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Emmanuel Larcenet, dit Manu Larcenet

Dessinateur et scénariste français de bandes dessinées (Issy-les-Moulineaux 1969).

Entre dessin et musique

Dès l’âge de dix ans, il découvre la bande dessinée à travers la série de Raoul Cauvin et Willy Lambil, les Tuniques bleues, et s’adonne au dessin. En classe de quatrième, il associe à cette passion naissante la musique, autre de ses hobbies, et invente un groupe fictif, Rock 46, dont il signe les pochettes et les affiches à l’occasion de disques et de concerts imaginaires. Sa scolarité suit la voie des images : après des études de graphiste au lycée de Sèvres, il décroche un BTS en communication visuelle à l’École des arts appliqués.

Marqué par les souvenirs que son père a rapportés de la guerre d’Algérie, Larcenet essaie, en vain, d’échapper au service militaire. 1991 est pour lui une effroyable année, marquée par le bataillon disciplinaire de Nancy. En rupture avec un milieu familial qu’il juge trop critique à son égard, il quitte le foyer parental et rejoint des squats dans lesquels il poursuit ses expérimentations graphiques et musicales. De 1998 à 2003, il est ainsi le leader d’un groupe de punk rock, Ze Zobbies, pour lequel il écrit, chante et joue de la guitare. Il collabore également à de nombreux fanzines de bande dessinée et à des journaux de rock, où paraissent ses illustrations. Il réalise par ailleurs différentes jaquettes de cassettes ou pochettes de disques pour divers groupes (Torquemada, Varans de Komodo), chanteurs (Magyd Cherfi) et pour quelques compilations (Just another hardcore compilation, P’tite Panik).

Les années Fluide

Après la dissolution de son groupe de musique, Larcenet entre à Fluide Glacial (1994), où il fait ses premiers pas en tant que professionnel. À travers de courtes histoires humoristiques, souvent loufoques, il élabore patiemment un univers personnel, mêlant l’esprit « maison » du magazine « d’Umour et Bandessinées » et un style graphique oscillant entre le « gros nez » et un trait charbonneux plus expérimental. Soyons fous (1996 et 2002), la Loi des séries (1997), Bill Baroud (1998-2000), les Super-héros injustement méconnus (2001) lui permettent de conquérir un public toujours plus nombreux. Avec Minimal, strips compilés en 2006 et mini-magazine dans le magazine, Larcenet aborde un tournant plus acide, notamment à l’égard des auteurs qui s’autoproclament avant-gardistes.

Fluide Glacial lui permet de rencontrer quelques auteurs avec lesquels il entame une collaboration : Julien CDM (qui illustre À l’ouest de l’infini en 1999), Yan Lindingre (qui scénarise Chez Francisque à partir de 2006, seule contribution de Larcenet au magazine depuis cette date) et Jean-Yves Ferri, qui devient rapidement un inévitable complice et coauteur.

Une dimension introspective

Larcenet ne se contente cependant pas d’une production exclusivement humoristique. Hanté par des angoisses enfantines qui le poussent à entamer une analyse, il co-fonde, en 1997, les éditions Les Rêveurs de runes, avec son frère Patrice Larcenet et Nicolas Lebedel. Il peut alors débuter une série autobiographique conjuguant souvenirs d’enfance, parfois douloureusement vivaces, et portrait de famille.

Dallas cow-boy (1997), Presque (1999), On fera avec (2000), l’Artiste de la famille (2001), Ex-abrupto (2005) livrent, dans un style souvent noir, brumeux et contrasté (ses petits personnages minimalistes évoluant dans des paysages tourmentés) ses blessures profondes – l’armée –, ses peurs – la mort, la feuille blanche –, et des bribes de lui comme un puzzle éparpillé. Ces œuvres personnelles sont caractéristiques du délicat équilibre qui le fait avancer, entre l’extase presque mystique apportée par un dessin parfois automatique, et l’angoisse de ne plus pouvoir continuer à créer.

