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littérature latine

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Période classique

Panorama historique

De même que le Japon, aux viie-xiiie s., s'est emparé de la culture chinoise ou, au xxe, a fait sienne la culture occidentale, de même « Rome est un peuple qui a pour culture celle d'un autre peuple, la Grèce » (Paul Veyne). Dès le ive s. av. J.-C., Rome apparaît en effet comme une « cité satellite » du monde hellénique. Sans remonter à la légende, rapportée par Denys d'Halicarnasse, selon laquelle Rome aurait été fondée par des Achéens au retour de la guerre de Troie – ou à l'éducation mythique de Romulus et Rémus par des maîtres hellénisés de Gabies –, la préhistoire de la littérature latine part des cités de « Grande-Grèce » (ainsi appelait-on l'Italie méridionale) : Livius Andronicus sera de Tarente, Naevius de Campanie, Pacuvius de Brindes. Tantôt Rome se défendra mal d'avoir été à l'école de la Grèce (Cicéron, Tusculanes, I, 1 : « Dans tous les genres littéraires, les Grecs l'emportaient sur nous, mais il leur était facile de remporter une victoire qu'on ne leur disputait pas »), tantôt elle témoignera vis-à-vis des débuts de sa littérature nationale du même mépris que Boileau devant la littérature française antérieure à Malherbe (Horace, Épître aux Pisons : « La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur »).

Ce point de vue demande néanmoins à être nuancé, et il ne faudrait pas s'imaginer que les Romains se sont bornés à imiter, voire à plagier les œuvres qu'avait produites la Grèce : la littérature latine apparaît comme issue d'une constante dialectique de l'imitation et de l'originalité, et si beaucoup de ses œuvres majeures peuvent être considérées comme des « hypertextes » d'œuvres helléniques, et ressortissent ainsi à ce que Gérard Genette appelle la littérature « palimpsestique », leur étude même superficielle montre que les écrivains de Rome ont le plus souvent renouvelé en profondeur les « hypotextes » grecs, en les chargeant d'une signification toute différente. L'exemple le plus frappant en est fourni par les trois œuvres de Virgile : si les Bucoliques sont directement inspirées des Idylles de Théocrite, les Géorgiques des Travaux et les Jours d'Hésiode, et l'Énéide des deux épopées homériques, toutes trois sont enracinées dans les réalités italiques et posent des problèmes ou répondent à des interrogations qui étaient ceux et celles de Rome – à tel point que la troisième, bien que constituée, en un sens, d'une Odyssée suivie d'une Iliade, a pu être définie comme étant avant tout « un miroir du destin romain » (Jacques Perret). En fait, imitation (imitatio), émulation (aemulatio) et réécriture (retractatio) sont les trois piliers sur lesquels reposent les lettres latines : il s'agissait en somme de « conjuguer l'admiration des maîtres [helléniques] et le souci de les surpasser » (Jacques Gaillard), et l'on condamnait l'imitation servile autant qu'on se méfiait de l'originalité totale, peu prisée dans le monde romain.

La spécificité des lettres latines se manifestait aussi dans les choix opérés par les écrivains romains dans les formes littéraires grecques. C'est ainsi que le lyrisme, une des manifestations essentielles de la poésie hellénique, ne connut à Rome qu'une postérité sporadique, malgré l'authenticité d'un Catulle ou la virtuosité d'un Horace. En revanche le goût des Romains pour la plaisanterie et la raillerie (Italum acetum : « le vinaigre italique ») s'est donné libre cours dans un véritable foisonnement du théâtre comique. S'ils étaient peu enclins aux spéculations métaphysiques, les penseurs latins ont en revanche beaucoup réfléchi aux problèmes de morale pratique, qui répondaient au tempérament réaliste et concret des Romains. De même l'éloquence et l'histoire, par leur valeur exemplaire et leur humanisme élargi aux dimensions de la collectivité, ont été sources de chefs-d'œuvre. Et Rome, en dépit de son goût pour l'imitatio, peut revendiquer deux genres bien à elle : la satire (Quintilien : « La satire est totalement nôtre ») et, jusqu'à plus ample informé, le roman, créé au ier ou plus probablement au iie s. par le génie de Pétrone. Sans compter un certain nombre de genres scéniques nationaux, tels l'atellane (ancêtre de la commedia dell'arte) et le mime (théâtre réaliste, qui « imitait » la réalité d'aussi près que possible d'où son nom, qui n'a pas le sens du mot français) ; le fait qu'aucun témoin de ces deux genres ne nous ait été conservé ne doit pas nous conduire à minorer leur importance. Au demeurant, il faut avoir conscience que de la littérature latine nous ne lisons qu'une infime partie : sur près de 800 écrivains dont les noms nous sont connus, il y en a moins de 150 dont les œuvres soient (souvent très partiellement) parvenues jusqu'à nous.

La période archaïque

Les premiers siècles de Rome semblent échapper à l'histoire littéraire, puisque celle-ci ne débute qu'au milieu du iiie s. av. J.-C., avec Livius Andronicus, traducteur d'Homère et premier auteur dramatique latin. Mais il serait faux de croire que les Romains aient été jusque-là en marge de toute culture. Dès les origines de la ville, une poésie orale – chants religieux, funéraires ou triomphaux – apparaît comme un premier jalon sur le parcours d'une littérature latine, même si le Chant des Saliens, rapporté par Varron, était déjà incompris des Anciens eux-mêmes. De même, les premiers textes en prose, d'usage pratique et officiel (archives de magistrats, annales de pontifes, textes de lois), bien que n'ayant aucune prétention artistique, sont des témoignages intéressants sur la constitution d'une mémoire collective : ces textes archaïques fourniront aux historiens de l'époque classique la matière de leurs œuvres.

Néanmoins c'est bien l'année 240 av. J.-C. qui marque officiellement le début de la littérature latine. À cette date en effet, un ancien esclave grec, nommé Andronikos et ayant appartenu à un certain Livius (donc dénommé Livius Andronicus après son affranchissement), fait représenter à Rome une pièce en latin, probablement traduite du grec ; exerçant par ailleurs le métier d'enseignant, il réalise à l'usage de ses élèves, sous le titre latinisé d'Odissia, une traduction de l'Odyssée en vers « saturniens » – ainsi appelait-on une forme métrique propre à l'Italie, « terre de Saturne » selon la tradition. À la différence de la Grèce, les genres poétiques n'apparaissent donc pas à Rome en phases successives, mais pénètrent simultanément la cité. La plupart des premiers écrivains, loin d'être, comme l'avaient généralement été les Grecs, les spécialistes d'un genre déterminé, sont des polygraphes. D'autre part, alors que les écrivains grecs avaient gardé la variété de leurs dialectes pour mieux les adapter à chaque genre littéraire, les Romains ont fait de leur langue un moyen d'expression universel et l'ont épurée de toute trace des autres idiomes parlés en Italie, étrusque, ombrien ou osque.

