flux
Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la philosophie ».
Du latin classique fluxus, « écoulement d'un liquide », voc. médical, Ier quart du xive s.
Philosophie Contemporaine, Histoire des Sciences
Mouvement des fluides, des ondes, et finalement de tout type d'éléments soumis à une dynamique d'ensemble ; le flux de la subjectivité précède et fonde idéalement toute détermination statique, à moins que le sujet ne soit lui-même qu'un effort visant à canaliser une multiplicité réelle de flux divergents.
Le flux est initialement, en médecine, l'écoulement d'un liquide organique (d'une humeur) hors de son réservoir naturel. Deux couples fondamentaux de la mécanique classique, celui du flux et du reflux (phénomènes hydrographiques liés au mouvement des planètes) et celui de l'équilibre et de l'écoulement des fluides (les deux problèmes de l'hydraulique) généralisent l'utilisation du terme(1). Poursuivant cet effort de généralisation et de quantification, la physique actuelle définit le flux comme le nombre de particules qui traversent le segment d'un faisceau en un temps donné (flux de lumière). Sur ce modèle, le terme est utilisé pour désigner toute quantité mesurable d'éléments transitant à l'intérieur d'un système (flux de monnaie, de voyageurs, etc.).
Cependant, la philosophie post-kantienne, considérant que toute détermination objective implique une fixation de la variabilité du donné dans le temps, entend remonter génétiquement jusqu'au flux non-objectivable et non-quantifiable de la vie subjective. Ce thème, très présent chez Fichte(2), explique la prédilection des romantiques pour les flots impétueux, mais aussi la fluidité du système chez Hegel. Plus tard, chez Husserl(3), le flux constitutif du temps dans la conscience pure offre un champ originaire aux flux multiples des actes constitutifs d'objets. L'intuition bergsonienne(4) rejoint également notre courant de conscience, lequel découle d'un élan vital qui s'est frayé un chemin à travers l'inertie (ou plutôt le flux inverse) de la matière ; la durée et la vie sont ainsi des multiplicités qualitatives qui doivent perdre en intensité pour se muer en éléments déterminables (états, positions, concepts, espèces) sur le plan homogène de la causalité mécanique.
Deleuze et Guattari(5) ont réactivé tous les sens du terme. Le sujet s'efface devant la multiplicité des flux organiques, circulant toujours d'une machine-organe à une autre (le sein produit un flux de lait, que la bouche du nourrisson prélève et coupe). Cette mécanique des fluides s'étend de la dynamique du désir aux autres domaines. L'économie traite de flux d'argent, de marchandises et de personnes ; l'État canalise le flux des rivières, puis continue avec les flux économiques et les flux de population ... Aux efforts réactifs voués à la capture des flux et à leur convergence vers un centre unique, s'oppose leur distribution divergente sur un espace lisse. D'un côté, l'organisme, l'irrigation sédentaire et la course ; de l'autre, la circulation des désirs sur un corps sans organes, le passage nomade d'un puits à l'autre et le surf. On peut finalement dire que les flux divergent vis-à-vis des codes ; l'inertie implique alors un surcodage, et le dynamisme ne consiste pas à tout décoder (tout déréglementer) mais à évaluer les lignes de décodages, à la fois sources d'intensité et de dangers nouveaux.
Jérome Lèbre
Notes bibliographiques
- 1 ↑ Descartes, R., Le Monde ou traité de la lumière et Traité de l'homme, in Œuvres philosophiques, I, Bordas, Paris, 1988. Coll. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers – Diderot et d'Alembert, éd. numérique, Marsanne, Redon, 1999 ; Article « flux et reflux » et articles des rubriques « Mécanique », « Physique », « Hydraulique ».
- 2 ↑ Fichte, J.G., La Théorie de la science, Exposé de 1804, trad. fr. D. Julia, Aubier, Paris, 1967.
- 3 ↑ Husserl, E., Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, trad. fr. H. Dussort, PUF, Paris, 1964.
- 4 ↑ Bergson, H., L'Évolution créatrice et La Pensée et le mouvant, in Œuvres, PUF, éd. du Centenaire, Paris, 1959.
- 5 ↑ Deleuze, G. et Guattari, F., L'Anti-Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972 et Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980.
