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Gustave Moreau

Gustave Moreau, Orphée sur la tombe d'Eurydice
Gustave Moreau, Orphée sur la tombe d'Eurydice

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la peinture ».

Peintre français (Paris 1826  – id. 1898).

Il travailla deux ans dans l'atelier de François Picot, puis se dégagea de cet enseignement quelque peu sclérosé pour étudier seul dans le sillage de Delacroix (la Légende du roi Canut, Paris, musée Gustave-Moreau). Dès 1848, il se lia d'amitié avec Chassériau, qu'il admirait pour son goût de l'arabesque et sa poétique élégance. Le jeune artiste fut profondément marqué par cette influence, qui orienta toute son œuvre (la Sulamite, 1853, musée de Dijon). Chassériau fut le seul maître dont il se réclama jamais et, après la mort de celui-ci, en 1856, Moreau séjourna deux années en Italie, où il découvrit, analysa et copia les chefs-d'œuvre italiens. Il s'enthousiasma pour Carpaccio, Gozzoli et Mantegna surtout. Il ressentit à sa manière la suavité de Pérugin, le charme languide de Léonard et l'harmonie puissante des figures de Michel-Ange. Il se souviendra aussi du style linéaire florentin et du canon maniériste.

Revenu à Paris, il exposa successivement au Salon Œdipe et le Sphinx (1864, Metropolitan Museum), le Jeune Homme et la Mort (1865) et la célèbre Jeune Fille thrace portant la tête d'Orphée (1865, Paris, musée d'Orsay). Il avait dès lors conquis son public de critiques d'art, d'intellectuels et de raffinés. Mais il avait aussi déchaîné les ricanements d'une opposition incompréhensive et renonça alors à exposer régulièrement au Salon. Il participa cependant à l'Exposition universelle de 1878 avec plusieurs œuvres appréciées, dont Salomé dansant devant Hérode (1876, New York, coll. Huntington Hartford) et l'Apparition (aquarelle, 1876, Louvre). En 1884, après le choc violent ressenti à la mort de sa mère, il ne vécut que pour son œuvre. Ses illustrations des Fables de La Fontaine, que son ami Antony Roux lui avait commandées en 1881, furent exposées en 1886 à la gal. Goupil. À la suite de ces années de recherches solitaires, il fut élu membre de l'Académie des beaux-arts (1888), puis nommé professeur pour succéder à Élie Delaunay (1891). Il dut alors renoncer à son isolement afin de se consacrer à ses élèves. Si certains d'entre eux, comme Sabatté, Milcendeau ou Maxence, suivirent la voie traditionnelle, d'autres montrèrent très vite des tendances indépendantes. Le symbolisme de René Piot, l'expressionnisme religieux de Rouault ou de Desvallières doivent cependant beaucoup à Moreau. Malgré leur esprit révolutionnaire, les jeunes fauves comme Matisse, Marquet ou Manguin comprirent sa leçon de coloriste. Son rayonnement humain, son sens aigu des dons et de la liberté d'autrui firent de Moreau un maître aimé de tous.

Toute sa vie, il chercha à exprimer l'inexprimable. Son métier est très sûr, mais ses études préparatoires au crayon, fort nombreuses, sont froides et rigoristes, car l'observation du modèle vivant l'ennuie et la nature n'est pour lui qu'un moyen. Sa pâte est lisse avec des raffinements d'émail et des glacis cristallins. Les couleurs sont en revanche longuement triturées sur la palette pour obtenir des tons rares, des bleus et des rouges éclatants comme des gemmes, des ors pâles ou roux. Cet amalgame savamment composé est rehaussé parfois de cire (Saint Sébastien, Paris, musée Gustave-Moreau). Dans ses aquarelles, Moreau se laisse aller à la facilité et joue en toute liberté des effets chromatiques que permettent les teintes diluées. Mais ce coloriste était dominé par sa quête continue, intellectuelle et mystique de la légende et du divin. Fasciné par les mondes anciens, religieux ou littéraires, il voulut en extraire la quintessence. Il se passionna d'abord pour la Bible et le Coran, puis pour les mythologies grecque, égyptienne ou orientale. Il les mélangeait souvent, les unissant dans des évocations féeriques à signification universelle : Salomé dansant devant Hérode s'orientalise d'un décor babylonien et d'une seule fleur de lotus pharaonique, et Hercule séduit les Filles de Thestius (Paris, musée Gustave-Moreau) dans les salles fabuleuses d'un palais assyrien. Parfois, son lyrisme s'exacerbe : l'artiste chasse devant lui un Cavalier (v. 1855, id.) éperdu dans la plaine ou le Vol des anges suivant les Rois mages (id.). Parfois, il accentue l'immobilisme hiératique de ses personnages : Hélène (id.) dressée incertaine à la porte Scée ou l'Ange voyageur (id.) un instant posé au sommet d'une tour. Seules ses œuvres chrétiennes montrent une plus grande austérité d'expression (Pietà, 1867, Francfort, Städel. Inst.).

