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Tunisie

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Littérature de langue arabe

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Littérature arabe moderne

Il est convenu d'appeler « Renaissance » le mouvement d'idées qui a accompagné l'impact de l'Occident sur la société tunisienne à la fin du xixe s. Son influence s'est fait sentir sur la littérature. Les textes réformistes se rapprochent des courants de pensée orientaux, stimulant ainsi une réaction contre le joug ottoman ou la colonisation française en Algérie. L'essor de l'imprimerie, allié aux initiatives d'Ahmad Bey, facilite leur diffusion.

Parmi les genres classiques, la séance (maqâma) ne trouve guère à se renouveler, alors que la poésie, avec Mahmûd Qabâdû (1815-1871), se fait le véhicule d'une pensée tournée vers l'avant, dans une époque favorisant encore largement la poésie de circonstance et le panégyrique, comme chez al-Baji al-Mas'ûdî (1810-1880), ainsi que la prose rimée et rythmée.

Il faut attendre le début du xxe s. pour voir la volonté de réforme sociale se manifester avec la prise de conscience des intellectuels. Bachir Sfar (1863-1917) anime la Khalduniyya, où des cours, des conférences, une bibliothèque alimentent les esprits avides de savoir. Les premiers échos du nationalisme y trouvent leurs racines. On voit alors éclore le genre romanesque chez Salih al-Swisi (1874-1940), tandis que le public applaudit les premières pièces de théâtre composées par des Tunisiens. Dans les années 1930, une activité culturelle et littéraire sans précédent s'épanouit à travers de nombreux périodiques en langue arabe. Les signataires hésitent entre journalisme et création artistique. Le Monde littéraire de Zin al-'Abidin al-Sanusi draine la plupart d'entre eux, de 1931 à 1936, avec la Revue de l'université Zitouna. On peut parler d'école avec le groupe Taht al-Sûr (« Sous les remparts ») qui, après des essais de traduction et d'adaptation, donne naissance à la nouvelle tunisienne. 'Alî al-Dû'âjî (1909-1949), humoriste raffiné, laisse percevoir le drame humain que vivent les classes sociales en pleine évolution. Ses accents rappellent ceux de Mahmûd Bayram al-Tûnisî (1893-1961). Abû al-Qâsim al-Châbbî (1909-1934) donne des conférences sur la poésie (l'Imagination poétique chez les Arabes) et publie une œuvre précoce et remarquable. En 1955 paraît le Barrage de Mahmûd al-Mas'adî (né en 1911), rédacteur en chef de Mabâhith. Surgissement de la tragédie métaphysique : comment menacer le destin ?

À l'aube de l'indépendance, les potentialités littéraires sont accaparées par les tâches d'encadrement. Il faut quelques années pour voir apparaître un mouvement d'édition. Les auteurs s'expriment alors dans les revues al-Fikr (Esprit) ou al-Tajdîd (Renouveau), ainsi que dans le supplément du quotidien al-'Amal (Action). La moitié de la production paraît dans les périodiques. Certaines œuvres se rattachent au passé. Nulle mise en cause à un quelconque niveau. La poésie livre des aphorismes religieux ou des réflexions moralisantes dans une langue classique et une prosodie traditionnelle. Le théâtre didactique reste grandiloquent. Les nouvelles étudient des sujets familiaux ou se veulent un simple reflet de la réalité. Les séries de sketches radiophoniques en arabe dialectal rassurent l'auditeur.

Le mouvement patriotique fournit les données d'une autre tendance. Muhammad al-Marzûqî (1916-1981) rassemble les traditions populaires. L'inspiration s'élargit avec Munawwar Smadih (né en 1931) et l'auteur engagé Midani Ben Salah (né en 1929), qui fait du peuple son héros. Citons également Ahmad al-Qadidi (né en 1946).

Une transition est ainsi ménagée vers une littérature néoclassique, celle de la génération bilingue de l'indépendance. Les nouvelles de Tahar Guiga (né en 1922) proposent une analyse de la situation politique basée sur une réflexion philosophique, tandis que celles de Hasan Nasr (né en 1937), le maître du genre, pulvérisent une société en pleine mutation. Ja'far Mâjid (né en 1940) hésite, dans ses poèmes, devant les conquêtes de l'homme contemporain, dont Mustafa al-Fârisi (né en 1931) dévoile toute l'ambiguïté.

Le chef de file de la tendance réaliste dans le roman, al-Bachîr Khrayyif (né en 1917), emploie la langue parlée dans les dialogues et donne une place importante à la femme. À sa suite, citons : Muhammad al-'Arûsî al-Matwi (né en 1920), qui introduit le merveilleux dans les Mûres amères (1967) ; Rachâd al-Hamzâwi (né en 1934), chez qui l'inspiration sociale (Bûdûda est mort, 1962) côtoie le fantastique (Tarnanno, 1975) ; Muhammad Salâh al-Jâbiri (né en 1940), qui brosse des fresques historiques de la lutte ouvrière et de la bourgeoisie (Un jour à Zamra, 1968), et le conteur 'Abd al-'Aziz al-'Arwi (1898-1971).

