préjugé
Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la philosophie ».
Morale, Philosophie Cognitive
Opinion reçue sans avoir fait l'objet d'un jugement expressément thématisé, soit qu'elle ait été tirée de l'expérience, soit qu'elle relève d'une tradition.
Comme le suggère d'Alembert dans le « Discours préliminaire » de l'Encyclopédie, la critique du préjugé qui caractérise l'émergence du rationalisme classique s'inspire de l'entreprise cartésienne qui, de fait, identifie avec cette notion le principal obstacle à la connaissance méthodique : « Et ainsi encore je pensai que, pour ce que nous avons tous été enfants avant que d'être hommes, et qu'il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs [...] il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu'ils auraient été si nous avions eu l'usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que par elle. »(1). Le préjugé s'oppose à l'exercice de la raison, comme ce qui la précède et peut toujours l'entraver. Et ces « préjugés de l'enfance »(2) se trouvent intimement associés à notre condition d'hommes faits, de sorte que « nous ne pouvons [les] oublier »(3). La prévention, première cause de l'erreur, demande donc que soit effectué un retour volontaire et négateur sur nos premières opinions : c'est le doute. Mais cette démarche ne concerne chez Descartes que les connaissances théoriques – car il me faut agir, lors même que j'ai suspendu mon jugement : la première maxime de la morale par provision me prescrit donc de suivre les lois et les coutumes de mon pays, de rester dans la religion où je fus institué et de me gouverner « en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées [...], qui [soient] communément reçues en pratique par les mieux censés de ceux avec qui j'aurais à vivre »(4).
La philosophie des Lumières élargit à tous les domaines la démarche critique dont elle emprunte, en le déplaçant, le modèle à Descartes ; mais la plupart des auteurs assignent encore de sérieuses limites à cette entreprise. Voltaire reprend ainsi à son compte certains arguments des libertins érudits, lorsque, après avoir défini le préjugé, « une opinion sans jugement », il précise qu'il y a « des préjugés universels, nécessaires », qui garantissent la bonne conduite de tout le peuple (qui n'est pas composé de philosophes) : « Par tout pays on apprend aux enfants à reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur ; à respecter, à aimer leur père et leur mère ; à regarder le larcin comme un crime, le mensonge intéressé comme un vice, avant qu'ils puissent deviner ce que c'est qu'un vice et une vertu. »(5) Le préjugé constitue donc la condition de possibilité d'un comportement qui (selon la distinction kantienne), s'il n'est pas pleinement moral, c'est-à-dire, également, conscient de soi, demeure conforme à la morale.
Il reste que, lorsqu'ils thématisent le mouvement d'émancipation qui les anime, les auteurs du xviiie s. définissent bien l'accession de l'homme aux Lumières comme la fin du règne des préjugés qui le soumettaient, comme en sa minorité juridique, aux autorités théologico-politiques – la force de la fameuse définition de Kant tient alors à ce qu'elle met en relief la source, en tout homme, d'une adhésion aux préjugés qui l'asservissent : « Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. (...) Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »(6).
Ce retour critique n'épuise cependant pas la question du préjugé, qui s'est trouvé réduit, dans la réflexion méthodique d'une raison pleinement consciente d'elle-même, de ses procédures et de ses limites, au statut de simple obstacle. Il faut encore considérer les conditions effectives dans lesquelles s'opère l'appréhension des objets et des textes, préalablement à la méthode, et souligner que leur intelligence est toujours relative à un pré-jugement (Vor-urteil veut dire « préjugé ») qui, de surcroît, peut bien se trouver confirmé. Cette pré-compréhension engage alors, en amont de l'exercice rationnel du sujet, une certaine inscription dans une histoire, qui fonctionne alors comme tradition – ainsi Gadamer élargit-il à tous les aspects de l'expérience l'analyse du cercle herméneutique : « Bien avant de nous comprendre dans une réflexion rétrospective, nous nous comprenons de manière évidente dans la famille, la société et l'État où nous vivons. Le foyer qu'est la subjectivité est un miroir déformant. La réflexion de l'individu sur lui-même n'est qu'une étincelle dans les circuits fermés de l'histoire. »(7) À tout le moins faut-il reconnaître que la critique des préjugés s'effectuera toujours depuis une tradition qui nous informe.
André Charrak
Notes bibliographiques
- 1 ↑ Descartes, R., Discours de la méthode, 2e partie, 10-18, Paris, 2002.
- 2 ↑ Descartes, R., Principes de la philosophie, 1ère partie, art. 71, Vrin, Paris, 1999.
- 3 ↑ Ibid., art. 72.
- 4 ↑ Descartes, R., Discours de la méthode, 3e partie, 10-18, Paris, 2002.
- 5 ↑ Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. « préjugé ».
- 6 ↑ Kant, E., Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?, Gallimard, Paris, 1989.
- 7 ↑ Gadamer, H., G., Vérité et méthode, Seuil, Paris, 1996.
→ compréhension, jugement, Lumières (les)
