Écrivain français (Paris 1694 – id. 1778).
Fils d'un trésorier de la Chambre des comptes, il fit son éducation officielle chez les jésuites du lycée Louis-le-Grand, parmi lesquels se distinguaient les pères Porée et Tournemine, et eut une éducation parallèle dans l'atmosphère mondaine et frivole où vivait son parrain, l'abbé de Chateauneuf, qui lui fit connaître la société du Temple et la fameuse Ninon de Lenclos. Son père, qui le destinait à la magistrature, l'envoya en Hollande comme secrétaire de l'ambassadeur de France. Il se fit connaître par ses premières poésies et ses écrits satiriques contre le Régent, qui l'exila à Tulle, à Sully-sur-Loire, et même l'embastilla onze mois. Sorti de prison, il fit représenter avec succès une tragédie, Œdipe, et prit le pseudonyme de Voltaire, anagramme d'Arouet l(e) j(eune) selon les uns, nom d'une terre selon les autres. Il travaillait parallèlement à un vaste projet épique, la Ligue, critique du fanatisme et éloge de la tolérance d'Henri IV. Ce poème, plusieurs fois remanié, devint la Henriade. Il raconte les guerres de Religion, décrit la Saint-Barthélemy et chante l'avènement d'Henri IV. Cet argument permet à Voltaire de dénoncer le fanatisme et de faire l'apologie du roi tolérant. Un Essai sur la poésie épique servit en 1728 de préface à la Henriade : il plaide pour la relativité du goût mais ne se libère pas du cadre de l'esthétique classique ; le choix même de l'épopée, grand genre poétique dans la hiérarchie traditionnelle, en est la meilleure preuve. Jeune encore, Voltaire s'affirmait donc dans les deux grands genres selon la hiérarchie classique, la tragédie et l'épopée.
Il fut exilé en Angleterre, ce qui mûrit le jeune homme et mua un brillant poète mondain en un philosophe. Voltaire découvrit la littérature anglaise, en particulier Shakespeare, qui bousculait les règles sacro-saintes du classicisme français, et la philosophie anglaise, représentée par Locke et Newton, qui mettait en cause le système cartésien. Le sensualisme de Locke réfutait le dualisme métaphysique de Descartes, et la gravitation universelle selon Newton, sa physique des tourbillons. Voltaire composa, à la gloire du pays qui l'accueillait, des Lettres anglaises, transformées en Lettres philosophiques, manifeste du siècle nouveau qui commence à s'appeler Siècle des lumières. L'Angleterre y apparaît comme le pays du commerce, de la liberté, de l'esprit pratique et de la tolérance. Voltaire démontre l'efficacité d'un système qui repose sur la liberté (religieuse, philosophique, politique, libéralisme économique). La XXVe lettre indique le sens global de l'œuvre : Voltaire y fait une critique de Pascal et se propose d'ouvrir à l'homme le chemin qui le rapproche d'un bonheur pratique et terrestre. Rentré en France, Voltaire mena parallèlement ses activités de poète tragique (Brutus, 1730 ; Zaïre, 1732), d'historien (Histoire de Charles XII, 1731) et de philosophe militant.
La publication d'œuvres semblables après celle des Lettres philosophiques, condamnées au feu, firent craindre une répression, qu'il évita en s'enfuyant à Cirey, où l'invitait Mme du Châtelet. Ce séjour en Champagne, auprès d'une femme aimée, fut fécond. Voltaire y prolongea son travail théâtral (la Mort de Jules César, 1735 ; Alzire ou les Américains, 1736 ; Mahomet, 1741 ; Mérope 1743), poétique (le Mondain, apologie de la société moderne ; les Discours sur l'homme, pièces philosophiques inspirées par l'Essai sur l'homme de Pope ; la Pucelle, épopée burlesque et anticléricale sur Jeanne d'Arc) et philosophique (Éléments de la philosophie de Newton, 1738). La tragédie Mahomet le prophète ou le Fanatisme eut au XVIIIe s. une résonance immense. Mahomet y apparaît comme un despote hypocrite qui utilise le fanatisme religieux pour construire un empire temporel. Il ne recule ni devant l'assassinat ni devant un inceste qu'il favorise, pour apaiser son appétit de pouvoir et sa soif de vengeance. On crut y voir (avec quelque raison) une attaque contre les jansénistes, dont l'influence retarda la représentation de la pièce. Voltaire s'appuya fort habilement sur le cardinal de Fleury et offrit même sa pièce au pape. La dénonciation voltairienne vise en réalité l'ensemble des rapports entre la foi et le pouvoir.
