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Karlheinz Stockhausen

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la musique ».

Compositeur allemand (Mödrath, près de Cologne, 1928 – Kürten 2007).

Issu d'une famille rhénane de souche paysanne, il a vécu une prime jeunesse pauvre et difficile, marquée par l'avènement du régime hitlérien, la guerre et les conséquences de la défaite de l'Allemagne nazie. Sa mère, atteinte de dépression, fut internée dans un hôpital psychiatrique, où elle fut officiellement exécutée, sur ordre du gouvernement, en 1941. Son père, instituteur, s'engagea comme volontaire en 1939 et disparut en Hongrie. Orphelin, le jeune Stockhausen travaille dans un hôpital de guerre, puis comme ouvrier agricole dans une ferme. Il apprend le piano chez l'organiste du village, le violon et le hautbois dans une école d'État, joue du jazz pour survivre « physiquement, mentalement et spirituellement » aux épreuves et aux horreurs qu'il côtoie jusqu'à l'âge de dix-huit ans. De 1946 à 1947, il suit les cours d'un gymnasium (lycée), rentre au conservatoire de Cologne en 1947 dans la classe de piano de Hans Otto Schmidt-Neuhaus, un élève d'Eduard Erdmann. Il suit également des études de musicologie, de philosophie et de philologie à l'université de Cologne, prépare une licence d'éducation musicale (1948-1951) sous la direction de Hermann Schroeder et obtient son diplôme avec félicitations. Pendant toute cette période, il travaille pour subsister (pianiste de jazz dans des bars de Cologne, accompagnateur de l'illusionniste Adrion, ouvrier d'usine, directeur d'une troupe d'opérette, etc.) et prie beaucoup (il est de religion catholique).

Il commence à étudier la composition avec le compositeur suisse Frank Martin. La rencontre d'Herbert Eimert, critique musical au Kölnisches Rundschau, lui fait connaître la seconde école de Vienne (Schönberg, Berg, Webern). L'été 1951, il participe pour la première fois aux cours de Darmstadt, où il découvre la musique de Karel Goeyvaerts, celle de Pierre Boulez et surtout celle d'Olivier Messiaen, dont le Mode de valeurs et d'intensités l'impressionne fortement. À la fin de cette même année, il épouse Doris Andreae, dont il aura quatre enfants. En 1952, il séjourne à Paris où il suit les cours d'Olivier Messiaen (esthétique et analyse), ayant au préalable composé ses toutes premières œuvres, qui relèvent déjà d'un système sériel généralisé à tous les paramètres : Kreuzspiel, Formel, Spiel, les premières versions de Schlagtrio et de Punkte. Il aborde aussi la musique expérimentale avec le Groupe de musique concrète de la R. T. F. animé par Pierre Schaeffer. En 1953, il compose sa première œuvre de musique électronique (Étude I pour sons sinusoïdaux), achève Kontrapunkte et les Klavierstücke I à IV, participe à la fondation du Studio de musique électronique de Cologne, dont il deviendra le collaborateur permanent (et même le directeur artistique, en 1963). De 1954 à 1956, parallèlement à ses activités de composition et de recherche, il étudie la phonétique et les nouvelles techniques de communication avec le professeur Werner Meyer-Eppler à l'université de Bonn. Il enseigne (depuis 1953) aux cours d'été de Darmstadt. Entre 1954 et 1960, il produit une série d'œuvres décisives, où il s'affirme comme un des deux grands leaders de la musique contemporaine (l'autre étant Pierre Boulez) : les Klavierstücke V à X, où le pointillisme sériel disparaît au profit de structures sérielles globales ; Zeitmasse, pour cinq vents, où le compositeur résout le problème de l'indépendance des tempos d'un groupe d'exécutants vis-à-vis du chef qui les dirige ; Gesang der Jünglinge, première réussite de l'association d'éléments « concrets » (la voix humaine) et des sons électroniques ; le Klavierstük XI première œuvre aléatoire avec la Troisième Sonate de Boulez, où est introduite la « forme ouverte » ; Gruppen et Carré qui exploitent la « forme de groupes », la spatialisation et résolvent avec virtuosité les problèmes de relation son-temps-espace ; Zyklus, œuvre à la fois « ouverte » et « directionnelle » ; Kontakte, superbe synthèse entre les timbres traditionnels de la musique instrumentale et les timbres électroniques fixés sur bande magnétique. Dans toutes ces œuvres, Stockhausen pose comme premier principe « l'identification de la structure du matériau à la forme, c'est-à-dire l'unicité du matériau et de la forme ».

