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Enguerrand Quarton ou Enguerrand Charreton

Enguerrand Quarton, la Pietà
Enguerrand Quarton, la Pietà

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la peinture ».

Peintre français originaire du diocèse de Laon (connu en Provence de 1444 à 1466).

Son nom picard était Charreton ou Charretier (et non Charenton), latinisé en Provence en Carton ou Quarton. Sa naissance doit se situer aux alentours de 1415 et son éducation vers 1430-1440. À en juger par les nombreux éléments gothiques de son style, c'est dans le nord de la France qu'il a dû être formé. À la sculpture des cathédrales, il doit l'esprit monumental de sa composition et certains de ses types. En même temps, son art est inconcevable sans la connaissance de celui de Van Eyck, de Campin (le Maître de Flémalle) et de Van der Weyden ; la Picardie des années 1430-1440, qui évoluait dans l'aire de l'État bourguignon, devait faciliter ce contact. Grâce à l'exemple de leur réalisme total, Quarton est un artiste pleinement " moderne " au milieu du xve s., sensible à la surface des formes selon leur matière, aux traits distinctifs d'un visage ou d'un paysage, aux aspects fascinants, car fraîchement découverts, de la vie citadine. Mais, toute cette richesse du détail, l'artiste la soumet aux forces de synthèse qui lui viennent tant de la France du Nord que de la France du Midi. La séculaire tradition gothique lui a légué le maniement des grandioses arabesques linéaires, à la fois expressives et décoratives. La Provence l'a nourri de sa lumière et de ses paysages, qui lui ont dicté un modelé abrupt, souligné d'une ombre brève, des volumes simplifiés taillés par facettes. Elle mit également Quarton en face d'un peintre comme lui venu du Nord, formé par l'art eyckien et tournaisien, et affecté par le Midi au point d'être le premier à formuler la stylisation " cubiste " provençale : l'auteur du Retable de l'Annonciation, exécuté à Aix entre 1443 et 1445, au moment précis où Quarton habitait cette ville. Toute cette réceptivité tend à prouver que le Picard arriva en Provence relativement jeune. On rencontre Quarton en 1444 à Aix, en 1446 à Arles, en 1447 en Avignon, qu'il ne quittera plus jusqu'en 1466, date à laquelle il est mentionné pour la dernière fois. La date de sa mort nous échappe. Nous connaissons 7 contrats passés entre Quarton et divers clients, noblesse, riche bourgeoisie, clergé et confréries. Ces contrats concernent de grands retables comportant des prédelles et des dais (1446-47, 1452, 1453-54, 1461, 1462-1464 et 1466) ainsi qu'une bannière de procession (1457-58). Deux des peintures décrites par les documents ont été préservées et permettent, par voie de comparaison, de rendre à l'artiste deux œuvres non documentées.

La " Vierge de miséricorde " (Chantilly, musée Condé)

Ce retable a été commandé en 1452, en Avignon, à Quarton et à Pierre Villate, du diocèse de Limoges, par Pierre Cadard, seigneur du Thor, qui désirait faire représenter aux pieds de la Vierge de miséricorde ses parents décédés, accompagnés de leurs saints patronymiques, les deux saints Jean. Le contrat parle également de prédelle sans en préciser le sujet. La question se pose de savoir si le panneau de Chantilly est l'œuvre commune des deux artistes ou de l'un d'eux exclusivement. L'examen du tableau montre qu'il est d'une seule main, et la comparaison avec le Couronnement de la Vierge, dont Quarton est le seul auteur documenté, prouve qu'il s'agit de ce dernier. Il convient donc de conclure que Villate exécuta la partie la moins importante du retable, la prédelle perdue. Aucune œuvre de Villate, artiste important dont la carrière s'étendit jusqu'en 1495, n'est connue. En 1452, au moment de s'associer avec Quarton, il était encore jeune et arrivé récemment en Avignon, ce qui exclut l'idée qu'il ait été formé par Quarton et qu'il faille chercher ses ouvrages parmi ceux que détermine l'influence de ce dernier. Le tableau de Chantilly impressionne par sa composition large et aérée, d'une cadence monumentale.

Le " Couronnement de la Vierge " (musée de Villeneuve-lès-Avignon)

Le contrat, un des plus détaillés de la peinture médiévale (publié inexactement par l'abbé Requin en 1889, puis rectifié en 1940 par H. Chobaut), a été passé en 1453 entre Quarton et Jean de Montagnac, chanoine de Saint-Agricol d'Avignon et chapelain à l'église des Chartreux de Villeneuve. Le tableau, destiné à l'autel de la Sainte-Trinité de la chartreuse, devait être terminé en septembre 1454 ; il ne devait pas comporter de prédelle, mais le dais mentionné par le contrat est perdu. Le programme est très ambitieux ; l'ordre chrétien entier de l'univers y est évoqué : le paradis céleste avec les saints et les élus, le purgatoire, la Terre avec les deux cités saintes de Rome et de Jérusalem et leurs monuments majeurs, enfin l'enfer. La représentation de la Trinité sous la forme de la colombe et des deux personnes absolument identiques est une illustration du dogme de l'identité du Père et du Fils, promulgué par le concile de Florence en 1439. Certains changements de détail, laissés à la liberté du peintre, s'expliquent par des raisons purement artistiques dans le sens de l'allégement et de la clarification plastique. En 1449, malade, Montagnac avait par testament stipulé d'être représenté en donateur avec saint Agricol devant la Vierge, dans un tableau à placer auprès de sa tombe dans l'église des Chartreux ; il semble que, guéri, il ait renoncé à ce projet et fait le pèlerinage de Rome et de Jérusalem. Le Couronnement (aujourd'hui transposé sur toile) serait ainsi la commémoration de ce voyage inoubliable.