Le règne de Mme de Pompadour à la cour de France et l'ébauche d'un assouplissement de la position royale à l'égard des philosophes le firent rentrer à Paris et recevoir des consécrations officielles. Il est nommé historiographe du roi (1745), gentilhomme ordinaire, puis reçu à l'Académie française (1746). Il connaît alors une période mondaine. Il célèbre dans un poème la Bataille de Fontenoy (1745) et compose des opéras. De cette époque datent Sémiramis, tragédie de 1748, Nanine, comédie de 1749, et les premiers contes : Memnon, histoire orientale, qui, en 1747, est la première version de Zadig. Devenu Premier ministre par son seul mérite, le jeune et sage Zadig, injustement soupçonné d'être l'amant de la reine Astarté, doit fuir Babylone. Au terme d'une série d'épreuves et de révélations, il retourne dans sa ville, épouse Astarté et inaugure un règne de paix et de vertu. Opposant à l'« ordre immuable de l'Univers » le désordre d'ici-bas, Voltaire affirme pourtant dans ce récit initiatique sa foi dans la Providence, dont le roi-philosophe est l'incarnation parmi les hommes.
Éprouvé par la mort de Mme du Châtelet, Voltaire répondit favorablement à l'invitation du roi de Prusse Frédéric II, qui était entré en correspondance avec lui avant d'accéder au trône et qui l'avait chargé de publier l'Anti-Machiavel. Le roi ne négligea aucune flatterie pour attirer le philosophe, qu'il nomma chambellan et qui demeura à Berlin de 1750 à 1753. Le Siècle de Louis XIV (1751) et Micromégas (1752) virent alors le jour. Mais les relations ne tardèrent pas à se détériorer entre le monarque et l'homme de lettres. Diverses querelles littéraires interférèrent, en particulier celle qui mit aux prises Voltaire et Maupertuis, qui dirigeait l'Académie de Berlin. La cour de Berlin ne réussit pas plus à Voltaire que celle de Paris.
Indésirable dans les deux capitales, Voltaire s'installa près de Genève, à la frontière franco-suisse, aux Délices d'abord (1755) puis à Ferney (1758), où il fit construire une vaste demeure et où il géra le domaine en seigneur éclairé. Le tremblement de terre de Lisbonne suscite la composition d'un poème philosophique sur la Providence et un échange polémique avec Jean-Jacques Rousseau. Le Poème sur le désastre de Lisbonne témoigne de l'évolution de la pensée du philosophe dans les années 1750. Voltaire s'en prend à la pensée de Pope et de Leibniz avec une pertinence et une profondeur tactiques admirables. Il a parfaitement perçu la valeur du dispositif philosophique de ses adversaires qui, affirmant que « tout est bien » et que du mal même ne peut sortir finalement que du bien, sauvent le monde de la chute et ne rejettent pas dans l'au-delà la question du bonheur. Mais Voltaire conteste la reprise de ces idées par le sens commun qui en tire une acceptation fataliste de l'ordre des choses. Le désastre de Lisbonne lui arrache un cri du cœur. Ce pessimisme de sentiment, plus que toute autre construction intellectuelle, dément les rationalisations d'un optimisme aveugle : « Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion. » Voltaire compose alors l'Orphelin de la Chine, tragédie de 1755, et l'Essai sur les mœurs, essai historique de 1756, précédé à partir de 1769 d'une introduction théorique intitulée Philosophie de l'histoire. L'œuvre, qui retrace l'histoire de l'humanité des origines au siècle de Louis XIV, se caractérise par sa volonté universaliste contre les étroitesses nationales, et par son souci de constituer une histoire des civilisations par opposition aux chroniques événementielles et dynastiques. Voltaire s'y intéresse à l'Orient aussi bien qu'à l'Amérique, au développement du commerce qu'aux productions culturelles. Il gère une information énorme avec moins de légèreté et d'erreurs qu'on ne l'a prétendu. Mais l'Essai déchaîna les passions par ses prises de position contre les croisades et les guerres de Religion, en faveur de la tolérance et de la fraternité universelle.