Très tôt présent sur Internet avec un site officiel abondamment fourni, Larcenet subit rapidement et de plein fouet des critiques de lecteurs qui lui reprochent, entre autres, son absence de style propre – alors que lui-même se présente comme une « éponge ». Blessé, il met fin à cette première expérience et publie Critixman (2006), en guise de réponse à ces détracteurs ayant à ses yeux outrepassé la liberté d’expression permise par Internet. Il a depuis renouvelé l’expérience, mais en réduisant l’espace participatif de la communauté électronique.

De fructueuses collaborations

Larcenet entre dans les pages du magazine Spirou en 1998. Avec Thiriet, il crée La vie est courte, série d’images humoristiques légendées dans la plus pure tradition anglo-saxonne (1998-2000). Avec Gaudelette, qu’il a rencontré à Fluide Glacial, il réalise Pedro le coati, série animalière dont l’objectif est d’offrir aux jeunes lecteurs une bande dessinée humoristique et réfléchie, témoignant des problèmes contemporains (2001, 2002).

Toujours pour les plus jeunes, Larcenet entame en 2000 une riche collaboration avec Lewis Trondheim : les Cosmonautes du futur (Dargaud) et surtout la série Donjon Parade (que Trondheim co-scénarise avec Joann Sfar), nouvelle pierre apportée au monumental édifice éditorial Donjon, dont l’objectif est de réaliser 300 albums développant un univers enrichi par des dizaines de collaborations et de pistes narratives.

2000 est aussi l’année de la première « vraie » collaboration de Larcenet avec son frère Patrice qui, en tant que créateur de jeux de rôles, se plaît à construire les univers que Manu se dit incapable d’élaborer. Cela donne les Entremondes, deux albums (2000 et 2001, Dargaud) qui abordent notamment le thème du racisme (déjà très présent dans la Jeunesse de Bill Baroud, 2002, in Fluide Glacial).

Mais la rencontre la plus marquante pour Larcenet reste sans aucun doute celle de Jean-Yves Ferri. Une vive complicité naît immédiatement entre les deux dessinateurs, laquelle se concrétise lorsque Larcenet quitte la région parisienne pour s’installer à la campagne en 2002. Ferri se plaît alors à imaginer un alter ego de son ami, Larssinet, jeune dessinateur à casquette découvrant les joies de la province profonde dans le Retour à la terre (Dargaud), série d’histoires courtes humoristiques et poétiques qui, en cinq tomes, compose une attachante galerie de personnages (2002-2008). Les nombreux échanges entre les deux hommes sont par ailleurs rassemblés dans deux recueils : Correspondances (2006, Les Rêveurs de runes) et le Sens de la vis (2007, id.), chassés-croisés entre les illustrations et les textes qu’ils s’envoient essentiellement par fax depuis plusieurs années.

Le Combat ordinaire

L’œuvre la plus aboutie de Manu Larcenet est sans aucun doute le Combat ordinaire (Dargaud, 2003), récompensé par le Prix du meilleur album au festival d’Angoulême (2004). Œuvre semi-autobiographique, elle met en scène Marco, photographe traversant une crise créatrice sans précédent. Nouvel avatar de l’auteur, ce personnage se trouve au cœur de préoccupations récurrentes chez Larcenet : la création artistique, la politique, le racisme, les crises d’angoisse, le souvenir, le rapport aux parents, à la mémoire, la guerre d’Algérie.

Graphiquement, ces quatre albums (2003-2008) – qui se nourrissent des multiples expériences de Larcenet – mêlent les styles avec expressivité. Textuellement, ils synthétisent les réflexions et les interrogations de l’auteur avec une poésie, une profondeur et un humanisme qui restituent parfaitement toute la complexité de chaque personnage, sans manichéisme ni jugement, et qui montrent combien Larcenet, derrière ses angoisses, son isolement, et l’once de misanthropie que certains lui attribuent, est un homme sensible, fragile et en empathie avec le monde. Tout simplement un homme aux prises avec le plus quotidien des combats : vivre.