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le romantisme dans l'art

Caspar David Friedrich, l'Abbaye dans la forêt
Caspar David Friedrich, l'Abbaye dans la forêt

Comme la littérature (→ le romantisme en littérature), les arts plastiques eurent en France leur bataille, déclenchée par un tableau de Gros, les Pestiférés de Jaffa (1804). La peinture scandalisa par son réalisme et son colorisme, et l'agitation ainsi soulevée dura un tiers de siècle, avant d’être victime du règne-éteignoir de Louis-Philippe.

Le mouvement romantique cependant ne doit pas être mis en lien avec le seul contexte français et il convient d’étudier également les tempêtes qui secouèrent l'Occident pendant près d'un siècle. Les arts plastiques ont participé au vaste bouleversement de la fin du xviiie s., dont la Révolution française fut l'expression la plus violente. Marquée par la philosophie des lumières et l'illuminisme, la quête de la science et celle de l'irrationnel, la fidélité aux Anciens et les visions utopiques, le désir éperdu d'un retour à la simplicité primitive et la naissance de l'industrie, la création artistique des années 1780-1860 est unifiée par un souffle puissant de renouvellement, mais reste disparate par la violence des contrastes et la variété des expériences.

L'architecture semble attirée vers deux pôles : la spéculation mathématique mène à des projets dont l'originalité déconcerte encore aujourd'hui ; la recherche des sources peut conduire au pastiche, avec l'aide de la connaissance archéologique, d'une spiritualité souvent passéiste et presque toujours sentimentale, ou encore d'un exotisme naïf.

Arts décoratifs et arts graphiques donnent l'impression d'une plus grande unité : ils traduisent le goût d'un gothique aux limites peu rigoureuses, que l’on qualifie de « style troubadour ». Mais c'est la peinture, incontestablement, qui domine l'activité artistique de l'époque romantique : art de l'individualisme, elle convient à une époque qui rend un culte à l'expression personnelle.

Les élans novateurs, remarquables surtout en Allemagne et dans le domaine germanique, en Angleterre et en France, ne s'y sont pas exprimés en même temps, ni avec des caractères uniformes.

Un brassage européen se fait en Italie, considérée comme le pays romantique par excellence. Les Anglais accomplissent leur Grand Tour, guidés par Childe Harold, par la passion de l'archéologie, par la piété envers les maîtres de la Renaissance et du xviie s., et aussi par l'amour du paysage, sauvage de préférence. Moins sensibles au pittoresque, les Allemands viennent surtout chercher des leçons esthétiques et alimenter leur mysticisme à la source chrétienne.

1. Grande-Bretagne

1.1. Le goût des paysages

« Plusieurs anglais essaient de donner à leurs jardins un air qu'ils appellent romantic, c'est-à-dire pittoresque », écrivait un voyageur français en 1745. Le goût du paysage « libre », ancien, en Angleterre, devait beaucoup à l'influence de Claude Lorrain. Il préparait la voie au culte de la nature en honneur à la génération suivante.

Les peintres y sacrifièrent aussi, se servant d'une technique apte à traduire cette exigence de liberté, l'aquarelle.

Constable

Si les Cozens père et fils sont les fondateurs du paysage romantique, c'est avec Constable que la célébration de la campagne anglaise atteint son plein épanouissement. Présentée en France au Salon de 1824, son œuvre eut une assez grande audience. Delacroix fut très frappé de la hardiesse chromatique des Barques sur la Stour, modulation sur deux couleurs seulement, le vert et le bleu. Chez Constable encore, quelles atteintes au « sujet » que ses études de nuages, croquis à l'huile où la précision météorologique sert une nostalgie des espaces infinis ! Et l'on n'oublie pas les ciels de Bonington, l'ami de Delacroix.

Turner

Avec Turner apparaît le rejet avoué de la tradition, Claude Lorrain excepté, cependant. Copiste des Cozens, Turner parvint rapidement à un style qui affolait la critique : palette claire et dissolution des éléments du paysage dans la lumière. L'intérêt pour les phénomènes physiques se mêle chez lui à la recherche de leurs effets sur les états d'âme, problème qui lui avait été suggéré par le Goethe de la Théorie des couleurs. Vers 1840, le style de Turner a franchi une distance justement appréciée par Ruskin (lui-même aquarelliste de talent). Dans Lumière et couleur : le matin après le Déluge (1843), il n'y a plus d'espace mesurable, mais un tourbillon bousculant toutes les conceptions de l'espace alors admises dans la peinture.

