darwinisme

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la philosophie ».


De Darwin (1807-1882).

Biologie, Histoire des Sciences, Morale, Sciences Humaines

Pensée évolutionniste de Charles Darwin ; effets liés à la réception et à l'importation des thèses de Darwin dans les disciplines autres que la biologie.

La philosophe américaine M. Grene (née en 1910) a caractérisé avec netteté les implications de l'évolution biologique – et plus particulièrement du darwinisme – pour la philosophie. Elle propose d'apprécier cette question à la lumière des fameuses questions par lesquelles Kant délimitait le champ propre de la philosophie : « Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? », « Que m'est-il permis d'espérer ? », trois questions qui, selon la célèbre formule de Kant dans son cours de logique, peuvent elles-mêmes être ramenées à une seule : « Qu'est-ce que l'homme ? » Il est à peine besoin de rappeler à quel point l'histoire du darwinisme a été liée, dès ses débuts, à la troisième question kantienne, la question religieuse. Les deux premières questions ont trouvé des développements spectaculaires dans l'épistémologie évolutionnaire et dans l'éthique évolutionnaire(1). Enfin, remarque Grene, l'étude de l'évolution ayant beaucoup de choses à nous apprendre sur l'homme, on ne peut s'étonner que la philosophie contemporaine, si elle est bien une anthropologie, soit de part en part interrogée par le naturalisme darwinien.

Que puis-je savoir ? (Épistémologie évolutionnaire)

L'épistémologie a été traditionnellement définie comme une investigation a priori sur les fondements et sur les possibilités de notre pouvoir de connaître. La philosophie transcendantale de Kant a fourni aux philosophes des temps modernes un remarquable modèle d'une telle enquête. La philosophie analytique de Russell et la phénoménologie transcendantale de Husserl ont, chacune à sa manière, renouvelé le projet. Dans la mesure où les pensées de ces trois philosophes ont largement contribué à façonner le paysage de l'épistémologie, il semblerait que la théorie de l'évolution biologique n'ait rien à apporter à celle-ci : comment une science empirique pourrait-elle contribuer en quoi que ce soit à une entreprise de fondation radicale de la connaissance ? Pas plus que la psychologie ou la sociologie, la biologie de l'évolution ne le peut.

Il existe pourtant un puissant courant de pensée qui, à l'époque contemporaine, s'est développé sur une base contraire. L'épistémologie évolutionnaire part précisément de l'idée que la théorie de l'évolution biologique est essentielle, avec d'autres sciences empiriques (comme la psychologie), à la compréhension des pouvoirs de connaissance de l'homme. Il y a deux modalités de l'épistémologie évolutionnaire. L'une a son origine dans la proposition, formulée par K. Lorenz en 1941, de réinterpréter la notion kantienne de conditions a priori de la connaissance (catégories de l'entendement, et formes a priori de la sensibilité), comme un ensemble de dispositions innées construites au cours de l'évolution biologique. Cette proposition a été le point de départ d'une tradition de recherche que l'on qualifie parfois comme programme « limitationniste ». Son ambition est de mettre au jour les limites méso-cosmiques qui pèsent sur notre appareil de connaître. Par ce terme, il faut entendre les caractéristiques de notre appareil cognitif qui reflètent des contraintes adaptatives liées à l'évolution passée de l'homme, dans un environnement écologique et social sans doute très différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. Les travaux les plus significatifs ont porté sur les illusions perceptives, la catégorie de causalité et les schémas de classification.

La seconde modalité de l'épistémologie évolutionnaire consiste à prendre le rapport entre évolution et connaissance non plus de manière littérale, mais métaphorique. On s'intéresse alors à l'évolution des idées et, tout particulièrement, au changement scientifique. L'hypothèse de base consiste à s'appuyer sur des analogies fortes entre l'évolution des espèces et le changement scientifique, et à postuler que des processus structurellement identiques interviennent dans les deux cas. St. Toulmin fut l'un des premiers à explorer ce genre d'hypothèse, dont Hull est aujourd'hui l'un des théoriciens les plus systématiques. On admet, par exemple, qu'il existe des items scientifiques (concepts, hypothèses, représentations normatives de l'activité scientifique, instruments, etc.) dotés de robustes capacités de réplication. Par exemple, la reproduction dans un journal, ou renonciation par un professeur, d'une hypothèse scientifique est un événement de réplication. Cette réplication n'est cependant pas parfaite : il arrive que l'item soit modifié et que cette modification soit elle-même reproduite dans une chaîne de communication sociale. De tels items culturels sont comparables aux unités de transmissions héréditaires qu'étudient les généticiens, les gènes, qui, eux aussi, sont des unités de réplication et de mutation. On peut alors concevoir que la diffusion (ou extinction) des items culturels se fasse selon des processus analogues à la diffusion (ou extinction) des gènes : dérive aléatoire, sélection, migration dans d'autres populations. La mise en œuvre d'un tel programme de recherche relève de la sociométrie. D'un point de vue philosophique, l'objectif est aisé à discerner : il s'agit de contribuer à naturaliser l'épistémologie, en montrant que des comportements aussi intentionnels que les pratiques scientifiques obéissent à une dynamique qui, à un certain niveau de description, n'est pas intentionnelle (épidémiologie culturelle).