Seul des premiers monuments de la littérature latine le théâtre nous est relativement familier, grâce aux comédies de Plaute et de Térence, que nous avons conservées alors que toutes les autres ont disparu. Véritable institution d'État, car présent dans toutes les fêtes religieuses qui rythmaient la vie de la cité, le théâtre a en effet joui, dès ses débuts, d'un statut privilégié auprès d'un public familiarisé de longue date avec les jeux scéniques, par l'intermédiaire de spectacles primitifs faisant une large place à l'improvisation, comme les vers « fescennins » (du nom d'une bourgade italienne) ou l'atellane campanienne, dont les personnages sont les ancêtres de Polichinelle et d'Arlequin, mais dont les œuvres ne nous sont plus connues que par leurs titres. Mais à côté de ce théâtre populaire se développe un théâtre comique proprement littéraire, dont les auteurs (Plaute, Naevius, Caecilius, Térence et quelques autres) se donnent modestement pour de simples traducteurs de pièces grecques ; mais il faut bien voir qu'il s'agit de traductions extrêmement libres, que nous appellerions plutôt des adaptations. Reste que derrière ces œuvres latines il y a toujours un modèle grec, que l'action se situe dans une cité grecque, que les personnages portent tous des noms grecs et que la métrique elle-même (car il s'agit d'un théâtre en vers) est celle de la comédie grecque : d'où l'expression comoedia (ou fabula) palliata (« comédie en pallium ») qui désigne ce type de théâtre, le pallium étant un manteau caractéristique de l'habillement hellénique. La même observation vaut pour le théâtre tragique, lui aussi disparu, qu'illustrent cinq écrivains (Livius Andronicus, Naevius, Ennius, Pacuvius et Accius), et qui reprend en latin des sujets déjà traités par Eschyle, Sophocle et Euripide. Néanmoins certains auteurs, renonçant à la retractatio, se risquent à écrire des pièces proprement romaines, traitant des sujets et mettant en scène des personnages nationaux : on parle alors de comoedia togata (« comédie en toge ») pour le théâtre comique et de tragoedia praetexta pour la tragédie (la « toge prétexte », bordée de rouge, étant celle que portaient les grands personnages de l'État).

La poésie épique, elle aussi, prendra rapidement une tonalité originale. Certes, la première épopée latine, l'Odissia de Livius Andronicus, se présente, on l'a vu, comme une traduction d'Homère ; mais l'auteur semble avoir privilégié les aventures italiques d'Ulysse au détriment de ses autres pérégrinations. Naevius, dans sa Guerre punique, et surtout Ennius, dans ses Annales (où, renonçant au vers saturnien, il adapte pour la première fois à la langue latine l'hexamètre dactylique, vers de l'épopée homérique), insistent sur la grandeur de Rome et font entrevoir le rôle que la Ville est destinée à jouer dans l'histoire du monde. La prose, plus tardive (les premières œuvres « historiques » ont été composées en vers et certains historiens, estimant que leur langue était trop maladroite, écrivirent en grec), naît avec Caton le Censeur : dans ses discours (non parvenus jusqu'à nous) et ses traités, dont nous n'avons conservé que le De agricultura, il sait déjà trouver la formule percutante et utiliser les sonorités de la langue latine.

L'essor de la littérature classique

La seconde moitié du iie s. av. J.-C. est une période d'épanouissement intellectuel, grâce à l'action de certains milieux aristocratiques très hellénisés, comme le « cercle des Scipions », qui accueille en son sein Térence, dont les comédies sont volontairement moins drôles et plus « intellectuelles » que ne l'étaient celles de Plaute, caractérisées quant à elles par une exceptionnelle force comique (vis comica). Les tensions politiques et sociales dans la cité romaine à la fin du siècle contribuent par ailleurs au développement des grands talents oratoires. Mais c'est au siècle suivant que l'éloquence, tant judiciaire que politique, connaîtra son apogée, dans les dernières décennies de la République, alors que les crises et les guerres civiles favorisent la réflexion sur la destinée politique du peuple romain et que la littérature est totalement intégrée à la vie publique. Cicéron, figure emblématique de l'éloquence romaine (qu'il illustre notamment dans les Verrines, les Catilinaires et les Philippiques) symbolise cette littérature républicaine, abordant par ailleurs un grand nombre de genres et créant un vocabulaire philosophique latin en vulgarisant avec compétence et talent, dans un grand nombre de traités et surtout de dialogues, les systèmes de pensée et les conceptions esthétiques venus de Grèce. C'est en effet l'époque où s'opposent différentes écoles et sensibilités littéraires, notamment l'atticisme et l'asianisme (qui seront définis ci-dessous). En même temps, Catulle et les « nouveaux poètes » introduisent à Rome la poésie à la fois érudite et précieuse qu'on appelle l'alexandrinisme et rejettent l'inspiration nationale de leurs prédécesseurs. Quant aux grands courants philosophiques grecs (stoïcisme, épicurisme, platonisme), ils divisent les intellectuels romains, qui multiplient les modes de présentation de ces philosophies : dialogue selon le modèle platonicien ou aristotélicien, traité (d'esprit plus dogmatique), poésie à la fois cosmogonique et didactique, comme le grand poème sur la Nature des choses dans lequel Lucrèce expose la conception épicurienne du monde, fondée sur un rigoureux matérialisme atomiste. La vitalité littéraire de ce ier siècle av. J.-C. s'affirme également dans l'importance prise par l'historiographie, qui, à la différence de l'histoire telle qu'on la pratique aujourd'hui, est un genre littéraire beaucoup plus qu'une science. Les historiens prennent pour sujets les faits dont ils ont été les témoins directs et parfois, comme César, les protagonistes. Ils peuvent aussi, comme Salluste, faire passer l'anecdote au second plan pour insister sur la psychologie de leurs héros ou s'interroger sur le sens de l'histoire, ou encore privilégier, comme Cornelius Nepos, le genre de la biographie. Enfin le polygraphe Varron, tout à la fois linguiste, géographe, historien, juriste et agronome, donne à Rome ce qu'on appelle parfois sa « première encyclopédie ».

Mais, à nouveau régime, nouvelle littérature. Le « siècle d'Auguste » est l'âge d'or de la poésie latine. Privé de ses principes d'action, l'art oratoire se sclérose et abandonne le forum pour devenir l'affaire de spécialistes, les rhéteurs. Mais la poésie personnelle s'épanouit dans la paix retrouvée après l'horreur des guerres civiles : l'amour, ses joies et ses chagrins, les plaisirs ou les douleurs de la vie quotidienne, la douceur de la campagne italienne, autant de thèmes nouveaux, qui donnent leur charme aux œuvres des « élégiaques » (Tibulle, Gallus, Properce et Ovide) et dans une large mesure à celles d'Horace dans ses Odes, chef-d'œuvre inégalé de la poésie lyrique ; pour tous, il s'agit avant tout de « vivre pour soi », et non plus pour la cité, comme le voulait l'idéal cicéronien. Néanmoins cette tendance très nouvelle est loin d'occuper tout le champ littéraire : les poèmes majeurs de la période augustéenne, ceux de Virgile (qui avec les Bucoliques, les Géorgiques et l'Énéide renouvelle en profondeur la poésie pastorale, la poésie didactique et la poésie épique), les dernières élégies de Properce et certains des poèmes d'Horace, comme le Carmen saeculare, répondent à la tendance profondément romaine de l'inspiration nationale ; il en est de même de la grandiose Histoire romaine, dans laquelle Tite-Live retrace en une fresque majestueuse la geste du populus Romanus depuis la fondation de la Ville juqu'à sa propre époque. Quant à Ovide, s'il est d'abord l'un des élégiaques et se pose en spécialiste de l'amour, son poème des Métamorphoses constitue une somme mythologique aux dimensions impressionnantes. Les débuts de l'Empire voient ainsi une recrudescence de l'activité littéraire, vivement encouragée par Auguste lui-même qui, sous l'influence de son conseiller Mécène, considère que l'éclat de sa vie culturelle est un élément fondamental de la grandeur d'une nation : d'où une politique d'encouragement des arts et des lettres, se traduisant par ce que désigne aujourd'hui encore le terme de « mécénat ». Aussi le « siècle d'Auguste » (qui en fait est un demi-siècle, de 30 av. J.-C. à 15 apr. J.-C.) peut-il être considéré, à cet égard, comme la période la plus brillante de la littérature latine, comparable à ce qu'avait été à Athènes le « siècle de Périclès » et à ce que devait être en France le « siècle de Louis XIV ».