1.2. L’inspiration littéraire

Füssli

Très différent est le courant littéraire qui s'est manifesté en Angleterre dans les dernières années du xviiie s. Les peintres qui l'illustrent restent fidèles au sujet, mais sans faire taire pour autant leur imagination d'explorateurs de l'enfer. Johann Heinrich Füssli (1741-1825), qui naquit à Zurich et passa dix ans en Italie, appartient cependant à l'Angleterre (où il est appelé Henry Fuseli) par les œuvres de sa maturité. « Génie torrentiel » aux yeux de ses contemporains, c'était un fervent admirateur de Shakespeare et de Milton. Ses esquisses et ses dessins – beaucoup de ses tableaux ont disparu – révèlent une profonde originalité de composition, une prédilection pour les fonds ténébreux d'où surgissent des corps violemment éclairés, un trait fougueux et incisif.

Blake

Ami de Füssli, William Blake, lecteur de Swedenborg et de Lavater, habité par des visions venues de la Bible, de Dante et de Milton, créa quant à lui un monde tout à fait personnel, redécouvert de nos jours grâce au surréalisme et à la psychologie des profondeurs. Son graphisme anticipe sur l'Art nouveau et le Jugendstil.

John Martin (1789-1854) fut le plus populaire des artistes anglais du début du xixe s. Illustrateur, lui aussi, de Milton et de la Bible, graveur à la manière noire, il peignait en outre des scènes de cataclysme, des montagnes et des abîmes terrifiants. La période historique de Turner l'inspira ; il partageait avec son contemporain une curiosité passionnée pour la physique et ses applications, en particulier la construction mécanique.

Visionnaire réaliste, si l'on peut dire, Samuel Palmer (1805-1881) fut influencé par les dessins de Blake, mais apporta toujours une grande attention aux détails du paysage. Ses œuvres, de très petite taille, sont exécutées à la plume, à l'aquarelle et à la gouache. Il en émane une poésie intimiste, soulignée par l'étrangeté des éclairages.

2. Allemagne

Dans les pays germaniques, une génération d'artistes nés avant 1780 renâcle contre un enseignement artistique sclérosé. Mais les fruits de cette révolte ne ressemblent guère à ce qui se faisait outre-Manche. Si le paysage y tient aussi une large place, d'autres genres sont en honneur – en particulier la peinture décorative. Un métier plus classique, des compositions moins mouvementées que chez les Anglais – voire une fixité obsédante – n'indiquent nullement un retour en arrière.

2.1. Koch

Le paysagiste tyrolien Joseph Anton Koch, héritier du paysage idéal du xviie s., s'en écarte cependant par la fragmentation des points de vue et par des couleurs fortement contrastées, rappelant cette « masse de fragments sans rapport les uns avec les autres » par laquelle Schlegel décrivait le monde intérieur du jeune romantique, agité par la crise de sa génération.

2.2. Runge

Cherchant une nouvelle expression à la peinture religieuse, Philipp Otto Runge la trouva dans l'allégorie, qui lui permettait de traduire son mysticisme à travers des formes humaines ou végétales dessinées avec précision. À la recherche de l'œuvre d'art totale, il voulait faire construire un édifice pour abriter son cycle des « Heures du jour » et compléter celui-ci par une œuvre poétique avec chœurs. Au-delà d'un programme iconographique d'une prétentieuse naïveté demeurent chez Runge la puissance de l'imagination graphique, la beauté du coloris et des intuitions curieusement modernes, exprimées dans ses écrits : toute vie est rythme, paysage et couleurs ont une valeur symbolique plus que représentative, l'œuvre d'art naît de la concordance entre l'être et l'Univers, le sujet n'étant que l'occasion de cette rencontre.

2.3. Friedrich

C'est dans la discordance, au contraire, que se situe l'œuvre de Caspar David Friedrich. Celui-ci confronte ses minuscules personnages à l'immensité du ciel vide, à la profondeur de l'abîme, crée une atmosphère de désolation par des couleurs translucides. Ses contemporains ont eu conscience de la nouveauté de son espace pictural, dépourvu d'encadrement latéral et divisé en plans successifs, sans perspective aérienne. Son expérience est celle de la solitude.

