En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

Gotthold Ephraim Lessing

Gotthold Ephraim Lessing
Gotthold Ephraim Lessing

Écrivain allemand (Kamenz, Saxe, 1729-Brunswick 1781).

Introduction

Né à Kamenz, petite ville de Lusace où son père était pasteur, il reçoit, à l'école saxonne de Meissen, une très bonne éducation classique. Son père, qui veut faire de lui un pasteur, l'envoie ensuite étudier la théologie à Leipzig, en 1746. Mais le jeune Lessing préfère la poésie et le théâtre. Dès 1748, il fait jouer une comédie contre les précieux, le Jeune Savant (Der junge Gelehrte), qui lui vaut d'être comparé par une gazette à un « nouveau Molière », mais qui est aussi le signal de la rupture avec le pasteur, son père, comme de l'abandon de ses études théologiques.

Il commence une carrière d'homme de plume indépendant, qu'il va poursuivre sa vie durant, avec une seule interruption (1760-1765) où le besoin fera de lui le secrétaire du général B. F. von Tauentzien (1710-1791), qui commandait en Silésie. Jusque-là, les auteurs de langue allemande avaient ou espéraient avoir la faveur d'un prince ; Lessing est le premier représentant d'une littérature nouvelle, celle qui s'adresse au public bourgeois des villes. La philosophie des lumières, les lettres nouvelles sont accueillies et propagées essentiellement par les villes, qui accèdent à l'aisance et à la culture. Avec la diffusion des revues, les auteurs s'adressent désormais à l'opinion, aux lecteurs des gazettes, aux spectateurs du parterre, aux négociants de Leipzig ou de Hambourg plutôt qu'à un public de cour. À Berlin, Lessing travaille avec le libraire-auteur Friedrich Nicolai (1733-1811) et avec Moses Mendelssohn (1729-1786), le philosophe ; ils forment le groupe « éclairé » de Berlin, et aucun d'eux ne reçoit le soutien de la cour de Prusse. Alors que Frédéric II sert une pension à Voltaire, il ignore Lessing et ses amis. Il leur faut s'en remettre au public « éclairé », devenu assez nombreux pour les soutenir. Aussi est-il naturel qu'un auteur comme Lessing se soit si souvent adressé à l'opinion publique par le moyen du théâtre, dans les revues et aussi par des brochures. Polémiste-né, il porte les questions de poésie et, plus encore, de théologie devant le public des honnêtes gens. Avec lui, la théologie cesse de s'exprimer en latin pour parler allemand ; par là, Lessing continue Luther, traducteur de l'Écriture en langue vulgaire.

Drames bourgeois

L'actualité lui fournit des sujets et la méditation dramatique lui permet de dire ce qu'il ne peut pas toujours transmettre directement. Ainsi, le Libre Penseur (Der Freigeist), de 1749, sa seconde comédie, est, dans une forme modérée, sa justification devant son père ; il veut lui faire entendre qu'on peut être homme de bien sans être dévot. On n'admettait pas facilement en 1750, dans les pays allemands, qu'un homme pût revendiquer une morale sans l'étayer sur le dogme. Lessing aborde ensuite un sujet plus audacieux, celui des Juifs, dans une comédie du même titre (Die Juden). On y voit un jeune marchand juif qui sauve d'une attaque de brigands un gentilhomme en voyage. Invité au château, le jeune homme se voit néanmoins refuser la main de la jeune fille quand on apprend qu'il est juif. Le père pourtant reconnaîtra qu'on peut être juif et homme de bien. Ainsi commence le drame bourgeois en langue allemande.

Puis Lessing va chercher des modèles en Angleterre. Il commence alors à polémiquer contre J. C. Gottsched (1700-1766) et les défenseurs de la suprématie française. Dès 1750, soit presque vingt ans avant la Dramaturgie de Hambourg, Lessing écrit : « Il est certain que, si les Allemands suivaient leur penchant naturel, notre scène ressemblerait plus à la scène anglaise qu'à la française », ce qu'il illustre avec un drame taillé sur un modèle anglais : Miss Sara Sampson (1755).

Entre 1755 et 1767, Lessing continue sa campagne pour un répertoire national et donne sa meilleure pièce : Minna von Barnhelm.

« Minna von Barnhelm » et « Dramaturgie de Hambourg »

Déjà en 1760, il a publié une traduction allemande du théâtre de Diderot, qui lui a aussi servi de modèle, bien qu'il ne fût pas anglais, plus sûrement que Shakespeare, qui ne sera vraiment adopté que par la génération suivante.

La guerre de Sept Ans, terminée en 1763, fournit à Minna von Barnhelm (1767) son arrière-plan. La Saxe et la Prusse s'y sont trouvées dans deux camps opposés, et, quand le major Tellheim, officier prussien blessé et devenu inapte au service, rencontre Minna, qui est saxonne, leur amour est contrarié par leurs sentiments patriotiques respectifs. La pièce montre comment cet obstacle à leur bonheur sera surmonté. Dans Poésie et vérité, Goethe écrit que la pièce « est d'un contenu national, parfaitement représentatif de l'Allemagne du Nord ; première œuvre théâtrale inspirée par la vie, par un grand événement, elle est spécifiquement de son temps ; son effet a été immense ».