La période impériale

Moins éclatants peut-être, les deux siècles suivants, qui constituent le « Haut-Empire », n'en sont pas moins très productifs littérairement. Le premier siècle de notre ère peut être considéré comme le grand siècle de l'épopée, avec des écrivains comme Valerius Flaccus, dont les Argonautiques sont à celles d'Apollonios de Rhodes ce que l'Énéide avait été aux poèmes homériques ; Stace, qui compose avec sa Thébaïde une épopée particulièrement riche en violences ; Lucain, dont la Pharsale, consacrée à la guerre civile entre pompéiens et césariens, reprend, par-delà Virgile, le genre de l'épopée historique illustré jadis par Ennius ; Silius Italicus, qui tente dans ses Guerres Puniques une curieuse synthèse de l'épopée historique et de l'épopée mythologique. Mais après ces œuvres la veine épique semble épuisée, et le siècle suivant voit s'épanouir le genre de l'épigramme avec Martial, ainsi que celui de la satire, qui avec Juvénal cesse d'être la causerie humoristique qu'en avait faite Horace pour devenir un genre militant, où s'exprime l'indignation du poète devant les tares de la société impériale. C'est probablement vers la même époque que naît à Rome un genre radicalement nouveau, celui du roman, cette « épopée dégradée » (Georg Lukacs) correspondant à un monde lui-même dégradé et en quête de valeurs nouvelles : Pétrone, créateur du genre avec le Satyricon, et Apulée dans ses Métamorphoses (ou l'Âne d'or), l'illustrent successivement. La prose philosophique est brillamment représentée, au ier siècle, par Sénèque, dans ses Dialogues et ses Lettres à Lucilius, et le même auteur écrit, dans une perspective stoïcienne, plusieurs tragédies inspirées d'Euripide et de Sophocle, qui, seules tragédies latines à nous être parvenues, constituent le chant du cygne de ce genre. Les traités scientifiques et techniques se multiplient, le plus important d'entre eux étant la monumentale Histoire naturelle de Pline l'Ancien. L'historiographie trouve en Tacite, historien à la plume acérée des deux premières dynasties impériales dans ses Histoires et ses Annales (où il exprime le point de vue de l'aristocratie sénatoriale), son plus grand représentant après Tite-Live, tandis que Quinte Curce se fait l'historien d'Alexandre le Grand et Suétone le biographe sulfureux des empereurs dans ses Vies des douze Césars. Enfin Pline le Jeune crée le genre épistolaire proprement dit, en publiant neuf livres d'une Correspondance sans doute fictive, mais pétillante d'esprit. En revanche, tout comme déjà à l'époque augustéenne, et pour les mêmes raisons, l'éloquence politique périclite, et Cicéron n'a aucun successeur ; cela n'empêche pas l'éloquence d'apparat de connaître un vif succès, et la rhétorique d'imprégner en fait toute la littérature, dont toutes les productions sont d'ailleurs destinées à la déclamation, dans le cadre de ces « lectures publiques » (recitationes) qui étaient à la littérature ce que nos « vernissages » sont à la peinture ; à l'enseignement de l'éloquence se rattachent les noms de Sénèque « le Père » (du philosophe) et du rhéteur Quintilien, qui dans son Institution oratoire décrit le remarquable système d'enseignement qui quadrille tout l'empire et assure la permanence de la culture littéraire.

Pourtant, dans la seconde moitié du iie s., un essoufflement se manifeste dans les lettres latines. Tous les auteurs qui viennent d'être cités lui sont antérieurs, à l'exception d'Apulée, dont le seul contemporain notable est Aulu-Gelle, un « antiquaire » qui a pour mérite d'avoir transmis à la postérité, dans ses Nuits attiques, une foule de curiosités linguistiques et historiques. Mais Rome est à la veille d'un profond bouleversement culturel et religieux, qui marque la fin de l'Antiquité « classique » et le début de l'Antiquité « tardive », et qui va modifier du tout au tout le paysage littéraire.

Les grands genres

L'épopée

Bien que l'épopée romaine ne soit pas, comme la grecque, un genre fondateur, c'est un texte épique, la traduction de l'Odyssée, qui ouvre la littérature latine. Par la suite, on voit apparaître à Rome trois catégories d'épopée : une épopée historique, caractérisée par le refus du « merveilleux », et relatant des événements réels, assez proches dans le temps, certes en recourant au « grandissement épique », mais en refusant les interventions divines et en faisant appel à un principe de causalité purement humaine ; une épopée mythique, conçue sur le modèle des poèmes homériques, et relatant des faits légendaires situés dans un très lointain passé, en faisant systématiquement intervenir les dieux à la fois à leur origine et dans leur déroulement ; enfin une épopée qu'on pourrait qualifier de mixte, relatant, comme la première, des événements proprement historiques, mais en y multipliant, comme la seconde, les interventions divines.

À la première catégorie appartient la principale épopée de la période archaïque, les Annales d'Ennius, dont le titre même est celui d'un ouvrage historique, et qui raconte en 18 livres l'histoire de Rome, depuis sa fondation jusqu'aux événements les plus actuels, les guerres puniques, auxquelles leur auteur avait lui-même participé ; de ce monument grandiose ne subsistent que 600 vers, d'une langue souvent rude, mais témoignant d'un véritable souffle épique. Beaucoup plus tard, au ier siècle de notre ère, le genre de l'épopée historique sera illustré à nouveau par Lucain, dont la Pharsale, consacrée à la grande guerre civile du siècle précédent, relate sans aucun recours au divin le conflit qui avait opposé césariens et pompéiens et s'était achevé par la victoire des premiers à Pharsale : Lucain y raconte en dix chants des faits réels datant d'un siècle à peine, mais il leur donne par l'amplification une dimension surhumaine et en y introduisant une sorte de « merveilleux laïque » à base de prodiges, de songes prémonitoires et parfois de sorcellerie.

L'œuvre majeure de la deuxième catégorie est l'Énéide de Virgile, qui, imprégnée de merveilleux, se présente comme une imitatio des épopées d'Homère et constitue une « continuation » de l'Iliade, puisqu'elle relate la chute de Troie, suivie des errances du prince troyen Énée, qui comme Ulysse parcourt les mers, à la recherche de la lointaine Italie, où il a reçu des dieux la mission de fonder une nouvelle Troie, la future Rome, mais où il devra guerroyer contre une partie de la population indigène (à cet égard, l'Énéide se compose d'une Odyssée suivie d'une Iliade) ; pourtant, si Énée est un héros mythique et si les dieux jouent un rôle primordial dans la diégèse, le poème n'en comporte pas moins une composante historique essentielle, du fait que plusieurs épisodes annoncent les grands événements de l'Histoire romaine et que les aventures d'Énée, à la différence de celles d'Ulysse, ont un enjeu qui est le destin même de Rome. Après Virgile, l'épopée mythique va connaître de brillantes manifestations, avec les Argonautiques de Valérius Flaccus, qui reprennent le mythe de la Toison d'or et des amours de Jason et Médée, et avec la Thébaïde de Stace, qui relate la lutte fratricide d'Étéocle et de Polynice pour le trône de Thèbes, et se signale à la fois par une mythologie envahissante et par une omniprésence de la violence traduisant une véritable complaisance à l'horrible. Il faut enfin faire une place particulière aux Métamorphoses d'Ovide, épopée atypique et à laquelle on a souvent dénié ce nom ; faute de mieux, on ne peut que rattacher à la poésie épique ce monument dont les 15 livres purement mythologiques constituent le témoignage le plus riche et le plus brillant que nous possédions sur les « contes et légendes » de l'Antiquité.

La troisième catégorie (dans laquelle on pourrait à certains égards ranger celle de Virgile) est représentée, à l'époque archaïque, par celle que Naevius, peu avant Ennius, consacre aux Guerres puniques sous le titre de Bellum Punicum ; elle a un caractère nettement historique, mais, à en juger par les infimes fragments qui nous en sont parvenus, elle semble avoir préfiguré l'Énéide en évoquant déjà certaines légendes concernant Énée, que Virgile lui a sans doute empruntées. Mais elle est surtout représentée, au ier siècle de notre ère, par une œuvre étrange, consacrée au même sujet, les Punica de Silius Italicus ; l'auteur y raconte les guerres puniques à la manière dont Virgile avait narré la geste d'Énée, en faisant largement appel au merveilleux mythologique : dieux et déesses s'y affrontent sur les champs de bataille, et le général Scipion y descend aux Enfers comme jadis Énée. Cette œuvre hybride, chant du cygne de l'épopée latine, traduit l'essoufflement d'un genre que Silius n'est parvenu à renouveler que de façon artificielle.

