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littérature hébraïque

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

La littérature hébraïque remonte, avec des périodes fastueuses ou médiocres, à la plus haute antiquité, sans avoir toujours cependant relevé d'une inspiration religieuse. Déjà dans l'Espagne du xe au xive s. s'était développée une littérature laïque juive. Pendant les années plus sombres des xvie et xviiie s., au contraire, ses thèmes furent presque uniquement théologiques. La précarité de leurs droits, la haine et le mépris de leur entourage avaient, en effet, contraint les Juifs à se replier sur eux-mêmes et à approfondir leurs données culturelles propres. La poésie se cantonnait dans les cadres religieux de la liturgie (Piyyoutim), de l'élégie sacrée (Qinnot), de la prière (Tefillôt). C'est seulement en Hollande et en Italie que prirent naissance, parmi les rescapés d'Espagne, une littérature mondaine et une poésie semi-laïque avec Joseph Penso et Moïse Zacuto.

Renouveau et tradition

C'est en Italie, où vit le kabbaliste et poète Mosheh Hayyim Luzzatto (1707-1746), que prend naissance cette littérature moderne : ses drames historiques (Histoire de Samson) et allégoriques (la Tour de puissance ; Louange aux justes) témoignent d'une fantaisie créatrice, d'une fraîcheur de langage que la poésie hébraïque n'avait plus connues depuis des siècles. Au xviiie s., la littérature hébraïque s'ouvre aux mouvements de modernisation et d'émancipation. Englobant toute la vie juive, elle n'est plus le fait d'un pays particulier. Ses forces créatrices se libèrent dans toute l'Europe. En outre, à la différence de la littérature hébraïque ancienne, exclusive et volontiers imperméable aux autres civilisations, elle élargit ses horizons dans une prise de conscience de tous les problèmes de l'époque. Cependant, si elle veut quitter le ghetto, elle n'entend pas abandonner le judaïsme. On désigne le mouvement culturel juif qui prend naissance à l'époque des Lumières et qui se manifeste de la fin du xviiie s. à la fin du xixe s. par le terme Haskala (de la racine hébraïque s-k-l, « agir avec discernement »). Originaire d'Europe occidentale, le mouvement se propagea vers l'est, en Galicie, et s'épanouit en Russie, notamment en Lituanie. C'est la manifestation moderne d'un courant intellectuel d'ouverture au monde extérieur. Soutenu par quelques grands écrivains et penseurs chrétiens, encouragé par les « despotes éclairés » désireux d'assimiler leurs minorités, le mouvement chercha à réaliser un difficile équilibre entre la fidélité au judaïsme et l'intégration à la société européenne.

Bien que la France eût été la première à accorder aux Juifs l'émancipation politique (1791), le mouvement naquit en Allemagne d'où les Juifs n'avaient jamais subi d'expulsion totale et où s'était maintenu un bon niveau de culture hébraïque. Il se cristallisa autour du philosophe Moses Mendelssohn (1729-1786), auteur des commentaires hébraïques sur le Pentateuque. C'est lui aussi qui, alors même que la plupart de ses œuvres ont été écrites en allemand, fit germer l'amour de l'hébreu en tant que langue, et son nom est le symbole de toute la Haskalah.

Naphtali Herz Wessely (1725-1805), ami de Mendelssohn et son collaborateur pour les commentaires du Lévitique, eut également une grande influence sur la littérature : outre un traité philologique sur les synonymes hébreux (le Jardin fermé), il écrit une Mosaïde selon le modèle de la Messiade de Klopstock. Il se fait le champion des Lumières dans son message aux Juifs autrichiens (Paroles de paix et de vérité), qui les exhorte à accepter l'édit de Tolérance promulgué par Joseph II.

Tel était l'esprit du journal Meassef (Mélanges), fondé à Königsberg en 1784 et auquel participèrent d'abord Isaac Abraham Euchel (1758-1804), puis Mendelssohn, Wessely, David Friedländer (1750-1834), Isaac Satanow (1732-1804). Ce groupe d'écrivains entendait faire de l'hébreu une langue apte à véhiculer l'enseignement moderne européen. Mais le progrès de l'assimilation en Allemagne était tel que, lorsqu'après une éclipse Euchel voulut en 1794 faire revivre Meassef, son entreprise fut sans lendemain, la plupart des Juifs allemands n'étant déjà plus à même de comprendre l'hébreu, et Meassef eut pour successeur Sulamith, journal juif en langue allemande édité à Dessau.