Que dois-je faire ? (Éthique évolutionnaire)

Comme l'a noté avec perspicacité le philosophe M. Ruse, l'éthique évolutionnaire a aussi deux modalités, littérale et métaphorique. La version métaphorique est la plus ancienne. Elle est connue sous le nom de « darwinisme social », expression qui, en dépit de son nom, ne renvoie pas à Darwin, mais à H. Spencer. L'argument est simple. Il consiste à souligner, dans un premier temps, le caractère bénéfique du principe de concurrence dans l'évolution biologique : la lutte pour l'existence, et la sélection des traits avantageux qui s'ensuit, a été un agent majeur de progrès biologique. Dans un second temps, on transpose le principe de concurrence dans le domaine des actions humaines, et on soutient que la concurrence entre individus doit être érigée en norme. C'est l'argument, bien connu du « laissez-faire », qui sert de fondement, chez Spencer, à l'économie, à la politique et à la morale. Spencer a écrit une Morale évolutionniste [Evolutionary Ethics]. L'argument central du livre consiste à ancrer la Genèse des conduites altruistes et le calcul égoïste.

Une seconde modalité de l'éthique évolutionniste a son origine dans les réflexions de Darwin sur les origines du comportement moral chez l'homme. Pour la distinguer de la précédente, M. Ruse a proposé de parler d'« éthique darwinienne ». Darwin a exposé ses conceptions sur l'origine de la morale dans un livre tardif, mais extrêmement influent, la Descendance de l'homme (aussi traduit : la Filiation de l'homme). Il y soutient que le sentiment moral a sa source, d'une part, dans des instincts sociaux que l'homme partage partiellement avec d'autres espèces animales ; d'autre part, dans ses facultés propres de raisonnement et de symbolisation. Un élément important de la spéculation darwinienne réside dans sa critique très dure des philosophes utilitaristes. Darwin estime, en effet, que la Genèse des conduites morales et du sentiment moral doit être comprise en référence au « bien de la communauté », qui lui-même se mesure à la capacité de survie et de reproduction des communautés en tant que telles. Les comportements éthiques ont ainsi leur origine dans des adaptations qui renvoient à l'histoire passée de l'espèce humaine. Nous retrouvons ici l'esprit du programme limitationniste de l'épistémologie évolutionnaire (version littérale). Quant à savoir si cette histoire naturelle des origines du comportement moral peut nous aider à reformuler le projet d'une éthique fondationnelle, ou (comme le soutient Ruse) s'il doit nous convaincre qu'il vaut mieux y renoncer, c'est l'objet du débat fondamental de l'éthique évolutionnaire aujourd'hui.

Que m'est-il permis d'espérer ? (Darwinisme et religion)

La théorie darwinienne de l'évolution est née dans le contexte d'un âpre débat sur la théologie naturelle. L'Origine des espèces est tout entière destinée à montrer que la « théorie de la descendance avec modification [des espèces] par la sélection naturelle » (nom que Darwin donne à sa théorie) explique mieux l'histoire de la vie et de la terre que la « théorie de la création des espèces séparées ». Même si Darwin a toujours pris un extrême soin de ne pas se prononcer publiquement sur la question religieuse, c'est sous cet angle qu'elle a d'abord été comprise par l'immense majorité de ses lecteurs. Darwin pensait d'ailleurs que sa théorie n'était pas incompatible avec la religion bien comprise. Comme bon nombre de philosophes et savants depuis le xviie s., il a longtemps adhéré à l'idée que « le Créateur » (qui réapparaît dans la dernière phrase de l'Origine des espèces dès sa deuxième édition) n'agit pas sur la Nature par miracle, mais seulement par le biais des « causes secondes », c'est-à-dire par des lois. La sélection naturelle, en ce sens, est le moyen que Dieu a utilisé pour accomplir la création indéfiniment continuée des espèces biologiques. Cette doctrine tresse un réseau serré de liens historiques entre la théorie de la sélection naturelle et le débat sur la théologie naturelle, en quelque sorte en amont de l'Origine des espèces.