Moreau exalta le héros et le poète, beaux, nobles, purs, presque toujours incompris (Hésiode et les Muses, 1891, Paris, musée Gustave-Moreau), puis il chercha à créer ses propres mythes (les Lyres mortes, 1895-1897, id.). Malgré une liaison heureuse, une misogynie profonde devait peupler ses toiles d'images ambiguës et raffinées de femmes au charme énigmatique et cruel. Loin de la douceur pitoyable de la jeune fille thrace interrogeant en elle-même le visage clos d'Orphée, les Chimères insidieuses (1884, Paris, musée Gustave-Moreau) envoûtent l'homme angoissé, désarmé par les sept péchés et la Vierge perverse, Salomé (1876, étude, id.) perd le prêcheur dans l'arabesque d'une ondulation fascinante. Seule l'effigie de Léda (1865, id.), moins équivoque, s'adoucit dans un symbole de communion entre Dieu et la créature. Mais Moreau se heurta sans cesse à l'impossibilité de traduire exactement ses visions et ses impressions. Il commença plusieurs grandes œuvres, les délaissa, puis les reprit et ne put les achever, par scrupule, par découragement ou par impuissance. Les Prétendants (1852-1898, id.), aux enchevêtrements excessifs, les Argonautes (1897, inachevés, id.), au symbolisme compliqué devenu rébus, restèrent des ébauches qui témoignent de cette insatisfaction continuelle. Soucieux d'apothéose, Moreau a échoué. Mais il achève l'étonnant Jupiter et Sémélé (id.), et les séries d'esquisses qu'il réalisa pour trouver les attitudes rêvées des personnages sont souvent admirables, car il sut créer des décors fantastiques, des palais hallucinés aux colonnades de marbre, aux lourdes tentures brodées et des paysages de falaises déchiquetées et d'arbres tordus, découpés sur des lointains clairs à la manière de Grünewald. Il s'attacha au scintillement des ors, des joailleries et des minéraux et entrevit des fleurs fabuleuses.

Les fantasmagories de Gustave Moreau devaient séduire les poètes symbolistes, qui recherchaient des fantasmes parallèles, comme Mallarmé ou Henri de Régnier, et attirer André Breton et les surréalistes. Elles devaient troubler aussi des esthètes comme Robert de Montesquiou ou des écrivains comme Jean Lorrain, Maurice Barrès ou J. K. Huysmans, qui, dans À rebours, en 1884, mêle l'artiste aux émotions de son personnage Des Esseintes. Tous virent dans les songeries luxuriantes et mystérieuses du peintre le reflet d'une pensée idéaliste et d'une personnalité sensuelle et exaltée. Le sâr Péladan espéra même, mais sans succès, l'attirer dans le cercle fiévreux de la Rose-Croix. Gustave Moreau était pourtant moins ambigu que sa réputation. Discret, il ne trahissait que des complexes surmontés dans la création et ne souhaitait que la gloire posthume. Il légua à l'État en 1898 son atelier, installé au 14, rue La Rochefoucauld (Paris), et toutes les œuvres qu'il renfermait. Georges Rouault fut le premier conservateur du musée ainsi créé. Les plus importantes toiles de Moreau sont réparties dans les coll. part. et certains musées étrangers, mais l'atelier, avec ses grands tableaux inachevés, ses aquarelles raffinées, ses innombrables dessins, dévoile, peut-être mieux encore, la sensibilité vibrante de leur auteur et son esthétisme fin de siècle. Une exposition, Gustave Moreau et la Bible, a été présentée (Nice, musée national, message biblique Marc Chagall) en 1991.