Les guerres qui ont déchiré l'Europe durant toute son histoire et dont le XVIIIe s. est encore le témoin, le tremblement de terre de Lisbonne ont poussé Voltaire à critiquer l'optimisme métaphysique de Leibniz, tel qu'il est simplifié par certains de ses disciples comme Wolff, qui soutient que notre monde est « le meilleur des mondes possibles », formule qui revient comme un leitmotiv dans le conte. Le héros, Candide, à la recherche de Cunégonde, la femme aimée, et de la vérité, fait l'expérience des malheurs qui frappent l'humanité. Tant dans l'Ancien Monde que dans le Nouveau, il découvre l'inanité des systèmes spéculatifs sans application pratique, représentés par Pangloss, adepte de l'optimisme et premier professeur de Candide, et son contradicteur Martin, le pessimiste. Il traverse sans s'y arrêter l'Eldorado, utopie située en Amérique, et renonce finalement à sa quête philosophique pour « cultiver son jardin ». Cette morale ambiguë a suscité des interprétations contradictoires : tantôt un appel à l'action militante, une allégorie du style de vie que mène Voltaire à Ferney, tantôt une résignation, un repli sur soi. Voltaire, délaissant les grands genres littéraires traditionnels de l'épopée et de la tragédie qui avaient fait sa gloire, trouvait dans le conte une forme souple qui convenait particulièrement à sa verve et à son ironie. Candide (1759) est devenu le symbole de l'esprit voltairien, quand ce n'est pas de l'esprit français. Le théâtre devient également une tribune militante. Installé à Ferney, Voltaire reste en effet en contact étroit avec le combat encyclopédique.
Il acquiert une nouvelle dimension en intervenant publiquement dans toutes les affaires où éclatent l'injustice et la force des préjugés. Il fait appel à l'opinion en faveur de l'amiral anglais Byng, condamné à mort pour avoir perdu une bataille (1756), et en faveur de son équivalent français, le gouverneur des Indes, Lally-Tollendal, exécuté pour avoir été battu par les Anglais (1776-1778). La cause la plus connue est celle d'un protestant injustement condamné, Calas (1762-1765). L'affaire Calas éclate à Toulouse en 1761, avec le décès mystérieux d'un jeune protestant que l'on disait sur le point de se convertir, Marc-Antoine Calas. Les membres de la famille Calas font des déclarations contradictoires, la thèse du suicide à laquelle ils s'attachent n'est guère plausible. Sans preuve aucune, après une enquête malveillante, poussés par l'opinion publique, emportés par leur haine des protestants, capitouls et parlementaires condamnent Jean Calas, le père de la victime. Le 10 mars 1762, c'est l'exécution : le supplice de la roue suivi de l'étranglement et du bûcher. L'intervention et la lutte de Voltaire pour la réhabilitation de Calas confèrent à cette affaire toute sa dimension. En 1762, le philosophe poursuit un double combat, contre « l'infâme », le « fanatisme papiste », et contre le fanatisme huguenot. L'affaire Calas vient à point nommé : elle permet à Voltaire de centrer l'attaque idéologique. Convaincu par une enquête minutieuse de l'innocence de ses protégés, Voltaire entreprend de multiples démarches. Au moment le plus fort de la campagne, il publie le Traité sur la tolérance (1763), dans lequel, sans perdre de vue sa cible, s'élevant par degrés au-dessus de son indignation, il propose une philosophie morale et pratique cohérente, fondée sur le déisme. Il dénonce le préjugé et l'ignorance, causes de l'excès populaire, et dans un même mouvement le fanatisme religieux des parlementaires. Il précise ainsi sa position de bourgeois monarchiste. L'écriture de Voltaire est ici une machine de guerre d'une redoutable efficacité : ironie, appels à la raison et, finalement, construction d'un « tableau » fixant le mythe de « la malheureuse famille Calas ». L'intolérance religieuse ou autre était également à la base des affaires des époux Sirven (1767-1771), du chevalier de La Barre (1766-1774), dont il recueille le compagnon à Ferney, de Mme Montbailli (1770), etc.