En aval de ce livre, ce débat a continué, parfois sous des formes radicales : le mouvement créationniste américain, né au début du xxe s., en porte témoignage. Mais ce débat relève plus de l'histoire culturelle que de la philosophie. Plus intéressant pour le philosophe est la renaissance des réflexions sur la notion de création suscitées par la théorie darwinienne de l'évolution. Les philosophies de Whitehead, de Bergson ainsi que la réflexion métaphysico-théologique de Teilhard de Chardin en sont des exemples notoires.

Qu'est-ce que l'homme ? (Anthropologie darwinienne)

Les rapports entre darwinisme et philosophie méritent d'être situés dans le contexte plus large de la naturalisation des sciences humaines et sociales, et de la philosophie. Le naturalisme contemporain n'est plus, comme au temps de l'Encyclopédie et du Dictionnaire de Trévoux, une entreprise métaphysique visant à éliminer Dieu et à promouvoir l'athéisme. Certains philosophes naturalistes sont athées, d'autres ne le sont pas. Le naturalisme contemporain est un naturalisme méthodologique, qui consiste à croire qu'il n'y a pas de limite concevable à l'explication des phénomènes par des causes naturelles. À ce titre, l'ensemble des phénomènes qui définissent le champ des sciences humaines et des sciences sociales entrent dans le programme d'un naturalisme méthodologique. La philosophie, dans la mesure où elle privilégie les phénomènes de l'intentionnalité, de la conscience, des états mentaux, des normes et des valeurs, est aussi concernée.

L'évolution biologique n'est pas la seule voie de naturalisation de l'anthropologie (prise dans son extension la plus large : toute investigation prenant l'homme comme objet), mais elle en constitue un pan essentiel. Il n'est guère de science de l'homme qui n'ait vu ses cadres de pensée renouvelés par une forme ou une autre de naturalisme évolutionniste. On a évoque l'épistémologie et l'éthique évolutionnaires ; il existe aussi, entre autres, une économie évolutionnaire, une psychologie évolutionnaire, une théorie évolutionnaire du changement culturel. Tantôt la naturalisation emprunte le chemin de la métaphore : il s'agit alors de transposer des modèles qui ont fait leur preuve du domaine de l'évolution biologique vers celui de telle ou telle science de l'homme. Tantôt il s'agit de prendre acte de ce que l'on sait de l'évolution de l'espèce humaine et de réexaminer sous cet angle les doctrines fondamentales de tel ou tel champ de connaissance, quitte à les récuser parce que improbables. Dans la mesure où la philosophie moderne est bien, comme on l'a proposé, une anthropologie, elle est, de facto, engagée dans un dialogue avec le darwinisme dont on peut penser qu'il est loin d'être achevé.

Jean Gayon

Notes bibliographiques

  • 1 ↑ Evolutionary epistemology, evolutionary ethics. On dit aussi en français « épistémologie évolutionniste », « éthique évolutionniste », mais cette transcription est source de confusions.
  • Voir aussi : Bergson, H., l'Évolution créatrice, Félix Alcan, Paris.
  • Darwin, Ch., On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life (1859), Murray, London.
  • Darwin, Ch., The Descent of Man, and Selection in Relation to Sex (1871), 2 vol., Murray, London.
  • Gayon, J., « Darwinisme et métaphysique », in Une philosophie cosmopolite : Hommage à Jean Ferrari, textes réunis par M. Perrot et J.-J. Wunenburger, Université de Bourgogne, Dijon, 2001, pp. 161-177.
  • Grene, M., A Philosophical Testament, Chicago and La Salle (III), Open Court, 1995.
  • Hull, D., Science as a Process. An Evolutionary Account of the Social and Conceptual Development of Science, Chicago, The University of Chicago Press, 1988.
  • Kant, E., Logique, trad. L. Guillermit, Vrin, Paris, 1966, p. 25.
  • Lorenz, K., Für Deutsche Philosophie, 15, 1941, pp. 94-124. Trad. anglaise sous le titre : « Kant's Doctrine of the A Priori in the Light of Contemporary Biology », General Systems, 7 (1962), pp. 23-35.
  • Ruse, M., « Une défense de l'éthique évolutionniste », in Fondements naturels de l'éthique, J.-P. Changeux (dir.), Odile Jacob, Paris, 1993, pp. 35-64.
  • Ruse, M., Taking Darwin Seriously : A Naturalistic Approach to Philosophy, Basic Blackwell, Oxford, 1986.
  • Toulmin, St., « The Evolutionary Development of Natural Science », in American Scientist, 57, 1967, pp. 456-471.
  • Vollmer, G., « What Evolutionary Epistemology is Not », in W. Callebaut & R. Pinxten (éd.), Evolutionary Epistemology. A Multiple Paradigm, D. Reidel, 1987, pp. 203-221.