance de l'inconnaissable : la pensée mûre est souci existentiel, conscience d'un au-delà de la raison (Heidegger, Être et Temps).

La pensée en question

Le point de vue de l'empirisme

Le premier type de critique adressé à la pensée tient à sa réalité même. Les idées, en effet, ne sont peut-être que des extrapolations à partir d'un contenu sensible donné dans l'expérience. En conséquence, la pensée n'a pas de réalité spécifique, elle n'est qu'une modalité de la représentation des choses sensibles, c'est-à-dire de l'imagination. Telle est la thèse de l'empirisme.

Hume, dans son Enquête sur l'entendement humain (1748), tend à montrer que chaque expérience est unique : la généralisation ne donne aucune connaissance de la réalité. La pensée ne peut, en ce sens, avoir d'autonomie à l'égard des représentations sensibles ; elle n'a pas d'objet propre.

Le point de vue du matérialisme

Le matérialisme radicalise la remise en question de la pensée. Au xviie s., Hobbes affirme que la pensée est assimilable à un calcul. Or, le calcul est un ensemble d'opérations que les machines peuvent accomplir. Ce qu'on appelle « pensée » ne nécessite donc pas une faculté propre. Dans ses échanges avec Descartes, il rend hommage à la physique mécaniste, mais lui reproche de ne pas expliquer l'homme tout entier par les causes physiques (Objections aux « Méditations métaphysiques »).

En mettant en évidence, dans l'Esprit des lois (1748), l'incidence du climat et de la topographie sur les mentalités, Montesquieu relativise l'autonomie de la pensée à l'égard des conditions matérielles. La liberté de la pensée ne peut pas être définie comme une absolue souveraineté.

Les penseurs matérialistes comme La Mettrie, auteur de l'Homme machine (1748), systématisent l'approche physique et déterministe de la réalité. La pensée, selon eux, est explicable par la réactivité à certains stimuli. Marx reprend à son compte la pensée matérialiste française du xviiie s. pour l'intégrer à une conception dialectique du devenir social. Les forces productives et les rapports qu'elles induisent sont le fondement de la réalité effective : la pensée n'est que l'expression consciente des déterminations objectives. Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde mais l'inverse (le Capital, livre I).

De nos jours, les développements de la neurobiologie offrent une autre forme de contestation de l'indépendance de la pensée. J.-P. Changeux étudie, dans l'Homme neuronal (1983), les phénomènes psychiques dans la perspective d'un matérialisme intégral. Les représentations de la pensée s'expliquent par le fonctionnement des organisations neuronales du cerveau : « L'identification d'événements mentaux à des événements physiques ne se présente en aucun cas comme une prise de position idéologique, mais simplement comme l'hypothèse de travail la plus raisonnable et la plus fructueuse. »

Le point de vue des sciences humaines

Les sciences humaines, dans leur ensemble, contribuent à jeter le soupçon sur l'indépendance de la pensée. La linguistique de F. de Saussure met en lumière l'étroite dépendance de la pensée à l'égard de la langue : les mots ne sont pas des signes des choses ; ils prennent leur sens par leurs relations réciproques dans le cadre de la langue. Ainsi, chaque langue porte avec elle un système de significations : la pensée est donc déterminée par la langue. L'Anthropologie structurale (1958) de C. Lévi-Strauss situe la pensée dans le contexte ethnologique d'une culture particulière : si les schémas interprétatifs varient selon les différentes cultures, la pensée n'est pas une production d'idées dont le sujet aurait la libre initiative.

Le travail critique de la sociologie montre la pensée inscrite dans un contexte déterminant. P. Bourdieu, par exemple, dans Ce que parler veut dire (1982), manifeste le rôle prépondérant des structures sociales dans les jeux de langage et de pensée.

Outre les critiques dont elle fait l'objet quant à sa nature et à sa liberté, la pensée est contestée quant à ses prétentions. Cherchant à comprendre ce qui lui est d'abord extérieur, la pensée est un processus d'assimilation de la réalité : ainsi, la pensée serait totalisante et systématique par excellence, comme l'exprime le projet hégélien du savoir absolu.