Si la Haskalah allemande donne encore quelques œuvres, le centre de la culture passe en Galicie et dans les provinces italiennes de l'Empire autrichien. En contact étroit avec la philosophie des Lumières allemande, le mouvement se proposait de répandre parmi les Juifs les idées nouvelles, tout en renforçant leur attachement à leur propre culture : il mettait l'accent sur la Bible, la pureté de la langue hébraïque classique, les idéaux de fraternité, la raison. S'adressant à un milieu cultivé, bien intégré dans une société de niveau au moins égal, soutenu par les souverains (Toleranzpatent de Joseph II, 1781), le mouvement dépassa parfois les buts qu'il se proposait, suscitant une vague de conversions au christianisme et d'abandon du judaïsme. Cependant, lorsque les romantiques allemands rejetèrent les idées de fraternité entre les hommes pour se mettre à la recherche de leurs racines nationales, les Juifs, à nouveau exclus, suivirent leur exemple et se mirent à l'étude de leurs propres richesses culturelles ; c'est ainsi qu'apparut, dans les années 1810-1820, la Wissenschaft des Judentums (« science du judaïsme »), d'expression allemande et de tendance laïque.

D'abord polonaise, la Galicie passa sous l'autorité de la monarchie autrichienne des Habsbourg lors du partage de la Pologne de 1772. Le programme éducatif de Joseph II y fut appliqué dès 1789 et l'influence des maskilim  allemands s'y exerça ; la population juive y était nombreuse, les communautés fortement structurées, la connaissance du judaïsme profonde. Dans ce centre de culture talmudique, les recherches nouvelles s'orientèrent vers la littérature et l'histoire postbibliques; sous l'influence des courants de pensée de l'époque (romantisme, hégélianisme, rationalisme) naquit une école critique et souvent satirique de la tradition. Le mouvement se cristallisa autour du rabbin Salomon Juda Rapoport (« Shir », 1790-1867), du philosophe Nahman Krochmal (1785-1840) dont le Guide des égarés du temps voulait répondre aux perplexités de ses contemporains à la manière du Guide des égarés de Maïmonide et de périodiques : Bikkurey Ha-ittim (« Prémices des temps », 1820-1831) ; Kerem Hemed (« Vigne de délices », 1833-1856) ; He-Halus (« le Pionnier », 1852-1889). La Haskalah galicienne eut aussi son poète, Meir Letteris (1807-1871), et ses auteurs de romans et nouvelles satiriques, qui prirent pour cible le hassidisme et ses déviations : Isaac Erter (1792-1851) et Joseph Perl (1773-1839). Surtout elle relança l'étude du judaïsme sur des bases nouvelles : à la Wissenschaft des Judentums allemande correspond en Galicie la Hokhmat Israël (« Sagesse d'Israël ») d'expression hébraïque.

En Russie, la Haskalah berlinoise pénétra rapidement grâce à des voyageurs, à des abonnés au Meassef et, après 1820, à l'installation d'émigrés de Galicie. La Volhynie eut le « Mendelssohn russe », Isaac Baer Levinsohn (1788-1860), auteur d'ouvrages d'apologie du judaïsme et de programmes de réforme de l'éducation et de la vie des communautés. Mais c'est la Lituanie qui connut l'école la plus nombreuse et la plus diversifiée, avec Aaron Mordecaï Guenzburg (1795-1846), le traducteur vulgarisateur Kalman Schulmann (1819-1899), Avraham Mapou (1808-1867), le premier véritable romancier hébraïque, et trois poètes majeurs : A. D. Lebensohn (« Adam Ha-Cohen », 1794-1878), son fils M. Y. Lebensohn (« Mikhal », 1828-1852) et Y. L. Gordon (« Yalag », 1830-1892).