De 1767 à 1769, Lessing est associé à la direction du Théâtre national, qui a été fondé à Hambourg. Alors que les pays allemands sont partagés entre un grand nombre d'États dynastiques, l'idée d'une scène nationale représente pour beaucoup un idéal. La tentative hambourgeoise sera sans lendemain, mais elle aura donné à Lessing, chargé d'en rendre compte dans une chronique hebdomadaire, l'occasion de réunir ses articles dans sa Dramaturgie de Hambourg (Hamburgische Dramaturgie).

Pour Lessing, Shakespeare, qui vient d'être traduit en allemand par C. M. Wieland (1733-1813), est le seul poète tragique des temps modernes. Sans se soucier d'Aristote et de ses règles, il a retrouvé, spontanément, la grandeur des tragiques anciens. Son théâtre est immense et divers, sublime et brutal comme la vie elle-même. Comparées à cet univers shakespearien, les pièces de Corneille et de Racine sont un théâtre de petits maîtres, de préciosité et d'artifice. Qu'importent aux Allemands les intrigues de cœur et leurs subtilités ? Qu'ils se pénètrent de Shakespeare et ils auront la chance de faire, un jour, de bonnes pièces. « En effet, un génie ne peut être éveillé que par un autre génie, et surtout par un génie qui semble tout devoir à la nature. »

Ainsi, Emilia Galotti (1772) est une authentique tragédie bourgeoise, dont le décor est un palais princier mais dont l'héroïne est fille de marchand. Refusant de céder au caprice d'un prince despotique et frivole, Emilia est une âme sans détours que n'entame pas la vilenie du monde. Elle illustre la bourgeoisie opposée à l'intrigue inavouable d'un prince « rococo ».

Nathan le Sage (Nathan der Weise), achevé en 1779, est pour une bonne part le testament philosophique de Lessing. Ses dix dernières années ont été consacrées à des polémiques sur l'Écriture sainte, durant lesquelles il a été très attaqué par certains luthériens orthodoxes. La pièce est, sous forme à peine déguisée, la conclusion de ces querelles : les disputes théologiques sont stériles, les dogmes des grandes religions contiennent tous une part de vérité, les confessions valent ce que valent les actes qu'elles inspirent. L'action est située à Jérusalem, au temps des croisades, alors que musulmans, juifs et chrétiens s'y rencontrent. Chacune des religions a son champion : au centre, Nathan, qui a commerce avec tous, représente la tolérance active et comme un humanisme militant. La signification de toute la pièce est rassemblée dans le commentaire, par Nathan, de la parabole des trois anneaux. Les trois sont des copies parfaites d'un original perdu ; chacun de ceux qui les détiennent croit posséder le seul authentique, comme font les prêtres de chacune des trois grandes religions. Le sage y voit la preuve que la tolérance est la pierre de touche de la piété.

Il est remarquable que, trente ans après les Juifs, Lessing ait repris un thème de sa jeunesse. Le personnage de Nathan résume son expérience des hommes. La pièce fut jouée vingt ans après la mort de l'auteur, à Weimar, dans une adaptation de Schiller.

« Laokoon »

Dans l'ordre de la critique littéraire, les contributions de Lessing aux Lettres sur la littérature récente (Briefe die neueste Literatur betreffend), publiées à Berlin de 1759 à 1765, offrent un bel exemple de méthode rationaliste appliquée à la connaissance des œuvres. Lessing se soucie peu de la personne d'un auteur, non plus que des conditions dans lesquelles les œuvres ont été écrites : tout, pour lui, est dans la logique des structures, dans l'efficacité qui en découle, dans le profit que peut en attendre le lecteur pour découvrir la nature humaine, pour se former et avancer sur le chemin de la vérité des êtres et des choses. Lessing n'est pas exempt de passions, et l'admiration l'inspire mieux que le dédain, car il lui arrive alors d'être spécieux et de se laisser prendre à sa propre vivacité verbale. Son vocabulaire n'est ni très riche ni imagé, mais sa prose est rigoureuse ; elle a gardé quelque chose de la concision latine.

La clarté d'analyse distingue aussi le Laokoon : oder über die Grenzen der Malerei und Poesie (1766), son principal traité d'esthétique. Il y réfléchit sur la différence entre la poésie et la peinture, sujet ancien, où ses prédécesseurs immédiats ont été le Français J. B. Dubos (1670-1742) et l'Anglais A. Shaftesbury (1671-1713). Le succès des études de J. J. Winckelmann (1717-1768) sur les arts plastiques de l'Antiquité, sa théorie de l'imitation contribuaient aussi à répandre les formules suivant lesquelles la peinture serait comme une poésie muette, et plus encore la fameuse comparaison d'Horace : ut pictura poesis.