L'histoire

Inséparable de l'épopée, l'histoire, ou plutôt l'historiographie, comme on dit souvent pour distinguer ce genre littéraire de la science historique moderne, est à Rome un genre majeur, car les Romains ont toujours pensé avec Cicéron que « l'homme qui ignore ce qui s'est passé avant sa naissance reste toujours un enfant », et ont eu le souci de chercher dans leur histoire des leçons et des exemples susceptibles de guider leur conduite. Les écrits historiographiques peuvent être répartis en plusieurs catégories : les « annales », qui en constituent la forme primitive, sont, comme leur nom l'indique, la relation, structurée annuellement, des principaux événements ; la monographie présente un événement particulièrement important, dont l'auteur propose une analyse et une interprétation ; les Res gestae (« actions accomplies »), appelées aussi Historia, sont une histoire générale, dont la structuration n'est pas nécessairement annuelle, et qui expose de manière complète la destinée de Rome et de son empire. À ces trois catégories s'ajoutent le sous-genre de la biographie, inaugurée par Cornélius Népos, qui retrace la vie de tel ou tel grand personnage, et un type de récit particulier qu'on nomme « commentaire » (au sens latin de « aide-mémoire »), qui se propose de fournir aux historiens proprement dits les faits à l'état brut.

De la première « annalistique » romaine rien ne nous est parvenu, mais nous savons par Cicéron, qui le leur reproche, que les annalistes se contentaient de raconter les faits sans se soucier de donner à leurs lecteurs le plaisir que procure une prose élégante. Cicéron, précisément, sans pour autant prêcher d'exemple, élabore la notion d'historia ornata ; c'est-à-dire d'une historiographie que caractérisent à la fois la qualité de l'expression et un traitement de la matière mettant en évidence les beautés de l'histoire. Cette conception, visant à donner au genus historicum des lettres de noblesse qu'il n'avait pas encore, est illustrée, à son époque même, par les deux monographies de Salluste, l'une consacrée à la guerre menée contre les Numides du roi Jugurtha, l'autre à la conjuration de Catilina, dont avait triomphé Cicéron ; Salluste, dans un style d'une extrême densité, y accorde au récit proprement dit une place assez réduite et, sans se plier toujours aux contraintes de l'ordre chronologique, se soucie avant tout d'expliquer les faits par des analyses, tant sociologiques que psychologiques, d'une assez remarquable modernité. À ces monographies il convient d'ajouter la Guerre des Gaules et la Guerre civile de César, que leur auteur présente comme de simples « commentaires », mais qui sont en fait de très subtils récits, conduits avec un art consommé de la déformation historique, au service de la propagande politique du narrateur qui en est aussi le protagoniste.

Très différente apparaît l'Histoire romaine de Tite-Live, œuvre immense qui ne comptait pas moins de 142 livres dont nous ne lisons qu'un peu plus de trente. Commençant à la fondation de Rome (ab Urbe condita) et se poursuivant jusqu'aux événements contemporains, cette histoire-fleuve, comme on dit d'un roman, se présente comme une véritable épopée en prose, qui déroule à la manière d'un film à grand spectacle la geste héroïque du peuple romain, avec de grandioses scènes de bataille, des gros plans saisissants sur les principaux acteurs de l'Histoire et des discours « reconstitués » qui font de Tite-Live un authentique orateur. Par l'ampleur de la matière qu'elle embrasse, l'œuvre livienne, d'une écriture très variée, est un monument qui, bien qu'en ruines, demeure impressionnant et n'a cessé, au cours des siècles, de nourrir les imaginations. De dimensions moins imposantes, mais d'une acuité pénétrante, sera, au début du iie siècle de notre ère, l'œuvre polymorphe de Tacite, biographe de son beau-père Agricola, géographe de la Germanie et surtout auteur de deux ouvrages majeurs, les Histoires et les Annales, qui, d'un style encore plus dense que celui de son modèle Salluste, sont la chronique pessimiste et souvent féroce des dynasties impériales du siècle précédent. Peu après, Suétone, grand spécialiste de la biographie, complétera l'œuvre tacitéenne par ses Vies des douze Césars qui sont aujourd'hui encore un modèle du genre. Il faut enfin faire une place à part à l'Histoire d'Alexandre le Grand, de Quinte-Curce, qui, plus qu'une biographie, est une épopée en prose où l'exotisme occupe une place de choix.

L'éloquence

Il y a un paradoxe du genre oratoire à Rome : il a été pratiqué par des centaines de personnages, avocats, hommes politiques, chefs d'État, généraux, et constitué de milliers de discours en tout genre, il est représenté pour nous, à peu de chose près, par ceux d'un seul homme, Cicéron, qui par son envergure a éclipsé tous les autres. C'est d'ailleurs par lui, et plus précisément par son traité intitulé Brutus, dans lequel il passe en revue tous ses prédécesseurs, que nous connaissons les noms et entrevoyons les talents de tous ses devanciers. Nous savons d'autre part, grâce aux traités des professeurs d'éloquence qu'on appelait « rhéteurs » (et dont le plus célèbre fut, au ier siècle de notre ère, Quintilien), quelles catégories de discours distinguaient les Romains : il y avait le discours « délibératif », de fonction essentiellement politique, considéré comme la forme la plus haute de l'éloquence ; le discours « judiciaire », prononcé au tribunal par la défense ou par l'accusation ; enfin le discours « démonstratif », caractérisé par l'absence de tout affrontement, et représenté par les oraisons funèbres, les panégyriques et autres discours d'apparat.

Cicéron, d'abord avocat, puis homme politique de premier plan, s'est illustré dans les deux premiers, tandis que le troisième a été pratiqué surtout durant la période impériale, où la vie politique s'était pratiquement éteinte (les panégyriques des empereurs et quelques conférences mondaines d'Apulée sont du reste les seuls discours que nous possédions en dehors de ceux de Cicéron). Ce dernier, quant à lui, apparaît comme un théoricien autant que comme un praticien de l'éloquence : sa définition de l'orateur, vir bonus dicendi peritus (« un homme de qualité habile à s'exprimer ») est demeurée célèbre, ainsi que sa formulation des trois devoirs de l'orateur : docere (informer), movere (émouvoir), delectare (plaire) ; c'est également lui qui, en montrant que l'orateur ne doit pas être seulement un technicien de la communication, mais aussi un homme profondément cultivé, notamment en histoire et en philosophie, à fondé la notion de « culture générale » sur laquelle repose encore notre enseignement secondaire. Il a enfin pris parti dans la querelle qui opposait les tenants de deux formes antagonistes d'éloquence (les « attiques », partisans de la sobriété et du dépouillement imités des orateurs athéniens, et les « asiatiques », qui prônaient l'emphase et la surcharge ornementale à la manière de ceux d'Asie Mineure), en préconisant et en pratiquant une éloquence de juste milieu, la « rhodienne », caractérisée par un style ample et abondant (la copia verborum), mais évitant la boursouflure. Cela dit, c'est en fin de compte dans les ouvrages historiographiques que l'éloquence autre que cicéronienne est le mieux représentée : on y trouve en effet, réécrits à leur manière (au style tantôt direct, tantôt indirect) par César, Salluste, Tite-Live et Tacite, tous les principaux discours prononcés par les personnages historiques, de sorte qu'éloquence et historiographie sont inséparables l'une de l'autre.

