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François, duc de La Rochefoucauld

François de La Rochefoucauld
François de La Rochefoucauld

Écrivain français (Paris 1613-Paris 1680).

Introduction

« Pour parler de mon humeur, je suis mélancolique […]. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination et m'occupe si fort l'esprit que, la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis » (Portrait de La Rochefoucauld par lui-même, 1659). La tentation est grande de tirer parti de ces lignes pour expliquer l'amertume d'une œuvre. Le désenchantement des Maximes vient-il du caractère mélancolique de leur auteur ? Mais leur perfection lapidaire est-elle conciliable avec cette part de rêve dont La Rochefoucauld nous fait part ? N'est-ce pas s'abuser que de croire qu'une humeur morose, une vie manquée, qui a vu l'homme de guerre insensiblement céder la place à l'homme du monde, dont les dernières années furent assombries par les deuils, malgré les joies de belles amitiés, doivent nécessairement aboutir à un livre cruel et douloureux ? Les déboires, les chagrins secrets d'une existence plutôt subie que dominée indiquent tout au plus l'orientation des Maximes ; ils ne peuvent en faire comprendre la souveraine désillusion. Méfions-nous de la tentation biographique. Il faut lire les pages du recueil pour ce qu'elles sont, sans y chercher à tout prix, avec l'aide de ce que nous pouvons connaître de l'homme, la seule confession d'une âme inquiète.

L'amour-propre et les contradictions de l'être

Sans doute La Rochefoucauld dénonce-t-il l'empire de l'amour-propre, selon lui raison ultime de notre condition, ressort permanent des individus, origine et fin de tous leurs actes. « Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions ; il vit partout et il vit de tout, il vit de rien ; il s'accommode des choses et de leur privation. » Nos mobiles les plus cachés et même inconnus à nous-mêmes ne seraient que l'expression de notre insatisfaction fondamentale de ne pas être appréciés pour ce que nous croyons être ; l'être ne saurait s'accomplir totalement que dans le paraître. Mais en rester là serait peut-être trouver une unité factice dans les Maximes. Celles-ci ne s'offrent pas exclusivement sous cet aspect monolithique, dans la fixité immobilisante d'une idée-force. L'amour-propre, suivi de son cortège de serviteurs, qui sont l'intérêt, l'orgueil, la vanité, ne peut expliquer tout l'homme ; celui-ci n'est pas réductible à une motivation unique, si séduisante que soit l'hypothèse. Une lecture un peu attentive des Maximes permet de voir que, le principe de l'amour-propre posé, La Rochefoucauld s'ingénie à en atténuer la portée, en montrant que l'esprit humain obéit à d'autres démarches, le plus souvent insaisissables, parce que diverses et contradictoires. Qu'est l'être pour lui, en effet, sinon le lieu préférentiel de toutes les contradictions, sinon une multiplicité vivante et sans cesse renouvelée d'appels, de désirs, d'élans qui s'opposent, se répondent ou s'annulent au fond de notre âme ?

Relisons ces lignes : « Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions », « L'imagination ne saurait inventer autant de diverses contrariétés qu'il y en a actuellement dans le cœur de chaque personne », « Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires », « On est parfois aussi distant de soi-même que des autres », « L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit, et, pendant que par son esprit il tend à un but, son cœur l'entraîne insensiblement à un autre. » Ce ne sont dans le cœur de l'homme que tiraillements, tendances divergentes, conflits disparates. Sans complaisance, sans rien épargner, mais allant jusqu'au point extrême où l'analyse et l'intuition peuvent accéder, La Rochefoucauld présente l'individu dans la nudité de ses passions et de ses instincts, décrit l'homme brut en proie à des pulsions élémentaires et incontrôlables, qui l'agitent, dérangent une belle ordonnance, bouleversent le prévisible. C'est là une peinture singulièrement aiguë, puisque celui que nous sommes ne peut jamais apparaître tout à fait comme ce qu'il est ni comme ce qu'il n'est pas, mais seulement se dévoiler comme un mélange de forces contraires. L'être qui se dessine devant nous dans les Maximes n'est que mobilité, trompeuse apparence, nous échappant dans la mesure où l'on voudrait le mieux saisir.

La Rochefoucauld en vient donc à user de prudence, bien que l'on puisse croire que ses sentences définitives ne souffrent pas qu'on les discute. Disons que chacune corrige l'autre, y apporte quelque chose de plus, la nuance, diminue ce qu'elle peut avoir de forcé ou de péremptoire. Il ne faut les lire que dans leur mouvement d'ensemble. « La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre deux est vaste », écrit La Rochefoucauld. Que veut-il dire ? Que personne n'est totalement brave ou totalement lâche, mais que nous sommes tous situés dans cet « entre deux », dont les frontières sont mal définies. Le moraliste nous presse de comprendre que, finalement, les plans s'interfèrent et se rejoignent, que nul n'est tout blanc ou tout noir, que, lorsqu'une maxime avance ce qui paraît une certitude, une autre en neutralise les effets. Et, si l'on se place sous l'angle de la religion, on retrouve les thèmes pascaliens : l'homme n'est ni ange ni bête, puisque aussi bien « dans la plupart de nos actions il y a un mélange d'erreur et de vérité, de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu ».

Un livre de désespoir ?

Les Maximes, livre de désespoir de par leur sombre vision de l'existence ? On y a souvent vu une œuvre de courage lucide destinée aux âmes d'élite. Avouons pourtant qu'elles offrent une fâcheuse image de l'homme, peu d'« ouverture de cœur », et qu'on y cherche vainement des accents qui autorisent l'espoir. La Rochefoucauld part d'un lieu commun religieux – l'homme est dans un état de péché –, mais il ne fait rien pour arracher ce dernier à sa destinée. « L'auteur des Réflexions […] expose au jour toutes les misères de l'homme, mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite qu'il parle, et non pas du chrétien » (Discours sur les Maximes, 1665). Misère de l'homme sans Dieu : il n'y a pas dans La Rochefoucauld la contrepartie pascalienne. L'homme est livré au monde et à lui-même, c'est-à-dire à sa solitude. Pas de salut possible, nulle place pour l'espérance.

Pas l'ombre d'une émotion non plus. La Rochefoucauld ne s'apitoie pas. « Je suis peu sensible à la pitié et je voudrais ne l'y être point du tout […]. C'est une passion qui n'est bonne à rien au-dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur. » Est-il malgré tout possible de découvrir chez l'écrivain la manifestation de quelque sensibilité ? En fait, jamais n'apparaît la sympathie d'un homme qui se penche sur ses semblables. Si la dureté ramassée de ses maximes séduit, repose (ou pétrifie) l'esprit, à la limite rassure par sa densité, on reste épouvanté par la sécheresse glacée de ces sentences qui tombent comme des couperets.