Les maskilim de Lituanie furent des disciples à la fois de la Haskalah berlinoise et du savant rabbin Élie, le gaon de Vilna, qui avait inscrit au programme de la yeshivah de Volojine la grammaire hébraïque et les sciences profanes nécessaires à la compréhension du Talmud. Le mouvement d'ouverture au monde extérieur se développa avec enthousiasme sous le règne relativement libéral d'Alexandre II ; la vague de pogroms et de mesures répressives qui suivit son assassinat provoqua un retour aux valeurs juives et l'amorce du nationalisme qui déboucha bientôt sur la Hibbat Sion (« l'Amour de Sion ») et le sionisme, mouvements à la fois culturels, littéraires et politiques qui s'exprimèrent dans les périodiques Ha-Maggid (fondé en 1856), Ha-Carmel et Ha-Melitz (fondés en 1860).

Universalisme ou nationalisme

À partir des années 70 commence à souffler un vent nouveau. L'influence des radicaux russes se répercute jusque dans la littérature hébraïque. Yehoudah Leib Lewin, dit Yehalal (1845-1925), d'abord poète de la Haskalah, écrit ensuite des satires sur le temps présent et fait œuvre de publiciste dans le premier journal socialiste, Ha-Emet. Poètes et écrivains socialistes se dressaient contre le nationalisme juif, dont le porte-parole était le rédacteur de l'Aube (Hachahar), Peretz Smolenskin (1842-1885). Avec entêtement, il répète que les Juifs ne sont pas une secte religieuse, mais un peuple indivisible, alors même qu'ils ne possèdent ni terre ni pays. Ils sont une « nation spirituelle ». L'étape suivante des nationalismes apparaît dans l'Aube avec les articles d'Eliezer Ben Yehoudah (1858-1922), pseudonyme de Perelman, qui suit la pensée de Moses Hess (1812-1875). Avec Hirsch Kalisher (1795-1874), il affirme que la conservation de la nation juive est possible par le simple amour du pays ancestral et de la langue. Il est le premier à avoir introduit dans sa maison l'usage de l'hébreu comme langue quotidienne et il entreprend son grand dictionnaire de la langue hébraïque. Ces idées sont étayées par les événements politiques des années 80 en Russie. La politique réactionnaire à l'égard des Juifs conduisant aux pogroms donne le coup de grâce aux idéaux de la Haskalah.

La génération de Bialik

L'ambition d'initier les Juifs à la culture générale et de les faire se fondre dans la société cède la place à une volonté d'auto-émancipation illustrée par le mouvement Hibbat Sion. La littérature hébraïque s'ouvre alors largement au thème de la renaissance nationale et devient le reflet des événements historiques contemporains.

La littérature écrite depuis cette époque jusqu'à nos jours comporte deux périodes essentielles : la première, appelée période de la génération de Bialik ou génération du passage, transfère le centre de la littérature hébraïque d'Europe de l'Est en Palestine. S'y rattachent les écrivains de langue hébraïque nés en Europe de l'Est au xixe s., dont un grand nombre immigrent en Palestine et y poursuivent leur œuvre. La seconde compte les écrivains qui commencent à écrire en terre d'Israël (littérature successivement pré-israélienne puis israélienne).

Les événements qui conduiront à la création de l'État d'Israël se trouvent au centre de cette renaissance de la littérature hébraïque. Ahad Ha-Am (1856-1927) prône un sionisme culturel et spirituel en opposition avec le sionisme politique de Herzl : l'idée directrice de son œuvre est la primauté de la sauvegarde du judaïsme, porteur d'une mission morale et historique, sur celle des Juifs eux-mêmes (Au carrefour). Mais cette prédominance accordée au spirituel ne trouve pas d'écho chez Berditchevsky (1865-1921), qui rêve, pour sa part, d'une transmutation au sens nietzschéen de toutes les valeurs juives.

Bialik (1873-1934) est le grand poète de la renaissance. Il est considéré comme « le poète national » car son destin personnel s'identifie avec celui du peuple tout entier. Sa poésie est imprégnée de traditions ancestrales et sa langue de réminiscences bibliques et talmudiques. Il conte le déclin du judaïsme séculaire au profit de la Haskalah (Seul, l'Assidu). Ailleurs, il pleure ses frères tués dans les pogroms, dénonce leur résignation et prône le sionisme. Mais la poésie lyrique occupe également une place importante dans son œuvre, où il chante l'enfance, l'amour et la nature.