Les genres didactiques ou démonstratifs (philosophiques, scientifiques et techniques)

Leur point commun est bien entendu leur finalité, qui est l'enseignement d'une doctrine, d'un savoir ou d'une méthodologie. L'expression des idées philosophiques, le plus souvent inséparables d'une conception du monde physique, et toutes empruntées aux Grecs (philosophique ou scientifique, il n'existe aucune école proprement romaine), mais repensées bien souvent dans l'esprit pratique qui caractérisait la romanité, a pris à Rome les formes les plus diverses. La poésie hexamétrique a été utilisée par Lucrèce pour exposer, d'une manière aussi attrayante que possible, à grand renfort d'images et dans une langue d'un archaïsme savoureux, la physique matérialiste et atomiste qui était le fondement de la morale épicurienne. On peut en rapprocher les Astronomica du stoïcien Manilius ainsi que le poème anomyme de l'Etna. Cicéron, pour sa part, a choisi la forme du dialogue, non à la manière socrato-platonicienne, où un meneur de jeu dirige une discussion faisant alterner questions et réponses, mais à la manière aristotélicienne, qui fait se succéder plusieurs « communications » coupées de brèves discussions ; il a moins souvent eu recours au traité, où l'auteur expose de façon dogmatique et continue sa doctrine. C'est également sous forme de « dialogues » que Sénèque a choisi de présenter, à propos de quelques grands thèmes existentiels (le bonheur, la brièveté de la vie, la colère...), les principes de la morale stoïcienne, mais il s'agit de dialogues pour le moins atypiques, car l'auteur, comme dans un traité, y exprime seul ses idées, interrompu seulement de temps à autre par la remarque ou l'objection qu'il prête à un interlocuteur fictif. Le même Sénèque a utilisé aussi le genre épistolaire, en adressant à son ami Lucilius, pour le guider sur la voie de la sagesse, de longues lettres qui lui permettent de présenter la pensée stoïcienne d'une façon particulièrement vivante. Il a enfin choisi la forme du traité pour tenter d'expliquer, dans ses Questions naturelles, le rôle joué par les « quatre éléments » dans les grands phénomènes physiques.

Avec ce dernier ouvrage nous avons abordé la littérature qu'on peut appeler scientifique. Pas plus que de philosophie, il n'y a de science proprement romaine, et dans ce domaine les Latins se sont bornés à être les vulgarisateurs, souvent talentueux, des idées scientifiques grecques. Il faut citer ici les deux encyclopédies, celle de Varron (presque entièrement disparue) et celle de Pline l'Ancien, les traités de médecine et d'architecture dus respectivement à Celse et à Vitruve, et ceux des agronomes latins, Caton, Varron encore et Columelle, auxquels il faut joindre le grand poème didactique de Virgile, les Géorgiques, dont l'enseignement, en principe agricole, est en fait philosophique et moral, et rejoint par là celui de Lucrèce.

Les genres scéniques

Le théâtre latin est l'un des genres que nous connaissons le plus mal. Toute la tragédie d'époque républicaine, illustrée par Ennius, Accius et Pacuvius, ne subsiste plus qu'à l'état d'infimes fragments, qui nous permettent tout de même d'entrevoir deux types fondamentaux : la tragédie mythologique, imitant, adaptant et parfois même traduisant (de façon très libre) les œuvres des grands tragiques grecs, et la tragédie historique et nationale, beaucoup plus originale (et constituant même l'une des plus remarquables innovations littéraires de Rome), mettant en scène les protagonistes de l'histoire romaine ; cette tragédie, dite praetexta, peut être rapprochée de l'épopée historique, elle aussi création romaine, l'une et l'autre témoignant d'une volonté de s'écarter des prestigieux modèles grecs. Tout cela, malheureusement, n'est plus que débris, et pour nous la tragédie latine se réduit aux neuf pièces (imitées d'Euripide et Sophocle et sans doute destinées à la déclamation plus qu'à la représentation) qu'écrivit au ier siècle de notre ère le philosophe Sénèque.

La comédie a été un peu moins malmenée par le destin, puisque nous avons conservé l'œuvre intégrale de ceux que les Romains considéraient comme leurs deux plus grands auteurs comiques, Plaute et Térence. L'un et l'autre (le premier avec une verve endiablée et une grande truculence langagière, le second avec plus de retenue et une moindre force comique) ont illustré le genre de la comoedia palliata (« en costume grec »), consistant en l'adaptation plus ou moins libre des pièces de la « nouvelle comédie » grecque (la Néa) dont l'intrigue reposait le plus souvent sur les démêlés d'un père bourgeois et de son fils, amoureux d'une courtisane coûteuse ou d'une jeune fille pauvre et sans dot. Par un singulier paradoxe, si nous avons conservé une bonne partie des tragédies grecques, mais perdu la quasi-totalité des tragédies latines inspirées d'elles, nous avons perdu la quasi-totalité des comédies grecques, mais conservé les comédies latines dont elles étaient les modèles – ce qui ne facilite pas l'évaluation de l'originalité du théâtre latin. De cette comédie gréco-latine tous les autres témoins ont disparu, et nous avons également perdu la totalité de la comédie « en toge » (comoedia togata), qui comme la tragédie « prétexte » mettait en scène des personnages romains ou italiens : ici encore, la partie la plus originale du théâtre romain nous demeure inaccessible – au même titre que ce genre particulier qu'on appelait l'atellane (du nom d'une bourgade de Campanie), et où l'on voit parfois l'ancêtre de la commedia dell'arte. On peut néanmoins, à certains égards, leur associer la « Bucolique » ou poésie pastorale, illustrée par Virgile, qui était le plus souvent dialoguée et dont nous savons qu'elle faisait l'objet de représentations. Mais en tout état de cause, tué par les spectacles plus corsés de l'amphithéâtre qui captivaient le grand public, le théâtre littéraire est inexistant sous l'Empire, où les spectacles scéniques se réduisent à ce que les Latins appelaient « mime » : un théâtre réaliste, mouvementé et volontiers érotique, dont nous n'avons d'ailleurs conservé aucun témoin.

La poésie lyrique et élégiaque

Ces deux genres poétiques, bien que très différents au point de vue (primordial pour les Anciens) de la forme métrique, peuvent être présentés ensemble dans la mesure où ils ont en commun une thématique dominante qui est l'expression de sentiments personnels, caractérisée par l'emploi de la première personne. La poésie proprement lyrique (inséparable de la musique et destinée à être chantée), n'a jamais eu à Rome l'importance qui avait été la sienne en Grèce, où le lyrisme, monodique ou choral, avait été un genre majeur, illustré par les plus grands poètes. À Rome, elle n'apparaît que tardivement, au ier siècle de notre ère, avec les « nouveaux poètes » qui, autour de Catulle (le seul dont nous ayons conservé les œuvres), se détournent de la « grande poésie » de type épique, et choisissent de chanter leurs amours, leurs amitiés et leurs inimitiés dans de courtes pièces en mètres variées. Mais le grand maître (et en fin de compte le seul représentant après Catulle) du lyrisme romain est Horace, dont les Odes, d'inspiration tantôt personnelle tantôt civique, témoignent d'une extraordinaire virtuosité rythmique et font de lui l'égal des poètes grecs qu'il imite sans la moindre trace de servilité. Sans doute avait-il porté le genre à un tel degré de perfection qu'il a découragé toute émulation ; en tout cas, même s'il a eu des émules (ne serait-ce que Néron !), leurs œuvres nous demeurent inconnues, et à cet égard Horace est au lyrisme romain ce que Cicéron est à l'éloquence.

La poésie élégiaque, inaugurée elle aussi par Catulle, et illustrée après lui par quatre poètes qui sont Gallus, Tibulle, Properce et Ovide, est un éblouissant feu de paille dont la durée se limite à la période augustéenne. Le genre de l'élégie, sans doute à l'origine poésie de deuil (ce qui semble être son sens étymologique), fondée sur une métrique particulière qui est le « distique » hexamètre-pentamètre, était, en Grèce, resté mineur et dépourvu de spécificité véritable. L'originalité des Latins a été de le spécialiser en quelque sorte dans l'expression du sentiment amoureux : les « élégiaques » ont pour sujet de prédilection l'amour passionné qu'ils portent à une femme désignée par un pseudonyme grec (Délie, Cynthie...), et cette poésie, qu'elle soit sincère ou (comme on l'a soutenu) entièrement factice, correspond pleinement à l'esprit qui règne à Rome à l'issue des guerres civiles, et que caractérise le dégoût de la politique, joint au désir de vivre pour soi et de faire de l'amour, à l'encontre de la vieille morale civique, le but même de l'existence.