2.4. Les Nazaréens

Quelques jeunes peintres allemands, qui s'étaient rencontrés à Vienne, partirent vivre à Rome pour retrouver un contact direct avec les artistes de la Renaissance. Franz Pforr, Johann Friedrich Overbeck, Peter Cornelius, Julius Schnorr von Carolsfeld formèrent la Lukasbund (confrérie de Saint-Luc), qui vivait dans le travail et la prière. Goethe les nomma « nazaréens » dans une lettre polémique où il critiquait la profonde religiosité de leur œuvre. Leur style se caractérise par la rigueur du dessin et l'extrême précision de la touche. Ils donnèrent un nouvel élan à la peinture monumentale : tous travaillèrent à la décoration du palazzo Massimo, y peignant à fresque des épisodes de Dante, de l'Arioste et du Tasse, traités avec une sobriété qui en fait la réussite.

L'inspiration littéraire, très sensible chez les peintres allemands de l'époque romantique, non seulement leur fournit une matière à la transposition plastique, mais oriente la forme de leur création dans une direction très moderne, qui laisse pressentir l'abstraction.

3. France

3.1. Peinture

La brutalité des transformations que subit la société française explique que des courants très variés s'y soient succédé.

Variété des courants

Avant la Révolution, la mode est à la sensibilité. Mieux que Greuze, qui recourt trop facilement à l'anecdote, Fragonard, par la vivacité de sa palette, une touche fougueuse et tourbillonnante, se fait, à la fin de sa carrière, l'écho des aspirations passionnées de ses contemporains. Les tempêtes, les ciels zébrés d'éclairs, les vagues menaçantes des marines de Joseph Vernet mettent l'horreur au service d'un sublime un peu mélodramatique. Chez Hubert Robert, le sentiment de la nature est plus porté vers la mélancolie des ruines, le sens de la fuite du temps.

Les bras tendus des Horaces sont le symbole du raidissement révolutionnaire, une sorte de césure après cet élan préromantique. David, chantre de la pureté républicaine, puis de la puissance impériale, traite de l'actualité avec un réalisme néo-classique qui suscite la réprobation de certains artistes et écrivains archaïsants, tel Nodier. Ces « primitifs » eurent une grande influence sur Ingres, qui, pour éloigné qu'il fût des romantiques, n'en partageait pas moins certains de leurs goûts : les peintres italiens du quattrocento, Ossian, l'exotisme orientalisant. Un tableau comme Corinne au cap Misène de François Gérard (1770-1837) montre bien comment un sujet romantique (tiré de Mme de Staël) peut être traité dans un style qui est une caricature du néo-classicisme. Girodet-Trioson est plus convaincant lorsqu'il peint les Ombres des héros français reçues par Ossian …, ou les Funérailles d'Atala, œuvre qui révèle l'importance de Chateaubriand dans la vie artistique.

L'épopée napoléonienne suscita chez Gros plusieurs créations magistrales : le Combat de Nazareth, les Pestiférés de Jaffa, Napoléon à Eylau. La solide organisation de surfaces mouvementées, la liberté chromatique, le réalisme des corps produisirent l'effet que l'on sait. Gros fut considéré comme un maître par les deux plus fortes personnalités de la peinture romantique française, Géricault et Delacroix.

Géricault

Géricault, dans sa conception du sujet, doit bien plus à l'événement qu'à la littérature. Cependant, le départ entre l'exceptionnel et le quotidien est malaisé : l'horrible épisode du Radeau de la « Méduse » (1819) est aussi le symbole d'une « génération sans guide » ; la finesse de l'analyse, dans les portraits d'aliénés, montre combien la limite est irréelle entre le normal et l'anormal.

Delacroix

Esprit d'une curiosité universelle, Delacroix emprunta beaucoup au goût littéraire de son temps – Dante, Byron, Shakespeare et Walter Scott –, mais sans se laisser enfermer dans de faux dilemmes : ses Marocains et ses Romains se ressemblent ; il descend des grands baroques par la richesse du coloris, la sensualité, le rythme effréné. Pourtant, sa Mort de Sardanapale creusa dans l'opinion publique le fossé entre classiques et romantiques, ceux-ci y reconnaissant leur bien et le faisant entrer « bon gré mal gré dans la coterie romantique », comme il le dit lui-même.