En 1958, Stockhausen fait une première tournée de 30 concerts-conférences aux États-Unis et au Canada ; depuis, il sera amené à parcourir de nombreux pays dans les 5 continents, soit comme compositeur, soit comme chef et interprète ­ notamment, depuis 1959, avec un petit groupe d'interprètes amis. En 1962, sa pensée créatrice connaît un premier apogée avec Momente (1re version), où à la forme ouverte, à la spatialisation du matériau sonore s'ajoutent de nouvelles techniques de collage, de citation, et s'affirme le concept de momentform (« forme momentanée »). Entre 1964 et 1967, il poursuit, avec Mikrophonie I, Mixtur, Mikrophonie II, Telemusik et Prozession, une recherche sur la transformation instantanée des sons électroniques ; il devient le promoteur d'une nouvelle « musique électronique/instrumentale » vivante. Ayant fondé en 1964 un groupe de quelques interprètes rompus au « live electronic » il donne dans le monde entier des concerts de musique électronique instrumentale, dont il tire le concept de musique intuitive (cf. Aus den sieben Tagen).

De 1963 à 1968, il devient le directeur artistique des Cours de musique nouvelle de Cologne ; il enseigne également à l'université de Philadelphie, à l'université de Davis (Californie), devient professeur de composition à l'École supérieure de musique de Cologne. En 1967, il épouse en secondes noces l'artiste plasticienne Mary Bauermeister dont il aura deux enfants. En 1970, pendant cent quatre-vingt-trois jours, à raison de cinq heures et demie par jour, il exécute ses propres œuvres avec 20 solistes de 5 pays différents, dans l'auditorium du pavillon d'Allemagne à l'Exposition universelle d'Osaka (Japon), devant près d'un million d'auditeurs.

À partir de Hymnen (1966-67), de Stimmung (1968) et de Mantra (1970) jusqu'à aujourd'hui, l'évolution de la pensée compositionnelle de Karlheinz Stockhausen se révèle considérable, allant sans cesse de pair avec une simplicité de style accrue, une conception de plus en plus subjective et même liturgique de la musique, un prophétisme à la fois sophistiqué et naïf. Ses compositions ne sont plus des œuvres au sens traditionnel, mais deviennent de véritables rituels. Depuis 1977 (date de l'achèvement de Sirius), Stockhausen n'envisage plus qu'une seule immense œuvre, Licht (« Lumière ») ­ dont l'exécution durera une semaine entière et qui devrait être terminée en l'an 2002. Trois " journées " intégrales ont déjà été créées à la Scala de Milan, en 1981 (Donnerstag aus Licht), 1984 (Samstag aus Licht) et 1988 (Montag aus Licht) respectivement. « Je crois vraiment aux nouveaux matériaux, aux ondes alpha de l'homme, aux vibrations qui permettront dans quelques années ­ pas dans cent ans, dans vingt ans tout au plus ­ de moduler une onde avec un homme pour le faire voyager en dehors de notre système solaire. Car, comme tous les scientifiques, je veux faire le voyage cosmique ; il n'est pas question de rester sur cette île pour toujours, ce serait trop bête, il y a trop de problèmes idiots à régler sur notre Terre. Je crois à la découverte perpétuelle des formes musicales, des vibrations sonores et des ambiances qui permettront à l'homme de s'émerveiller à nouveau, de saisir le miracle qui lui donne raison de continuer à vivre. Et quand je vois un nouveau synthétiseur, un nouveau computer, je ne comprends pas ces techniciens qui se satisfont de résoudre avec lui de tout petits problèmes, alors qu'il y a des milliers de possibilités qui nous permettraient d'avancer tellement plus vite… » (Karlheinz Stockhausen au journal le Monde, en 1977).

Chef de file, pendant plus de vingt ans, du mouvement international avec Pierre Boulez, Stockhausen, quelle que soit son orientation présente et à venir, peut d'ores et déjà être considéré comme un des phénomènes artistiques les plus grands et les plus originaux de notre temps, et comme une des personnalités musicales les plus puissantes du xxe siècle. « Sa prospection inquiète et fébrile se poursuit toujours : au moment même où un problème atteint sa résolution, les interrogations se multiplient » (Jean-Pierre Guézec). Issu du rêve romantique germanique le plus pur (celui de Schumann davantage sans doute que celui de Wagner), se remettant sans cesse en question, il accomplit une trajectoire assez vertigineuse dont les aspects idéaliste, intellectuel et même métaphysique ne doivent pas masquer la rigueur spéculative et la prodigieuse richesse technique.