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Jean Dubuffet

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la peinture ».

Peintre et sculpteur français (Le Havre 1901  – Paris 1985).

Issu d'une famille de négociants en vins, il fait ses études au lycée du Havre, se passionne pour le dessin et s'inscrit en 1916 à l'école des beaux-arts de cette ville. À Paris, en 1918, il fréquente durant six mois l'Académie Julian, puis décide de travailler seul. Également sollicité par la littérature, la musique, les langues étrangères, Dubuffet cherche sa voie et acquiert la conviction que l'art occidental meurt sous le foisonnement des références, plus ou moins académiques : la peinture de l'après-guerre est, en effet, une réaction contre les audaces du début du siècle. Il se consacre donc au commerce à partir de 1925, s'installe à Bercy (1930) et ne revient à la peinture qu'en 1933. Deux ans plus tard, à la recherche d'une expression inédite, il sculpte des marionnettes et modèle des masques d'après des empreintes de visages. Il renonce pour la seconde fois à la peinture en 1937 et, seulement cinq ans plus tard, choisit définitivement une carrière artistique. Les premiers témoignages du travail de Dubuffet, entre 1920 et 1936 (dessins, portraits, études diverses), révèlent surtout un graphisme incisif et un sens aigu du caractère que voile la banalité des apparences.

Cet autodidacte quadragénaire va renouveler dès sa première exposition, en 1944 (gal. Drouin, place Vendôme), le vocabulaire " figuratif ", en portant simplement sur le spectacle de la vie un regard non prévenu, d'une candeur barbare (Mirobolus, Macadam et Cie, Hautes Pâtes). Aperçus du métro parisien (les Dessous de la capitale), portraits ( Dhôtel nuancé d'abricot, 1947, Paris, M. N. A. M.) et nus (Corps de dames, 1950) suscitèrent tour à tour le scandale et le jugement réprobateur de presque toute la critique, en raison de la verve féroce, destructrice, qui s'y donnait cours, tout en conservant à l'image une intégrité paradoxale, de très haute tension (Fautrier araignée au front ), œuvres peintes dans une gamme brune, terreuse, à l'exception de celles, d'un coloriage brutal, qui furent exécutées au Sahara (trois séjours de 1947 à 1949, notamment à El-Goléa). Mais cette production exigeait aussi un renouvellement technique, l'élection par l'artiste de matériaux insolites, peu nobles, voire " décriés " (cambouis, gravier), et le mélange de différents médiums (peinture laquée et à l'huile) afin de provoquer de fertiles rencontres. L'attention qu'il porte aux textures naturelles (vieux murs, ornières, rouilles et décrépitudes diverses) amène Dubuffet à composer d'étranges paysages " du mental ", ou " texturologies " pures, monochromes et denses, d'une saturante proximité avec la matière (Sols et terrains, 1952 ; Pâtes battues, 1953), où s'impriment des signes rudimentaires, traces d'une présence humaine balbutiante et déjà tenace ; les émouvantes Petites Statues de la vie précaire (1954) — où interviennent le mâchefer, le débris d'éponge, le vieux journal, le tampon Jex — relèvent d'une quête analogue, ainsi que les " assemblages d'empreintes " (à partir de Petits Tableaux d'ailes de papillons, en 1953) ; l'on y surprend l'artiste, selon ses propres mots, en posture de " célébration " devant les témoins fossilisés d'une geste hagarde et millénaire, linéaments de rocs, poussières de feuilles. Un séjour en Auvergne (été de 1954) est à l'origine d'une suite d'études de vaches, dans laquelle la rassurante placidité inhérente au thème le cède à une turbulence grotesque et inquiétante. Après s'être adonné à des recherches lithographiques (Phénomènes, 1958), Dubuffet inventorie le thème, peu exploité jusqu'à lui, des Barbes, dont il décrit et chante les avatars avec un nostalgique attendrissement (la Fleur de barbe, dessins à l'encre de Chine, 1960, puis gouaches et peintures intitulées As-tu cueilli la fleur de barbe ?). Parallèles à cette déconcertante et allègre fécondité, les expositions de l'" art brut " (la première tenue à Paris en 1949) indiquent sinon les sources, du moins les voies d'expression que Dubuffet a seules, entre toutes, retenues : le dessin d'enfant, ignorant qu'il dessine pour l'édification des adultes, le graffiti anonyme des murailles lépreuses, le griffonnage burlesque, obscène — révélateur d'une nostalgie fruste et lancinante — des parois de vespasiennes ou de cabines de bains publics, l'œuvre authentiquement naïve de l'artiste involontaire (maçon, coiffeur, ébéniste), peignant, dessinant ou sculptant parce que..., celle, également, des aliénés de toutes catégories. Il est significatif qu'une des entreprises les plus cohérentes et méditées de l'art contemporain ait pour caution avouée ces différents travaux, dont les auteurs témoignent avec éclat en faveur de cet " état sauvage " du regard, superbement défini par André Breton (1928). À partir de 1962, Dubuffet a présenté en plusieurs expositions le cycle de l'Hourloupe (1967, Paris, gal. Claude Bernard et Jeanne Bucher ; 1971, id., gal. Jeanne Bucher). Il s'agit d'une mise en forme apparemment plus rationnelle que naguère, et l'expression le cède à la lecture d'une imagerie complexe, puzzle bariolé où s'inscrivent de grands motifs familiers (escaliers, cafetières, personnages au chien, bicyclette). L'artiste a ensuite appliqué la même esthétique à des projets d'architecture rompant avec le rationalisme, toujours plus ou moins en vigueur dans cette discipline, et à des sculptures réalisées en polyester (Bidon l'Esbroufe, 1967, New York, Guggenheim Museum), en époxy, en tôle peinte au polyuréthane (Don Coucoubazar, 1972-73). Les Théâtres de mémoire (1975-1978), constitués de juxtapositions d'œuvres antérieures démembrées, les Psycho-Sites (1981-82), où des personnages sont isolés dans l'espace, les Mires (1984), parcours presque abstraits de lignes bleues et rouges sur fond blanc ou jaune et enfin les Non-Lieux sur fond noir présentés au M.N.A.M. en 1985 sont les principaux cycles des dix dernières années de sa vie.

Écrivain d'une verve poétique et drue, Dubuffet a donné de sa méthode le meilleur commentaire (Mémoire pour le développement de mes travaux à partir de 1952, dans " Rétrospective Jean Dubuffet ", Paris 1960-61), dans un style où la définition souvent humoristique, est toujours d'une surprenante justesse.

Le musée des Arts décoratifs de Paris a bénéficié en 1967 d'une importante donation de l'artiste (135 dessins, 21 tableaux, 6 sculptures), qui est aussi représenté au M. N. A. M. de Paris (notamment par la plus grande peinture qu'il ait réalisée : le Cours des choses, cycle des Mires, acquise en 1985) ainsi qu'au M. O. M. A. de New York. La donation Dubuffet a été présentée (Paris, M. A. D.) en 1996.