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yiddish

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Langue germanique parlée par les Juifs ashkénazes. (Synonyme : judéo-allemand.)

Née sur les bords du Rhin, la littérature d'expression yiddish s'est répandue non seulement dans l'Europe entière, mais aussi dans les cinq continents. Elle a connu son apogée en Europe orientale entre 1860 et 1939. Son histoire se caractérise par une double progression : celle de la dignité de la langue yiddish et celle, proprement littéraire, des œuvres.

La langue

Le mot « yiddish » apparaît pour la première fois au milieu du xviie s. Jusque-là on l'appelait Ioshn ashkenaz (langue d'Allemagne), ivre-taytsh (hébreu-allemand) ou yidish-taytsh (judéo-allemand). Le yiddish résulte de la fusion du bagage linguistique apporté par les Juifs installés dès le ixe s. en Rhénanie (parlers judéo-romans, hébreu-araméen véhiculé par la liturgie et les études talmudiques) avec le moyen-haut allemand. À partir du xve s. cette fusion s'enrichit d'un apport slave croissant. La grande dispersion géographique des yiddishophones détermina plusieurs clivages dialectaux, mais dans l'ensemble, malgré les différences de prononciation et de vocabulaire, tous les utilisateurs du yiddish se comprennent.

On peut distinguer un yiddish occidental et un yiddish oriental. Le premier, en déclin depuis la fin du xixe s., fut parlé en Hollande, en Alsace-Lorraine, en Suisse et dans la plus grande partie de l'Allemagne. En bordure de ces zones (Bohême, Moravie, Slovaquie et Hongrie occidentales) ont existé des variétés intermédiaires. Le yiddish oriental, très affaibli après le génocide de 1939-1945 mais ayant essaimé partout dans le monde et notamment aux États-Unis, se divise en yiddish du Sud-Est (Ukraine, Roumanie et Galicie orientale), du Nord-Est (Biélorussie, Lituanie, Lettonie) et du centre (Pologne et Galicie occidentale). Les différences entre ces variétés portent essentiellement sur la prononciation.

Le yiddish s'écrit à l'aide de l'alphabet hébreu. Les mots provenant de l'hébreu et de l'araméen y conservent leur orthographe d'origine. L'orthographe des mots d'une autre origine est fondée sur certaines conventions et a été normalisée en Pologne en 1936 à l'initiative du YIVO.

Bien que parlé jusqu'à la fin du xviiie s. par toutes les couches de la société juive en Europe, le yiddish fut longtemps relégué, surtout en tant que langue d'écriture, à un rôle subalterne lié à la culture des femmes et des gens moins instruits. Ce préjugé défavorable s'est encore accentué parmi des modernisateurs comme Moses Mendelssohn (1729-1786) et ses disciples, convaincus que l'abandon du yiddish était le préalable de l'émancipation des Juifs dans la société moderne. Au xxe s. il s'est propagé à travers une bonne partie du mouvement sioniste qui voyait dans cette langue de l'exil une marque infamante. Or d'autres tenants de la modernisation, comme Mendl Lefin (1749-1826) et Yehoshue Mordkhe Lifshitz (1829-1878), ont revendiqué la dignité du yiddish en tant que levier de l'éducation populaire. Les mouvements populistes et socialistes, y compris une partie du sionisme ouvrier, en ont fait le drapeau de la culture des masses, qu'ils se sont attelés à construire. En dehors même de ces facteurs idéologiques, la fécondité de la littérature moderne surgie à partir des années 1860 œuvra puissamment en faveur du prestige du yiddish, que la conférence de Tchernovtsy en 1908 reconnut comme l'une des langues nationales du peuple juif. La période entre les deux guerres mondiales vit l'apogée de cette ascension. Parlé par plus de dix millions de personnes, le yiddish disposait alors de résaux d'écoles modernes en Pologne, U.R.S.S., États-Unis, Canada, Argentine, etc. ; il était l'objet d'études linguistiques dans des instituts spécialisés en Pologne et Union soviétique et servait en même temps de langue de travail et de diffusion pour des chercheurs en histoire, littérature et sciences sociales ; sa presse quotidienne, publiée aux quatre coins du monde, atteignait un tirage global, tous pays confondus, de plus d'un million d'exemplaires ; le théâtre yiddish et les revues littéraires où politiques fleurissaient partout. Malgré le génocide nazi et la repression en U.R.S.S. à partir de 1937, ce puissant élan s'est prolongé jusqu'aux années 1960. L'affaiblissement général de la langue constaté depuis lors est compensé, dans une certaine mesure, par l'essor de cercles yiddishistes militants dans toutes les communautés ashkénazes, et par la place centrale que la langue occupe toujours dans des milieux ultra-orthodoxes en pleine expansion démographique.