Satire, épigramme et roman

C'est leur inspiration qui autorise à réunir ici ces trois genres par ailleurs très différents : tous trois se caractérisent en effet par un commun refus de la mythologie aussi bien que de l'histoire, et par la volonté affirmée de faire de la littérature un « miroir de la vie », en traitant des sujets et en présentant des personnages puisés dans l'existence de tous les jours, loin des grands événements et des personnages célèbres : tous trois constituent ensemble une littérature du quotidien, le plus souvent marquée par un esprit d'ironie ou de dérision.

Le mot latin satura (devenu satira) était à l'origine terme culinaire désignant un « pot pourri », plat populaire où entraient les ingrédients les plus variés. Ce terme fut employé, en littérature, pour désigner un genre spécifiquement latin (le seul, de fait, qui n'ait pas un nom d'origine grecque) caractérisé à la fois par le mélange de la prose et des vers et le traitement ludique de sujets variés et le plus souvent triviaux – dont nous n'avons pas conservé de témoins. Au iie siècle, un nommé Lucilius l'avait, tout en en conservant l'esprit moqueur et familier, transformé en un genre purement poétique, que devait un siècle plus tard reprendre Horace, dans une perspective épicurienne, et sans doute sous le titre de Sermones (« conversations à bâtons rompus »), suivi au ier siècle de notre ère par Perse, dans une perspective cette fois stoïcienne, enfin, au siècle suivant, par Juvénal, qui à l'esprit de dérision devait ajouter une indignation d'esprit passablement populiste devant les vices d'une société à ses yeux totalement pourrie – inaugurant ainsi la satire (sociale) au sens moderne du terme.

De la satire on ne peut séparer l'épigramme, abondamment illustrée par les Grecs, puis introduite à Rome par Catulle avant d'être brillamment illustrée, à la fin du ie siècle de notre ère, par Martial, qui est le maître incontesté de ce court poème de raillerie, en même temps que le théoricien souriant de cet art poétique consistant à rejeter les sujets nobles (et à ses yeux mortellement ennuyeux) de la grande poésie, au profit de l'observation de la vie quotidienne : c'est lui qui assigne pour mission à la littérature d'être avant tout « un miroir de la vie ».

C'est, enfin, vers la même époque, que naît à Rome un genre littéraire entièrement nouveau, créé peut-être au ier siècle, plus vraisemblablement au iie, par un certain Petronius Arbiter que nous appelons Pétrone, qui se réclame d'une esthétique identique à celle de Martial. Ce genre (qu'aucun terme ne désigne en latin) n'est autre que le roman, dont le premier en date est ce Satyricon ou Satiricon (indissociablement « histoires de voyous » et « histoires satiriques »), dont les fragments conservés, mêlant prose et vers comme la vieille satura, nous permettent une véritable plongée dans la vie quotidienne de l'Italie impériale (en particulier, dans le monde pittoresque des « affranchis »), et que suivra quelques décennies plus tard l'Âne d'or d'Apulée, roman picaresque avant la lettre dont le personnage principal va d'aventures en aventures dans les milieux populaires de la Grèce.

Le genre épistolaire

On dira un mot, pour terminer, de ce genre qui en est à peine un, tant la rédaction de lettres appartient à la pratique la plus courante. Moins banale est évidemment leur publication. ��Rome doit être signalée celle, posthume, de la volumineuse correspondance de Cicéron, qui n'était pas destinée à cela et se compose donc de lettres authentiques, non retouchées par leur auteur, ce qui fait d'elles un document passionnant, fondamental pour notre connaissance de lui-même et de son époque. Plus artificielle sera, deux siècles plus tard, celle de Pline le Jeune, dont les lettres brillantissimes, destinées à être publiées et peut-être bien écrites à cette seule fin, n'en constituent pas moins un document précieux sur la vie des classes dirigeantes à l'apogée de l'Empire. Des lettres philosophiques de Sénèque il a déjà été question. Restent à prendre en compte les « épîtres » en vers d'Horace, qui continuent en fait ses Sermones sous une forme épistolaire fictive.

Période tardive

On appelle aujourd'hui Antiquité tardive la période que l'on appelait autrefois Bas-Empire. S'étendant sur quatre siècles, elle commence avec le iiie, qui voit la montée en puissance d'une part des peuples dits « barbares », d'autre part de la religion chrétienne, et elle s'achève à la fin du vie, au moment où ce double processus connaît son aboutissement : l'Empire byzantin, après la mort de Justinien, se replie sur lui-même, renonçant à reconquérir sur les Barbares la partie occidentale de l'ancien Empire romain, et l'on constate l'extinction totale du paganisme, moribond depuis longtemps, mais que Justinien avait eu encore à combattre ici ou là. Enfin, il se trouve que cette date est aussi celle où disparaît la dernière génération qui ait reçu la formation culturelle héritée de l'Antiquité classique. Alors commence véritablement un monde nouveau, qui était en gestation depuis au moins deux siècles et qui est le monde médiéval.

L'essor de l'apologétique

La vie littéraire se ressent de ces profonds changements. Durant la majeure partie du iiie s., l'Empire romain connaît une grave crise, conjointement militaire, économique et politique, qui a pour conséquence une quasi désertification du paysage littéraire – s'agissant des lettres dites profanes (au sens de non chrétiennes), si l'on excepte une poignée d'oeuvres mineures, l'essoufflement s'accentue. On assiste en revanche à l'éclosion spectaculaire d'une littérature chrétienne, tenant au fait que la religion nouvelle, jusque là à peu près cantonnée aux milieux populaires et serviles, s'est répandue largement dans les classes supérieures de la société. Du début à la fin du iiie s., les lettres chrétiennes occupent donc pratiquement tout le terrain. Cette littérature est fondamentalement militante et « engagée » : ses représentants, pour la plupart issus du paganisme, mettent leur plume au service d'une cause qui est celle du christianisme, illégal et persécuté, dont ils se font les avocats (les apologistes, dit-on) en même temps qu'ils se font les procureurs virulents non seulement du polythéisme sous toutes ses formes, mais encore des doctrines d'inspiration chrétienne que l'Eglise considère comme « hérétiques ». Rompus à la rhétorique (parfois même anciens rhéteurs) et imprégnés de la culture classique, ces écrivains (tous originaires d'Afrique du Nord) sont en général de remarquables stylistes, dont le talent d'écriture ne le cède en rien à celui des plus grands écrivains latins. Il faut citer ici Tertullien, auteur d'une œuvre immense au style volontairement heurté, et polémiste d'une virulence inégalée ; Cyprien, évêque de Carthage ; Arnobe, pourfendeur des cultes païens ; Lactance, surnommé « le Cicéron chrétien » ; et un poète, Commodien, dont la langue truffée de populismes est d'une grande originalité.