Voltaire multiplie les correspondances à travers l'Europe, dont il devient la « conscience » : 18 000 lettres adressées à 700 correspondants (d'Alembert, d'Argental, l'abbé de Chaulieu, Mme du Deffand, Mme Denis, le fidèle Thiériot, Lekain, Vauvenargues, Walpole, mais aussi Benoît XIV et Frédéric II). Toute la vie de Voltaire est inscrite dans la correspondance (une moyenne d'une demi-douzaine de lettres par jour entre 1713 et 1778). Des lettres sur tous les tons et tous les sujets, lettres de courtisan, d'homme d'affaires, de philosophe, d'historien, d'homme de théâtre, d'ami : un vrai manuel de savoir-vivre, où dominent l'intelligence et le calcul ; la chronique non seulement d'un homme qui est une « merveille physiologique » (Valéry), mais de la vie intellectuelle et mondaine de l'Europe vue par un homme « à cheval sur le Parnasse et la rue Quincampoix » (Frédéric II). Celui qu'on nomme le patriarche de Ferney affectionne alors les œuvres percutantes et satiriques, comme le Dictionnaire philosophique (1764). Alors que l'Encyclopédie représentait une somme monumentale de la pensée des Lumières, Voltaire voulait dans le Dictionnaire proposer une œuvre incisive, plus maniable et plus offensive. Les articles, classés alphabétiquement de Abbé à Vertu, sont autant de petits pamphlets qui ressassent la dénonciation des préjugés, des abus et des fanatismes. Des questions philosophiques, littéraires, politiques et sociales sont débattues dans des articles qui prennent parfois la forme de dialogues ou de récits, mais la question religieuse et l'attaque anticléricale dominent dans ces pages, modèle de ce qu'on a pu appeler « l'esprit voltairien ».
Il compose également De l'horrible danger de la lecture (1765) et les contes (Jeannot et Colin, 1764 ; l'Ingénu, 1767 ; l'Homme aux quarante écus et la Princesse de Babylone, 1768 ; le Taureau blanc, 1774 ; l'Histoire de Jenni, parodie de Prévost, et les Oreilles du comte de Chesterfield, 1775). C'est le moment de la croisade anticléricale, encouragée par l'expulsion des jésuites en 1762 et résumée par le slogan « Écrasons l'infâme ». Voltaire composa jusqu'à son dernier jour. En 1777, il écrivit encore les Dialogues d'Evhémère, dialogues philosophiques, et une tragédie, Irène, qu'il vint faire représenter à Paris. Ce retour dans la capitale après vingt-sept ans d'éloignement prit des allures d'apothéose. Le vieillard fut accueilli triomphalement à l'Académie et à la Comédie-Française. Les agitations et les fatigues d'un tel triomphe hâtèrent sa fin. Sa mort, le 30 mai 1778, relança les polémiques, à propos de son éventuel repentir et de son inhumation religieuse. Il fut enseveli par son neveu, l'abbé Mignot, à l'abbaye de Scellières, en attendant que la Révolution lui décerne les honneurs du Panthéon, en 1791.
Le philosophe apparaît comme le porte-parole du nouvel humanisme des Lumières, soucieux du bonheur ici-bas plutôt que du salut éternel, de physique plutôt que de métaphysique, d'une histoire de la vie quotidienne plutôt que du récit des batailles et des événements dynastiques. Partisan de réformes politiques, juridiques, défenseur des droits de l'homme qu'accordera la Révolution, mais éloigné des audaces philosophiques de Diderot ou de Rousseau, il incarne l'esprit bourgeois dans son dynamisme et dans ses limites.
Dictionnaire mondial des littératures
Voir sa fiche