La littérature en yiddish ancien

Deux types d'œuvres coexistent en elle : celles où est forte l'influence des cultures et littératures européennes voisines (récits de chevalerie et autres récits d'aventures, fables et contes populaires), et celles où prime l'inspiration religieuse (traductions du Pentateuque, rituels de prières, traités de morale à l'intention des gens moins instruits). Jusqu'à la deuxième moitié du xvie s. c'est le premier qui prédomine. La littérature chevaleresque s'inspire souvent de récits bien connus en allemand. C'est le cas du Artus-roman, sur les chevaliers de la Table ronde. Elle atteint ses sommets en Italie avec Elie Bokher ou Elia Levita (1468 ou 1469-1549), plus connu comme grammairien de l'hébreu que comme poète : son chef-d'œuvre est le poème Bove Bukh (1541), adaptation d'un roman de chevalerie, Bevis of Hampton, italianisé en Buovo d'Antona. D'autres œuvres du même genre sont tissées avec de la matière biblique : Shmuel-bukh et Melokhim-bukh, inspirés respectivement du livre de Samuel et du premier livre des Rois, présentent en chevalier le roi David, dont les exploits guerriers et amoureux se prêtent à ravir à cette transposition. La littérature narrative populaire puise dans les mêmes deux sources : extérieure, avec des adaptations d'histoires appartenant au fonds commun de la littérature populaire européenne, et juive ancienne, avec des contes basés sur des légendes talmudiques ou post-talmudiques. Mais elle produit aussi des nouveaux récits ayant pour héros Rachi, Rabbi Juda le Pieux et d'autres figures légendaires des communautées ashkénazes du Moyen Âge. Le Mayse-bukh (première version imprimée connue : Bâle 1602) est un recueil de textes de ces sortes.

Du côté des ouvrages religieux et didactiques, des traductions du Pentateuque voient le jour dès 1544 à Augsbourg et à Constance. La Bible entière sera traduite à la fin du xviie s. à Amsterdam. Puis apparaîtront des traductions du rituel. La paraphrase biblique atteint sa perfection dans la Tseene u Reene (Lublin, 1622). Les commentaires et paraboles qui agrémentent ce « livre d'heures de la femme juive » expriment l'esprit du genre prédominant dans la production yiddish des xviie et xviiie s. : le muser, ou littérature édifiante. Le destinataire officiel en est la femme, à qui son éducation ne donne pas généralement accès aux sources en hébreu. Inspirée de modèles séfarades, la littérature du muser englobe nombre de traductions et adaptations de l'hébreu, mais ses principaux ouvrages furent écrits directement en yiddish : le Miroir luisant (Brantshpigl, 1602), le Bon Cœur (Lev-tov, 1620), la Joie de l'âme (Simkhes-hanefesh, 1707).

On trouve aussi dans la littérature en yiddish ancien des récits de voyage plus ou moins fantastiques, des chroniques, des livres de médecine populaire et des chansons pieuses ou profanes, ainsi que des Purim-shpiln, saynètes à sujet biblique que des comédiens presque toujours improvisés jouaient à l'occasion de la fête de Pourim. L'autobiographie y occupe une place à part grâce aux Mémoires de Glückel von Hameln (1743). Cette chronique familiale d'une grande dame ayant vécu entre 1645 et 1724 constitue, tout comme les Supplications (prières en yiddish) de sa contemporaine Sore bas-Toyvim, un exemple du rôle primordial joué par la femme en tant que destinataire mais aussi créatrice de la littérature yiddish de cette époque.