La Renaissance constantinienne

Fort différent est le ive s., qui apparaît à bien des égards comme une authentique Renaissance. Grâce aux réformes draconiennes impulsées par l'empereur Dioclétien (284-305), la situation générale de l'empire se redresse sensiblement, et ce redressement est aussi bénéfique aux arts et aux lettres que leur avait été néfaste la crise du siècle précédent. D'autre part, la légalisation du christianisme par son successeur Constantin (édit de Milan, 313) permet une cohabitation globalement pacifique de la religion nouvelle et des cultes anciens. Aussi assiste-t-on à une véritable résurrection de la littérature profane, brillamment illustrée par des poètes comme Ausone, Claudien, Rutilius, par un historien comme Ammien Marcellin, successeur et émule de Tacite, par l'orateur et épistolier Symmaque, et bien d'autres encore ; dans le même temps, une révolution dans les techniques d'édition et de transmission des textes, le remplacement du fragile papyrus par le solide parchemin, et du rouleau (volumen) par le livre relié (codex) permet de rééditer, après une révision approfondie, tous les grands textes de l'époque classique : c'est à ces éditions du ive s. que remontent tous les manuscrits que nous possédons aujourd'hui. D'autre part, les lettres chrétiennes connaissent un essor sans précédent : la seconde moitié du siècle et les deux premières décennies du suivant sont la grande époque des Pères de l'Église, dont les trois principaux, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin, penseurs et écrivains de premier ordre, établissent en des œuvres souvent monumentales le socle sur lequel se construira toute la chrétienté médiévale, tandis que des poètes comme Juvencus, Paulin de Nole et Prudence, animés du souci de donner à leur foi un rayonnement culturel égal à celui du paganisme, rivalisent avec Virgile, Horace et Lucrèce en développant dans la métrique classique les grands thèmes du christianisme.

Les derniers feux de la culture classique

Vers la fin du ive s., et surtout dans la première moitié du suivant, ce bel équilibre se trouve rompu : à partir du règne de Théodose (376-395), la coexistence pacifique du paganisme et du christianisme prend fin, car, sous l'impulsion d'une Église désormais triomphante, les pouvoirs publics prononcent l'interdiction des cultes polythéistes et imposent le christianisme comme seule religion d'État ; d'autre part, la pression des peuples « barbares » aux frontières se fait si forte qu'elle devient irrésistible et aboutit, à partir de 405, au phénomène des « grandes invasions » ; enfin, à partir de 395, le partage de l'empire unique en deux empires distincts, celui d'Occident (romain et latin) et celui d'Orient (byzantin et grec), change considérablement la donne : le second parvient à tirer son épingle du jeu (et survivra juqu'au xve s.), tandis que le premier se disloque en quelques décennies, et s'écroule définitivement en 476. Dès lors, la littérature latine ne fait plus que survivre, dans un monde occidental où le système scolaire est en ruines et où ne subsistent que quelques oasis de culture au milieu d'un désert d'illettrisme. Néanmoins quelques écrivains de grande envergure maintiennent çà et là le flambeau littéraire. On peut citer, en Gaule, Sidoine Apollinaire, poète et épistolier de talent, Fortunat, l'un des poètes les plus féconds de toute la littérature latine, Grégoire de Tours, historien des Francs, et quelques autres ; en Italie, Ennodius, poète mondain touché par la grâce, Cassiodore, créateur des scriptoria monastiques, l'historien Jordanès et, surtout, Boèce, ultime représentant de la philosophie antique et poète profondément original ; en Afrique du Nord, Dracontius, dont l'œuvre est le chant du cygne de la littérature mythologique, et Corippe, qui écrit la dernière épopée de type virgilien sur la reconquête de l'Afrique par les Byzantins ; en Espagne, Martin de Braga, disciple chrétien de Sénèque, et Isidore, évêque de Séville et dernier en date des grands encyclopédistes de l'Antiquité, qui transmettra au Moyen Âge une bonne partie du savoir accumulé par celle-ci. Ce sont là les derniers feux de la littérature latine antique : après eux s'ouvre ce qu'on appelle parfois « la nuit du haut Moyen Âge », qui prendra fin deux siècles plus tard, avec la Renaissance carolingienne. Alors naîtra une nouvelle littérature latine, médiévale celle-là, non moins importante que celle de l'Antiquité, quantitativement tout au moins, puisque le latin restera en Occident la seule langue littéraire jusqu'au xie s. et que même ensuite les œuvres latines représenteront durant plusieurs siècles près de la moitié de la production littéraire européenne.

Période médiévale

Invention historiographique de l'époque moderne pour désigner le laps de temps écoulé entre la chute de l'Empire romain (476 de notre ère) et l'ère des grandes découvertes (fin du xve siècle), le Moyen Âge a longtemps été considéré comme une période sombre, légende à laquelle l'historiographie contemporaine a fait justice. On s'emploie désormais à rechercher les logiques propres d'une culture riche, héritière des temps antiques et en perpétuelle mutation. La littérature latine médiévale doit donc être considérée non pas comme un état de transition entre deux âges classiques, l'Antiquité et la Renaissance, mais comme l'expression la plus importante d'une culture particulière, elle-même aux origines de la modernité européenne. En particulier, l'attention portée à l'émergence progressive des langues nationales de l'Europe à la fin du Moyen Âge ne doit pas masquer l'écrasant déséquilibre dans la production écrite en faveur du latin jusqu'à la fin de la période. Latin et langues « vulgaires » entretiennent une relation dynamique et instable, dans laquelle le premier, réservé à l'ensemble des entreprises proprement conceptuelles (histoire, philosophie, théologie) mais aussi à la littérature d'apparat, influence en permanence le français et les autres langues romanes ou germaniques, d'abord vouées à l'oralité, dont la sphère d'utilisation ne s'élargit que très progressivement dans les divers domaines de l'écrit.

L'essor de la littérature patristique

L'image traditionnelle d'une latinité décadente ne rend pas compte de la richesse de la littérature antique tardive. La christianisation de l'Empire rendit nécessaire l'élaboration d'un idiome spécifique au christianisme et favorisa le développement de la littérature patristique (Hilaire, Ambroise, Jérôme, Augustin). Toutefois, même si la prise de Rome par le Wisigoth Alaric en 410, qui inspira à Augustin la Cité de Dieu, accéléra la décomposition de la civilisation antique, elle n'a pas entraîné l'abandon des auteurs païens, dont la lecture était considérée comme un préalable aux études sacrées (Augustin, De doctrina christiana). Au cours du ve s., les besoins de la pastorale, le combat contre les hérésies et le développement des premiers centres monastiques (Lérins) multiplièrent la production de sermons, de traités théologiques et d'une abondante littérature spirituelle. Mais ni la conversion de la culture antique ni la chute de l'Empire d'Occident en 476 ne provoquèrent la disparition des lettres latines : tout en contribuant à la rédaction de textes pontificaux, Ennode de Pavie (vers 473-521) entretient encore l'héritage de la latinité (épîtres, discours, poèmes, opuscules) et tente de promouvoir un syncrétisme entre la romanité et le pouvoir gothique (Panégyrique de Théodoric).

L'époque de transition : vers l'Europe latine

Les grands esprits du vie s., considérés parfois comme « les fondateurs du Moyen Âge » (E.K. Rand), entreprirent alors la synthèse de la culture antique et des lettres chrétiennes : Cassiodore (vers 487– v. 583) écrivit un plan complet des études profanes et religieuses (Institutions) ; Boèce (480-524), par ses traités (Consolation de la philosophie), initia le Moyen Âge à la philosophie grecque ; Isidore de Séville (570-636) essaya de transmettre l'érudition profane (Étymologies) ; le pape Grégoire le Grand (540-604), par ses Morales sur Job et ses Dialogues, fut considéré comme l'un des Pères de l'Église occidentale. La pureté stylistique de son œuvre contraste avec le déclin des lettres latines dans le royaume franc malgré l'épopée du poète ravennate Venance Fortunat, qui était devenu évêque de Poitiers (Vie de saint Martin). En adaptant sa prose aux lecteurs de son temps, Grégoire de Tours, hagiographe et historien des Francs, illustre l'appauvrissement culturel et linguistique de la Gaule mérovingienne. Les causes de ce déclin sont multiples : l'érosion de l'Empire depuis plusieurs siècles et les conflits entre les royaumes romano-barbares avaient entraîné la disparition des écoles et rendu les communications de plus en plus difficiles. Les régions se repliaient sur elles-mêmes et leur pratique du latin donnait naissance aux langues romanes. Mais la langue latine n'en conservait pas moins son prestige : les codes juridiques des peuples barbares furent écrits en latin (la loi des Burgondes ; la loi salique des Francs) et l'Église reprit le flambeau de la latinité à travers la prédication, la liturgie, l'enseignement des Écritures et l'essor du monachisme (diffusion de la règle de saint Benoît et production de textes hagiographiques). La christianisation répandit alors le latin jusqu'aux franges de l'Europe. En témoignent les monastères de Cantorbéry, de Malmesbury, de York, où ont été formés des écrivains aussi prestigieux que Bède le Vénérable (vers 672-735) qui composa des traités de métrique, de rhétorique, d'orthographe, de sciences naturelles, d'histoire et des commentaires bibliques. La restauration des études latines pouvait alors unifier la chrétienté romaine et constituer en face de l'Empire byzantin un Empire occidental.