Ayant essayé tous les genres, Delacroix laissait une place modeste aux paysagistes sincères que furent Georges Michel (1763-1843) et Paul Huet (1803-1869). Mais des illustrateurs et des lithographes de talent eurent une part importante dans la définition du climat de l'époque : Achille Devéria (1800-1857), Grandville (J. I. I. Gérard, 1803-1847), Paul Gavarni (S. G. Chevalier, 1804-1866), Célestin Nanteuil (1813-1873), etc.

3.2. Sculpture

La sculpture ne se dégage qu'assez tardivement du goût néo-classique, malgré l'encouragement que constitue la découverte du passé médiéval grâce au musée des Monuments français (1790-1816). Et si la Tuerie (1834) d'Auguste Préault est bien romantique d'intention, le Lion écrasant un serpent de Barye – en dépit des remous qu'il provoque au Salon de 1833 – et la Marseillaise (1833-1835) de François Rude tranchent plutôt avec la production académique par leur souci primordial de la vérité expressive.

Dans un même climat, qui va être celui de l'éclectisme, l'architecture européenne manifeste mieux encore la complexité de l'époque romantique.

4. L'architecture

Pendant un siècle environ, de 1760 à 1860, se sont succédées et se sont entremêlées les expériences les plus diverses : styles néo-classique et néo-gothique, exotisme – n'a-t-on pas construit en Angleterre du « gothique indien » ? –, emploi de techniques et de matériaux nouveaux…

C'est dire que l'âge romantique ne possède pas un vocabulaire architectural qui lui soit propre, contrairement aux siècles précédents, qui virent s'enchaîner les avatars du classicisme.

4.1. Néo-gothique

Sans doute le néo-gothique est-il le style le plus fréquemment associé à l'idée de romantisme. Serait-ce son langage architectural privilégié ? Dès le milieu du xviiie s., l'Angleterre en donnait des exemples notoires, par exemple la villa d'Horace Walpole à Strawberry Hill, près de Twickenham. Mais il faut attendre le début du siècle suivant pour que le « gothic revival » prenne toute son ampleur, accentuant les caractères spécifiques du gothique anglais. Ainsi la serre à trois nefs de Carlton house, édifice de fer datant de 1812, rappelle-t-elle la structure de l'église de Christ's College à Cambridge. À partir de 1820 se propage une fièvre de construction religieuse, et l'on a dénombré 174 églises néo-gothiques élevées en moins de trente ans. Au Parlement de Londres, à partir de 1836, Charles Barry interprète le gothique à travers la leçon palladienne.

4.2. Exotisme

John Nash, connu pour son œuvre d'urbaniste à Londres, triomphe dans le mélange des exotismes – indien, mauresque, chinois – en élevant le Royal pavilion de Brighton (1815-1823).

4.3. Architecture visionnaire

Contemporain de Nash, John Soane est beaucoup plus original. Si ses agrandissements de la Banque d'Angleterre (aujourd'hui détruits) se caractérisaient par l'expression structurale la plus pure, sa propre maison, aujourd'hui musée, est un très curieux exemple d'architecture et de décor illusionnistes, jouant des distances à l'aide de variations de niveaux et de miroirs.

C'est en France que l'on peut trouver un pendant du style de Soane, dans ce que l'on nomme parfois l'architecture révolutionnaire – ou bien visionnaire – et qui n'est pas seulement la conclusion du classicisme. Tout imprégnés de la philosophie de la nature, des architectes comme Étienne Louis Boullée et Claude Nicolas Ledoux retournent aux sources du classicisme, aux édifices antiques eux-mêmes, et en tirent les éléments de projets chimériques, tel celui de Boullée pour un cénotaphe en l'honneur de Newton. Les troubles politiques contribuèrent à la non-réalisation de la plupart de ces projets. Cependant, les constructions de Ledoux à Arc-et-Senans, comme son ouvrage l'Architecture considérée dans le rapport de l'art, des mœurs et de la législation (1804), nous rappellent que l'on travaillait alors à l'amélioration de la société avec une foi véritable dans un avenir ouvert par la science.

Sous la Restauration, le manque de possibilités financières réduisit beaucoup l'activité architecturale en France, et l'on termina nombre d'édifices classiques. Un architecte de Cologne (devenue le centre des études sur le gothique), François Chrétien Gau (1790-1853), éleva la première église néo-gothique de Paris, Sainte-Clotilde, peu avant que commençât la carrière de Viollet-le-Duc.