Alors que Bialik est un poète spécifiquement juif, l'inspiration de Tchernikhovsky (1875-1943) apparaît plus universelle. Il célèbre la passion, la nature, la beauté et l'héroïsme. Chantre de la vie, il est à la recherche du véritable judaïsme. Son Dieu est celui qui a mené le peuple d'Israël à la conquête de Canaan. Exaltant l'hellénisme, il refuse le Dieu des Juifs de la Diaspora. Pourtant, dans ses idylles, il décrit ces mêmes Juifs des villages de Russie avec indulgence et tendresse.

Les romanciers de la même époque abordent essentiellement deux thèmes étroitement liés à la vie au sein de la bourgade juive d'Europe orientale. Abramovitz, connu sous son pseudonyme de Mendele Mocher Sefarim (1835-1918), Cholem Aleichem (1859-1916) et Isaac Leib Peretz (1851-1915) dressent un tableau de la misère du ghetto et décrivent de façon satirique la vie quotidienne avec ses colporteurs, ses mendiants, ses talmudistes. Pourtant leur regard critique n'exclut pas un grand attachement envers les personnages de Shtetl. Mendele Mocher Sefarim enrichit notablement l'hébreu de la Haskalah d'apports postbibliques et rabbiniques et mérite le surnom de « Père de la littérature hébraïque moderne ». Ses successeurs en terre d'Israël auront, contrairement à lui et à ses contemporains, une seule et unique langue, à la fois écrite et parlée. On assistera à la fin du siècle à la renaissance de l'hébreu en tant que véhicule de pensée et d'expression de tout un peuple. Le rôle d'Eliezer Ben Yehuda est à cet égard important, bien que contesté par Mendele Mocher Sefarim lui-même et plus tard par Agnon.

D'autres écrivains, tels que Brenner, Berkowitz, Berditchevski, Gnessin, Shofman, peignent l'intellectuel juif déraciné qui, ayant perdu la foi de ses ancêtres, est déchiré entre deux mondes : il quitte son village natal et tente désespérément de survivre dans un univers sans Dieu, dans la grande ville étrangère et hostile. C'est ce qu'illustre le court roman de Feierberg (1874-1899) au titre évocateur : Où aller ? Certains iront vers la Palestine. C'est sur cette « Terre ancienne – Terre nouvelle » que va désormais prendre racine la littérature hébraïque.

Littérature « pré-israélienne »

Les auteurs qui arrivent en Palestine avec les deuxième et troisième vagues d'immigration ne se consacrent d'ailleurs pas exclusivement à leur œuvre et partagent de près la vie des pionniers qui construisent le pays. La lutte de l'homme dans sa conquête de la terre par le travail est à leurs yeux une entreprise empreinte de grandeur, qu'ils dépeignent de façon à la fois réaliste et poétique. Les personnages des romanciers comme Yosseph Arikha, David Maletz, Asher Barash, Yehuda Yaari, ne se réfèrent que très rarement au passé ; seuls comptent le présent et l'avenir. En poésie, Rahel, David Shimoni, Itzhak Lamdan célèbrent eux aussi la vie et l'idéal des pionniers.

À leurs côtés, des écrivains comme Smilansky, Hameiri et Shami décrivent les Juifs orientaux et les Arabes du pays. Bourla (1887-1969), qui descend lui-même d'une famille séfarade, consacre toute son œuvre romanesque à sa communauté d'origine, comme le fera plus tard Tabib pour les Yéménites.

À cette même époque arrivent en Palestine des poètes qui vont donner un nouvel élan à la poésie hébraïque. Leur technique est en général plus élaborée ; ils ont subi l'influence du symbolisme russe, du néoromantisme allemand, de l'expressionnisme. Abraham Shlonsky (1900-1973) se révolte contre l'autorité de Bialik. Il forge un nouveau langage dominé par des métaphores, des symboles, des images originales. Il est parmi les premiers à employer exclusivement la prononciation séfarade et crée de nombreux néologismes. Alterman (1910-1970), dans une atmosphère souvent irréelle où la mort semble abolie (Étoiles au dehors), exprime sans retenue son opinion sur l'actualité de son époque (la Septième Colonne). Si la poésie de Léa Goldberg (1911-1970), empreinte d'images concrètes, a surtout pour thèmes l'enfance, la nature, l'amour déçu (Tôt et tard), Uri Zvi Grinberg (1894-1981) professe un sionisme à caractère mystique et religieux, le peuple juif devenant pour lui un instrument sacré de la volonté divine : c'est dans son œuvre que l'on trouve les élégies les plus poignantes sur l'Holocauste (les Rues du fleuve). Yonatan Ratosh (1908-1981), lui, se veut « sémite » ; il se sent très proche des Arabes avec qui il veut retrouver les liens qui unissaient les deux peuples dans l'ancien pays de Canaan : d'où le nom du groupe qu'il anime, les « Cananéens » ou les« Jeunes Hébreux ».