La « renaissance carolingienne »

Initiée par Alcuin sous l'autorité de Charlemagne, cette réforme culturelle fut à l'origine de la « renaissance carolingienne ». Le fondement de l'éducation devenait l'enseignement des sept arts libéraux : le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique). La recherche des manuscrits, dont témoigne la correspondance de Loup de Ferrières (vers 805-862), et la lecture des auteurs classiques développèrent la pratique du latin et perpétuèrent les normes intellectuelles de l'Antiquité. Les écoles se multiplièrent, surtout dans les grandes abbayes de France et d'Allemagne. L'enseignement y bénéficia des ateliers de copistes, où se forma une écriture inspirée elle aussi des modèles anciens, la minuscule caroline, qui facilita la lecture et la diffusion du savoir. Charlemagne s'entoura des meilleurs esprits de son temps, l'Anglais Alcuin, les Italiens Paulin d'Aquilée, Pierre de Pise, Paul Diacre le Lombard, l'Espagnol Théodulfe, les poètes francs Angilbert et Éginhard, qui écrivit une Vie de Charlemagne inspirée de Suétone. Les écoles furent très actives à Fulda avec Raban Maur (780-856), à Reims avec Hincmar (806-882) et à Auxerre avec Haimon et Heiric. La littérature manifeste alors un goût prononcé pour l'histoire, comme en témoigne le poème épique Waltharius. Mais le ixe s. connut aussi de grands théologiens comme Jean Scot Érigène (810-877), qui fut mêlé à la controverse sur la prédestination suscitée par le Saxon Gottschalk.

L'âge d'or des grands monastères

Au xe s. eut lieu à Cluny une réforme du monachisme bénédictin allant dans le sens d'une affirmation de l'autonomie ecclésiastique face au laïques, qui joua un rôle capital dans l'évolution culturelle, en motivant le développement d'une littérature conceptuelle très riche. Odon (879-942), abbé de Cluny, participa au développement des idées, à la doctrine littéraire et philosophique. Les sept arts et, surtout, la grammaire firent des progrès grâce à Abbon de Fleury-sur-Loire (945-1004). Ce mouvement aboutit en l'an mille à l'œuvre de Gerbert d'Aurillac (vers 940-1003), considéré comme le meilleur spécialiste de toutes les sciences de son temps et élu pape sous le nom de Sylvestre II à Rome. Dans les pays germaniques, les écoles se développent au cours du xe et du xie s. dans les monastères comme Saint-Gall, illustré par Notker le Bègue (840-912), musicien et poète liturgique, inventeur de la « séquence ». À Gandesheim, la religieuse Hroswita (935-1000) composa des vies de saints en leur donnant la forme des comédies de Térence. L'Italie accueillit Rathier de Liège (905-974), évêque de Vérone, qui découvrit les poèmes de Catulle et fit œuvre de moraliste avec ses Praeloquia.

Des écoles monastiques aux premières universités

En France au xie s., les écoles monastiques carolingiennes (Tours, Corbie, Ferrières, Auxerre) reculent au profit des abbayes de Fleury-sur-Loire, de Gembloux et du Bec en Normandie, qui doit son éclat à un Italien de Pavie, Lanfranc (1005-1089), dialecticien et théologien ; il a ouvert la voie à Anselme, théologien (vers 1033-1109), qui lui succédera comme abbé du Bec et comme archevêque de Cantorbéry.

Les circonstances religieuses ont suscité de nombreux témoignages historiques, dont ceux de Guibert de Nogent (1053-1104) et de Raoul Glaber († 1050). La poésie clôt le xie s. français avec quatre poètes humanistes, tous d'une grande sensibilité : ce sont deux moines, Baudri de Bourgueil (1046-1130) et Raoul le Tourtier (vers 1065-v. 1120), Marbode (vers 1035-1123) et Hildebert de Lavardin (1056-1134), archevêque de Tours.

Au xiie siècle, la croissance démographique et diverses mutations sociales et économiques ont suscité un remarquable essor de la vie intellectuelle et littéraire, faisant de cette période l'âge d'or du latin médiéval. La culture sort des cloîtres. La multiplication des florilèges de citations classiques (florilegium angelicum) témoigne du développement des artes dictaminis et de la renaissance de l'art épistolaire. Une nouvelle culture grammaticale et rhétorique se répand à partir de l'école de Chartres. Paris devient un centre international dans l'étude des arts libéraux et de la théologie, cependant que Bologne cultive le droit. La théorie littéraire produit des « arts poétiques », légiférant sur la composition et le style. La poésie religieuse offre des hymnes, comme celles qu'Abélard a composées pour le monastère d'Héloïse, ou des séquences, comme celles d'Adam de Saint-Victor. La poésie profane – celle des « goliards », nom donné aux clercs errant de centres d'enseignement en centres d'enseignement, à la recherche de savoirs et de mécènes, dont les Carmina Burana présentent les principaux thèmes d'inspiration – est satirique, amoureuse ou parodique, plaisante ou sentimentale. Trois noms dominent cette production : Hugues Primat d'Orléans, le mystérieux « Archipoète » et Gautier de Châtillon. Ce dernier fit aussi une épopée, l'Alexandréïde, qui devint une œuvre classique. La prose peut prendre la forme de sermons (saint Bernard), de lettres (Abélard et Héloïse), de traités pédagogiques ou moraux (Jean de Salisbury avec son Metalogicus et son Polycraticus ).

De la littérature scolastique à la révolution humaniste

Le xiiie s. a vu naître les premières universités à Paris et à Bologne d'abord, puis dans toute la chrétienté. L'accent est moins mis sur les belles-lettres, la culture est plus théologique et scolastique. Mais ce recentrage n'affecte pas la création littéraire, notamment sous la forme de poèmes d'inspiration religieuse comme ceux du théologien anglais John Peckham (Philomena) ou des Italiens Jacopone da Todi (Stabat mater) et Tommaso da Celano (Dies irae). En prose, l'hagiographie est illustrée par saint Bonaventure (Légende de saint François) et par le dominicain Jacques de Voragine, auteur de la Légende dorée.

Les progrès des langues vulgaires dans tous les domaines littéraires, intellectuels et spirituels et la laïcisation de la culture à partir du xive s. ont réduit quelque peu l'emploi du latin, mais celui-ci reste jusqu'à l'époque moderne la langue dominante dans bien des domaines. Aussi la mutation fondamentale de la fin du Moyen Âge est plutôt l'élimination progressive du latin médiéval par le latin des nouveaux humanistes. Le mouvement humaniste est lancé par Pétrarque (1304-1374) et son ami Boccace, qui, passionnés par tous les aspects de la civilisation classique de l'Antiquité, ont préconisé un retour au style cicéronien ou virgilien. Suivi par les érudits italiens et français du xive s., ce classicisme a substitué au latin médiéval ce que les spécialistes ont récemment nommé le néolatin. Ce néolatin, réservé à une élite, s'est coupé du monde environnant et est devenu une langue figée, ce que n'a jamais été le latin au cours du Moyen Âge, mais cette évolution n'a été ni brutale, ni complète avant l'époque moderne.