La littérature moderne

Deux mouvements amorcent la transition vers les temps modernes. L'un croit en la toute-puissance de la raison : ce sont les Lumières (Haskalah) ; l'autre se base sur le pouvoir de la foi et du sentiment : c'est le hassidisme. Les premiers tenants des Lumières publient en yiddish, dès la fin du xviiie s., des ouvrages de vulgarisation sur des questions d'hygiène, de géographie et d'autres sujets de culture générale, auxquels viendront se joindre bientôt des satires antihassidiques, des traductions bibliques et d'autres textes de plus en plus marqués par la découverte d'une esthétique littéraire. Le hassidisme développe cependant une littérature narrative anonyme faite de récits tantôt hagiographiques, tantôt allégoriques. Une seule personnalité s'en détache : Rabbi Nakhmen de Braslev (1772-1810). Ses Contes, modèle d'un art narratif juif original riche en images poétiques, visent autant à exprimer une conception mystique qu'à contrecarrer les effets du rationalisme. Si les satires, comédies et romans des premiers auteurs progressistes (Yisrel Aksenfeld, 1787-1866, Shloïme Etinger, 1803-1856, ou Avrom-Ber Gotlober, 1810-1899) n'ont que peu de diffusion, Aïzik Meyer Dik (1814-1893) réussit à conquérir pour ses nouvelles un nombreux lectorat populaire et à faire passer sous une apparence traditionnelle les idées des Lumières. Par l'utilisation de l'humour plutôt que de la satire et par son recours au folklore, il apparaît comme le précurseur des trois auteurs consacrés : Mendele Moykher Sforim (→ Abramovitz), Cholem Aleichem et Isaac Leib Peretz.

La littérature yiddish, avec eux, change de nature. Yitskhok Yoel Linetzki (1839-1915), Yankev Dineson (1856-1919) et Mordkhe Spektor (1858-1925) n'avaient parlé au lecteur que de ce qui se trouvait dans la sphère de son expérience immédiate. Mendele ou Peretz ont d'autres ambitions. À un moment où l'industrialisation de la Russie a déjà donné lieu à l'émergence de nouvelles classes de Juifs, plus ouvertes à une vision moderne de la littérature et de son rôle, ils entreprennent de créer une littérature nationale. Leur prose se veut toujours populaire, mais s'adresse aussi au Juif docte et cherche à atteindre également les nouveaux intellectuels qui ont déjà goûté à la culture européenne. Elle s'adresse toujours aussi à la femme, mais en la mettant sur une pied d'égalité avec le lecteur masculin.

Avec les auteurs de la génération suivante (Dovid Pinski, 1872-1959 ; Avrom Reisen, Lamed Shapiro, Sholem Asch, David Bergelson, Joseph Opatoshu, H. Leivik), la littérature yiddish, s'adressant désormais à toutes les couches sociales, devient le témoin et la conscience des conflits et des drames qui les traversent : combat du travailleur juif, émancipation de la femme, impact des persécutions, rêve d'une renaissance nationale, émigration et implantation en terres nouvelles, tragédie de l'intellectuel coupé de ses racines juives. L'histoire juive, notamment celle des poussées messianistes qui l'ont ponctuée, occupe une place grandissante dans ses sujets, tant à titre de cadre unificateur pour une communauté éclatée que comme grille de lecture pour les idées contemporaines.

Pour les écrivains s'étant fait connaître entre les deux guerres, le défi, quel que soit l'engagement de chacun dans les grandes questions collectives, est en premier lieu esthétique. C'est l'époque des mouvements modernistes (Khaliastre, In-Zikh, Yung Vilne), des grandes personnalités poétiques (Kadia Molodowski, Moïshe Kulbak, Aaron Zeitlin, Itsik Manger), des rénovateurs de la prose (I. J. Singer, Oser Warszawski, Isroël Rabon, 1900-1940).

Toutes générations confondues, la littérature yiddish a été la principale caisse de résonance de la Seconde Guerre mondiale et de l'Holocauste. Suivant les événements avec une anxiété décuplée par la distance ou bien témoins directs et victimes, internés dans des ghettos et des camps ou combattant tant au front que dans les maquis, ses écrivains ont su exprimer le pressentiment de la catastrophe imminente, aviver la flamme de la résistance matérielle et morale, témoigner des faits et donner forme, au nom du peuple entier, à la douleur infinie de l'anéantissement. Parmi les survivants s'étant illustrés dans ce sens figurent Isaïe Spiegel (1906-1990), Mendel Mann, Mordekhaï Strigler (1921-1998) et Chawa Rosenfarb (1923).

Rares sont les auteurs en yiddish nés après 1939. Ce sont souvent des écrivains qui créent en même temps dans une autre langue ; pour certains, le yiddish est une langue apprise. Bien que leur nombre restreint et leur lectorat limité reduisent la portée de leur œuvre, on compte parmi eux quelques figures déjà consacrées : Lev Berinski (1939), Hirshe-Dovid Menkes (1956).

La littérature yiddish a guidé l'action et la spiritualité du Juif d'Europe orientale tant sur son sol natal que partout dans le monde où il planta sa tente. Partie du shtetl, elle a atteint l'universalité : l'attribution du prix Nobel en 1978 à Isaac Bashevis Singer en est la reconnaissance éclatante.