Le théâtre, qui n'a jamais été un genre très répandu, voit l'émergence du dramaturge Matityahou Shoham (1897-1937), dont la pièce d'inspiration biblique Tyr et Jérusalem est créée en 1933. C'est en 1918 que « Habima », devenu plus tard le Théâtre national d'Israël, est fondé en U.R.S.S. En 1945, c'est le tour de « Ha-Kameri » à Tel-Aviv.

L'œuvre d'Agnon (1888-1970) est construite autour de deux pôles géographiques : l'Europe de l'Est, représentée par Buczacz, sa ville natale (l'Hôte de passage), et Israël, par Jérusalem (le Chien Balak). Ses personnages, issus du monde juif traditionnel, sont décrits dans une langue qu'il a lui-même forgée. Chargée de réminiscences bibliques, talmudiques et aggadiques, ses nuances en sont difficiles à déchiffrer sans une vaste culture hébraïque.

Les nombreux romans et nouvelles de Hayyim Hazaz (1898-1973) couvrent un vaste domaine dans le temps et l'espace : sabbataïsme, révolution russe, différentes communautés d'Israël, d'Europe occidentale ou du Yémen (Toi qui demeures dans les jardins) : le thème prédominant de l'œuvre est celui de l'exil et de la rédemption.

C'est pour l'indépendance d'Israël que toute une génération va combattre en 1948. La plupart des écrivains, nés sur la terre d'Israël, sont à la fois membres d'un kibboutz et du Palmach (unités de choc de l'armée organisées en 1941 pour combattre contre l'Allemagne, puis dès 1945 contre les Britanniques), d'où leur nom de génération du Palmach. Des écrivains comme A. Megged (né en 1920), N. Shaham (né en 1925), M. Shamir (né en 1921), S. Yizhar (né en 1918) ont connu une expérience de groupe par l'intermédiaire du kibboutz et du combat. L'idée directrice de cette génération s'exprime dans un essai-manifeste, l'Almanach des camarades (1946) : elle prône une littérature engagée, militante, centrée sur les intérêts collectifs. Ainsi, le titre du recueil de contes de M. Shamir Toujours nous (1952) ressemble à un programme idéologique. Dans les Jours de Tziklag (1957), S. Yizhar racontera sept journées de la vie des combattants pendant la guerre d'Indépendance ; il sera aussi le premier à exprimer des réserves morales sur le traitement du problème des réfugiés et des prisonniers de guerre arabes (le Prisonnier de guerre, 1948 ; le Récit de Hirbet Hiz'a, 1949). D'autres ouvrages de cette époque évoquent les mêmes thèmes. La prose israélienne de cette époque refuse la Diaspora, ses héros qui n'ont pas grande épaisseur psychologique, n'existent pas en dehors du cercle collectif. Ils bâtissent le pays et le défendent jusqu'au sacrifice de leur vie. Tels sont les personnages de Yonat et Alexander Sened, de Mossinsohn (Gris comme un sac), de S. Yizhar (le Bosquet sur la colline, le Prisonnier, le Convoi de minuit), de Moshé Shamir (De ses propres mains, Il allait par les champs), de Nathan Shaham (Toujours nous), d'Aharon Megged (Vent des mers, Hedva et moi).