Ce retable révèle Quarton se souvenant des ensembles sculptés des cathédrales du nord de la France : la bande inférieure est strictement à l'horizontale de la Terre et du monde souterrain qui abrite le purgatoire, et l'enfer tient lieu de prédelle ; c'est un véritable linteau qui soutient le tympan, dominé par le groupe de la Trinité (H. Focillon). La tradition des tapisseries et de l'enluminure franco-flamande est également patente dans le voisinage des grandes figures stylisées et des figurines vibrantes de vie, évoquées d'une touche sobre et légère.

La Provence est liée indissolublement à cette peinture : on y reconnaît ses paysages et, bien plus, le langage plastique particulier qu'elle inspire au peintre. Au xve s., le style forgé par le Maître de l'Annonciation d'Aix et par Enguerrand Quarton est un des grands styles de l'Europe latine, parallèle à celui de la Toscane et à celui de la péninsule Ibérique (N. Gonçalves, B. Bermejo).

La " Vierge à l'Enfant entre saint Jacques et saint Agricol [ ?] avec un couple de donateurs " (Avignon, Petit Palais)

Aucun document connu ne correspond à ce retable, sans doute incomplet ; on ignore sa provenance ancienne ; les armoiries sont effacées, ce qui enlève l'espoir d'identifier les donateurs. La couleur, le modelé, les visages tendus, aux yeux enfoncés, le type de la Vierge, les mains, la touche fine, hachurée traduisent le pinceau de Quarton. Le costume correspond aux années 1445-1450. Le style s'y accorde. Le trône de la Vierge, étonnamment archaïque, avec des colonnettes d'une minceur d'orfèvrerie, est hérité de l'enluminure franco-flamande des alentours de 1400. Mais Quarton le réduit à une sorte d'épure architecturale, et cette simplicité répond profondément aux volumes synthétisés des chairs et des étoffes. Si l'évêque est saint Agricol, particulièrement vénéré en Avignon, la période des débuts avignonnais de Quarton, vers 1447-1450, conviendrait le mieux au tableau.

La " Pietà de Villeneuve-lès-Avignon " (Louvre)

L'iconographie particulière (saint Jean enlève la couronne d'épines) et la composition de ce tableau ont influencé celles de la Pietà de Tarascon, peinte en 1456 ou en 1457 (Paris, musée de Cluny) : il est donc antérieur à ces dates. Sa destination à la chartreuse de Villeneuve, toujours discutée, est cependant très vraisemblable. La comparaison avec les œuvres certaines de Quarton (composition, type du Christ, dessin et modelé des yeux, des mains, des plis, des rochers) persuade que la Pietà est son œuvre. La saleté actuelle du tableau altère la couleur, qui est en réalité claire et froide ; elle déforme également le modelé en y ajoutant un faux clair-obscur. Le donateur de la Pietà, chanoine portant l'aumusse, offre une ressemblance frappante avec le portrait de Montagnac, qui apparaît deux fois dans le Couronnement. Il n'est donc pas déraisonnable de supposer que Montagnac, de retour de son voyage en Terre sainte, ait repris son projet de 1449 de placer auprès de sa tombe, à la chartreuse, un tableau votif avec lui-même en donateur. Le Couronnement de la Vierge, destiné à servir de retable d'autel, ne remplaçait pas ce tableau votif (il n'accompagne pas la tombe du donateur et montre celui-ci fort discrètement en orant minuscule). Par contre, la Pietà, avec sa Jérusalem orientale et le donateur-chanoine à l'avant-plan, peut prétendre à être une nouvelle version véritablement " moderne " du projet de 1449, conçue après le pèlerinage : en suivant les exemples donnés par Campin, Van Eyck et Rogier, le donateur n'y apparaît plus en archaïque figurine, mais sur la même échelle que les personnages sacrés. La Pietà aurait été peinte entre 1454 et 1456. Son attribution à Quarton place l'artiste parmi les plus grands peintres du xve s. en Europe. En France, on peut affirmer qu'elle le met au même rang que Jean Fouquet. Peintres du Nord l'un et l'autre, ils affirmèrent leur sensibilité française en affrontant la vision artistique latine, en Italie ou en Provence. Leur synthèse du réalisme quasi flamand et de la stylisation quasi italienne est plus spontanée, plus subtile, plus secrète que celle qui fut tentée par Antonello de Messine, laquelle équivaut à un programme esthétique, mais où se retrouve peut-être le plus net écho de l'art de Quarton dans le circuit artistique méditerranéen.

Bien qu'aucun document ne mentionne Quarton comme enlumineur, on a pu redécouvrir dernièrement son activité de miniaturiste aux deux extrémités de sa carrière. Un livre d'heures inachevé (New York, P. Morgan Library) le montre collaborant v. 1445 avec le Maître du Roi René, le présumé Barthélemy d'Eyck, à la date même où il apparaît dans un acte notarié récemment retrouvé en compagnie du même Barthélemy d'Eyck (1444). De 1466 est daté un somptueux missel peint pour le chancelier de Provence Jean des Martins à l'usage de sa chapelle à la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix (Paris, B. N.). Entre les deux peut se situer un livre d'heures plus modeste mais aussi caractérisé, exécuté pour une dame inconnue (San Marino, Huntington Lib.). Tout comme dans la peinture, Quarton semble avoir excercé une influence marquante sur l'enluminure provençale de son temps et de la génération suivante (2 miniatures ajoutées pour Jean III Le Meingre aux Heures de Boucicaut, Paris, musée Jacquemart-André).