Pour Lessing, toute poésie se déroule dans le temps, dans l'ordre de l'avant et de l'après. La peinture, elle, sert à représenter des objets qui existent ensemble au même instant, des attitudes non pas successives mais concomitantes. Certes, le peintre peut suggérer, par une nuance, ce qui a précédé ou ce qui va suivre, mais ce qu'il représente est présence, donc « instantanéité ». De la même façon, le poète a le droit de décrire, mais en liant les couleurs et les formes à des actes ; la bonne description est celle d'un changement, du passage d'un état à un autre.

Selon la classification des Anciens, la poésie peut être épique, dramatique ou lyrique. C'est la poésie dramatique qui est, selon le Laokoon, la plus sûrement et purement poétique : « Que la poésie dramatique soit la plus haute, qu'elle soit même la seule, Aristote l'a dit et il n'accordait le second rang à l'épopée que dans la mesure où elle était ou bien pouvait être, en grande partie, dramatique. » Le vrai poète, selon Lessing, est un génie dramatique : son élément est l'enchaînement des intentions et des actes, des causes et des effets ; il se meut dans le temps, comme l'historien, mais il est plus libre et sans doute plus vrai, car il va au-delà de l'apparence.

« l'Éducation du genre humain »

Dès ses premiers écrits apparaît, chez Lessing, le besoin de se faire, en dehors de l'orthodoxie, une foi qui soit justifiable en raison. Cette exigence mène à un examen critique des Écritures et il reste alors à sortir du doute, qui est la suite obligée de toute exégèse critique. Aussi Lessing s'est-il intéressé aux hérétiques et a-t-il entrepris la réhabilitation de plusieurs d'entre eux ; ses plaidoyers laissent vite apparaître sa propre conviction : un homme qui cherche sincèrement le vrai ne mérite pas d'être condamné ; de plus, il peut approcher quelques aspects de la vérité. Prétendre connaître toute la vérité est un péché contre l'esprit. Dans une parabole imitée de l'Évangile, Lessing dit que, si Dieu lui avait offert de lui montrer la vérité, il aurait refusé, préférant garder la part qui est proprement de l'homme : l'aspiration au vrai et la volonté de découvrir. Ailleurs, sous une forme imagée, il a ramassé la vérité psychologique de ce qui était pour lui conviction métaphysique et règle de travail : « On a plus de plaisir à chasser qu'à posséder sa proie. »

Une pareille philosophie permettait à Lessing d'éluder les formulations qui l'auraient gêné ; il a souvent refusé la métaphysique et plus encore la théologie, au nom de cette impossibilité de formuler les vérités dernières. Aussi a-t-on pu se poser des questions sur les convictions de Lessing lui-même, surtout en ce qui concerne les rapports de Dieu et du monde. En 1785, après la mort de Lessing, F. H. Jacobi (1743-1819), dans un ouvrage sur Spinoza, écrivit que Lessing lui avait déclaré « qu'il n'y avait point d'autre philosophie que celle de Spinoza ».

Lessing a, cependant, mis ses dernières pensées dans deux ouvrages de caractère plus doctrinal, les Dialogues maçonniques (Ernst und Falk, Gespräche für Freimaurer, 1778-1780 et l'Éducation du genre humain (Die Erziehung des Menschengeschlechts, 1780).

Les francs-maçons des Dialogues sont des élèves de Nathan, comme lui tolérants, généreux, cosmopolites, confiants dans l'avenir ; capables de travailler en secret, de ne dire que ce qu'il est utile et fécond de dire, soumis à la volonté divine, mais décidés aussi à instaurer, au-delà des nationalités et des confessions, la fraternité des meilleurs. D'abord en secret, un jour publiquement.

L'Éducation du genre humain résume en une suite de paragraphes concis les révélations successives qui ont été données aux hommes. Ils ont été l'objet d'une véritable éducation, au cours de laquelle leur ont été dévoilées, graduellement, selon le développement de leur esprit, les vérités de leur destinée et de celle du monde. Dieu, bon pédagogue, a mesuré ses révélations aux capacités de ses élèves. Ainsi, on a pu passer du polythéisme des premiers âges au monothéisme de Moïse, puis à la doctrine chrétienne de l'immortalité de l'âme. Chaque fois, un progrès moral accompagnait la révélation : Moïse menaçait de la vengeance divine, mais le Christ exhorte à faire le bien pour lui-même. Ainsi, l'humanité poursuit une immense et lente marche, souvent retardée ou détournée, vers un avenir qu'elle ne connaît pas, mais dans lequel elle garde confiance parce qu'en fin de compte c'est la raison qui l'emportera. Mouvement si ample et si lent que l'homme impatient désespère et que l'utopiste crie à l'absurde, alors que l'homme de foi et de raison prend patience, car il sait que le temps viendra.