En même temps, cette génération découvre l'Holocauste, avec un recul de plusieurs années, dans ses rencontres avec les rescapés des camps de la mort : Six Ailes pour chacun de H. Bartov, Ni de maintenant ni d'ici d'Amichai, le Contrat du chocolat de Haïm Gouri. Aharon Appelfeld, lui-même déporté, ne traite presque pas directement du génocide mais des survivants qui ne peuvent se libérer d'un passé qui les poursuit et qui tentent en vain de se forger une nouvelle vie (Fumée, dans la Vallée fertile). C'est cette même atmosphère d'horreur que l'on retrouve chez Yoram Kaniuk (Adam ressuscité) et chez des poètes comme Aba Kovner, Itamar Yaoz-Kest, Ben-Sion Tomer.

La littérature d'un nouvel État

Après la création de l'État, les valeurs du kibboutz ne résistent pas à la confrontation avec la nouvelle société urbaine. Cette déception idéologique engendre le désir de jeter d'autres bases pour une existence individuelle. Le « Nous » fait place au « Moi », le héros à l'antihéros de la nouvelle réalité. La confession de Pinchas Sadé (la Parabole de la vie) souligne l'importance de l'homme, à la recherche de Dieu et de lui-même. Moshé Shamir, à travers des personnages historiques, exprime la déception qu'il ressent à l'égard d'un État qui n'est pas exempt de corruption (Un roi de chair et de sang, la Brebis du pauvre).

Si, dans les années 1950-1960, qui connaissent les grandes vagues d'immigration, la plupart des auteurs appartenant à la génération de la guerre d'Indépendance continuent à écrire, c'est d'une manière à la fois plus individualiste et plus ouverte aux littératures du monde occidental. A. B. Yehoshua, dans des nouvelles à l'atmosphère surréaliste, révèle chez ses personnages un désir de destruction et de mort (le Voyage nocturne de Yatir, la Mort du vieillard). Yoram Kaniuk caricature le « Nouvel Israélien » (Celui qui descend en haut, l'Histoire de la grande tante Shlomtsion). Amos Oz paraît fasciné par le mal, la faiblesse et la laideur, dans une société qui avait fondé l'éducation sur des valeurs positives (les Pays du chacal, Ailleurs peut-être, la Colline du mauvais conseil). Amalia Kahana-Carmon, qui use de la technique du « courant de conscience », met en scène des êtres solitaires, qui ne réussissent pas à communiquer (Dans un même panier, Et la lune sur la vallée d'Ayalon, Champs magnétiques).

D'autres, pleins de nostalgie pour le monde de l'enfance, partent en quête de leurs racines dans un univers qui s'écroule : Dunes d'or de Binyamin Tammuz, le Hibou de Nissim Aloni, la Rue des marches de Judith Hendel, De qui es-tu l'enfant ? de Hanoch Bartov. David Shahar, à la recherche du temps perdu dans la Jérusalem du mandat britannique, s'interroge sur l'énigme de la vie et l'existence de Dieu dans un monde d'illusions et de chimères (le Palais des vases brisés).

Les poètes Nathan Zach, David Avidan, Yehuda Amichai se révoltent à leur tour contre la génération précédente dont Alterman est à leurs yeux le chef de file. Refusant les métaphores trop élaborées, la rhétorique et le pathos de leurs prédécesseurs, ils préfèrent des images simples puisées dans la vie quotidienne : ils emploient un hébreu parlé, parfois vulgaire et renoncent le plus souvent au mètre et aux rimes. D'autres comme Amir Gilboa, Nathan Yonathan, Dalia Ravikovitch, Touvia Rivner, Ozer Rabin, Yaïr Hurvitz, Meïr Wieseltir continuent au contraire dans la voie de Shlonsky. Aharon Shabtaï qui à ses débuts se plaçait dans la lignée dite « classique » est devenu de plus en plus rénovateur. D'autres poètes, souvent de grand talent essaient de développer eux aussi de nouveaux modèles : Hési Laskaly, Alon Altaras, Maya Bejerano.

Au théâtre également on assiste à une volonté de s'orienter dans de nouvelles voies : Nissim Aloni, Hanoch Levin, Yehoshua Sobol, Hillel Mittelpunkt portent à la scène une langue moderne et une diction au goût du jour. S'interrogeant sur l'homme et son existence, ils ne négligent pas pour autant les problèmes spécifiquement israéliens, dont ils traitent parfois sur le mode satirique.

Vingt ans après la création de l'État, les écrivains tentent de mesurer le chemin parcouru. La « guerre des Six-Jours », la « guerre d'usure » ont imprimé leur sceau sur cette génération. Les fondateurs de l'État d'Israël avaient délibérément rejeté 2000 ans d'histoire et refusé l'image du Juif de la Diaspora et sa culture, qu'ils identifiaient avec les sources rabbiniques traditionnelles : c'est en se fondant uniquement sur la Bible qu'ils voulaient créer une nouvelle culture hébraïque. Or, cette génération se sent détentrice d'une culture appauvrie et on assiste à une volonté de combler ce vide et de rechercher « le vin contenu dans les vieilles outres », phénomène qu'on a appelé le « néojudaïsme ».

Les années 1970, marquées par la guerre du Kippour, qui ébranle le pays et la confiance de ses citoyens, fournissent des œuvres empreintes du choc de la guerre et révèlent des auteurs qui s'interrogent sur le caractère de leur identité nationale : Yitzhak Ben Ner, Yaakov Shavit, Yaakov Shabtai, David Schutz. Des écrivains marqués par leur appartenance à la communauté séfarade se font davantage connaître. Amnon Shamosh célèbre sa communauté d'Alep dispersée à travers le monde ou immigrée en Israël, Sami Michaël, pour sa part, s'attache à sa communauté irakienne. À la veille des années 80, Haïm Beer suscite un grand intérêt par son roman Plumes dont la toile de fond est la Jérusalem de son enfance.

Perspectives contemporaines

Ce thème est également présent dans des œuvres publiées durant les vingt dernières années du xxe siècle. Haïm Beer, lui-même, publie le Pur Élément du temps en 1998. Citons également Etgar Keret et David Grossman, qui confrontent le monde des enfants et adolescents au monde des adultes. Grossman, dans son roman Voir ci-dessous, amour, greffe sur l'univers de l'enfant celui des rescapés de la Shoa. De nombreux écrivains, plus de cinquante ans après la fin de la guerre, sont encore hantés par cette page tragique de l'histoire du peuple juif. Aharon Appelfeld poursuit sans relâche son œuvre consacrée au Génocide et ses récits prennent parfois une forme plus réaliste (Histoire d'une vie, 1999). Des écrivains tels Grossman, Itamar Lévy, Savyon Liebrecht, Léa Eini qui n'ont pas vécu la Shoa font des rescapés leurs personnages principaux.

Les femmes prennent une place de plus en plus prépondérante parmi les écrivains. Certaines s'essaient aux romans policiers comme Batya Gour et Shulamit Lapid, d'autres renouvellent le roman et la nouvelle, aussi bien sur le plan thématique que stylistique, détruisant les conventions littéraires. Zeruya Shalev, Orly Castel-Bloom, Alona Kimhi sont de jeunes femmes qui, avec quelques-uns de leurs homologues hommes, laissent à leurs aînés le soin de traiter de conflits nationaux et politiques pour s'intéresser aux drames personnels. C'est, en effet, l'individu confronté aux angoisses de l'existence qui est au centre de leur récit. Mais une littérature, qu'on peut qualifier de communautaire, s'attache à brosser des tableaux, parfois teints de nostalgie, non pas d'individus mais plutôt de groupes ethniques. Quelques-uns se consacrent aux communautés ashkénazes (G. Avigur-Rotem, Yoël Hoffman), d'autres tels Dan Benaya Seri, Dorit Rabinyan, aux communautés séfarades en Israël ou en Diaspora.

Ce renouveau de la littérature de la jeune génération ne doit pas occulter le rôle majeur joué par des écrivains confirmés, tels A. B. Yehoshua et Amos Oz, qui enrichissent régulièrement la littérature israélienne d'œuvres centrées sur l'individu mais ancrées dans une réalité politique et sociale spécifique. Citons respectivement la Fiancée libératrice (2001) et une Histoire d'amour et d'obscurité (2002).

Ainsi, la littérature hébraïque moderne est profondément marquée par les événements historiques qui jalonnent depuis un siècle son histoire : elle s'en fait tout à la fois l'écho, le témoin et le catalyseur. Mais, par la diversité de ses thèmes et l'originalité de son approche, cette littérature dépasse largement le cadre de l'histoire juive pour atteindre à l'universel.