La nouvelle génération tente de créer un univers où les jeunes auraient leur place. Leur porte-parole est 'Izz al-Dîn al-Madanî (né en 1938). C'est à travers les ressources de l'onirisme que l'Homme zéro tente de s'exprimer. Sa contestation des tabous sociaux et religieux est vigoureuse. Il pose le problème des rapports entre peuple et pouvoir, et les bases idéologiques de la littérature expérimentale. Il est après Mas'adî le plus important dramaturge tunisien, avec des pièces repensant le patrimoine. Un écho direct de ces préoccupations se trouve dans les nouvelles éclatées de Samir al-'Ayyâdî (né en 1947), groupées dans un premier recueil, le Vacarme du silence, où le verbe devient prioritaire. Allant un peu plus loin dans cette démarche, 'Arûsiyya al Nâlûtî (née en 1950) propose, avec la Cinquième Dimension, l'action collective comme remède aux maux dont souffrent l'homme et la femme. Le peuple retrouve toute sa place dans la poésie de al-Tahir al-Hammami (né en 1947), souvent écrite en arabe dialectal, comme les cinq pièces créées par « le Nouveau Théâtre » sous la direction de Fadl Jaybi (né en 1945).

Littérature de langue française

En Tunisie comme en Algérie, des voyageurs, des écrivains, des savants ont publié des œuvres de fiction et des essais sur le pays. Il existe une certaine image de la Tunisie dans les lettres françaises, aussi bien chez Flaubert que chez Maupassant, Isabelle Eberhardt, André Gide, Charles Géniaux (le Choc des races, 1922), Georges Duhamel (le Prince Jaffar, 1924), Vignaud (la Maison du Maltais, 1926) ou encore Boussinot (les Meskines, 1930). On retrouva les traces des Carthaginois et des Romains, on parla du mélange des cultures, on typa les gens : le Juif, le Maltais, l'Arabe, le colon. L'épopée des Bat' d'Af' versa dans le mythe ; néanmoins, on sut aussi voir la réalité tunisienne avec sympathie. De Marius Scalési reste un poème des plus profonds (Poèmes d'un maudit, 1923), et la Tunisie attire toujours les romanciers.

La littérature tunisienne de langue française n'a atteint que depuis peu d'années des chiffres de publications équivalents à ceux de son homologue de langue arabe, alors qu'elle est largement dominante en Algérie et au Maroc. Toutefois, depuis les années 1920, surtout dans la communauté juive tunisienne, un certain nombre d'auteurs ont publié en français contes, récits, romans : Vitalis Danon, Benattar (le Bled en lumière, 1923), Ryvel (la Hara conte, 1929 ; l'Enfant de l'oukala, 1931), Claude Bénady (les Remparts du bestiaire, 1955). Albert Memmi, vivant à Paris, a fait une entrée très remarquée en 1953 avec son roman d'inspiration autobiographique, la Statue de sel, suivi d'autres romans (Agar, 1955 ; le Scorpion ou la Confession imaginaire, 1969 ; le Désert, 1977) et d'essais (Portrait du colonisé, 1957 ; Portrait d'un Juif, 1961-1966 ; l'Homme dominé, 1968 ; la Dépendance, 1979) sur l'homme dominé et la condition du Juif. Il reste la figure dominante de la littérature tunisienne, même si ses œuvres plus récentes (le Mirliton du ciel, 1985 ; le Pharaon, 1988 ; Ah, quel bonheur, 1995) se font volontiers plus légères.

Les Tunisiens musulmans ont publié des poèmes (Mustapha Kourda, Ahmed Chergui, Salah Ferhat) et des romans (Mahmoud Aslan, les Yeux noirs de Leila, 1943) assez tôt, mais il faut attendre les années récentes pour voir apparaître des œuvres importantes, comme celle de Mustapha Tlili : la Rage aux tripes (1975), et surtout celle d'Abdelwahab Meddeb : Talismano (1979), Phantasia (1986), Tombeau d'Ibn Arabi (1987) ; Aya dans les villes (1999), romans ou poèmes à l'écriture extrêmement travaillée et souvent savante, font de cet écrivain, également directeur de la revue Dédales, une voix importante. La relève récente est en grande partie féminine en Tunisie : Souad Guellouz, Jalila Hafsia, Aïcha Chaïbi et Souad Hedri, puis plus récemment Emna Belhadj-Yahia (Chronique frontalière, 1991 ; Tasharej, 2000) et surtout Hélé Béji (l'Œil du jour, 1985 ; Itinéraire de Paris à Tunis, 1992). Quelques poètes de talent se font entendre : Salah Garmadi (Avec ou sans, 1970), Moncef Ghachem (Car vivre est un pays, 1978), Mustapha Chelbi (la Chute vers le sommet, 1978), Larbi Ben Ali, Majid El Houssi (Imagivresse, 1973 ; Iris Ifriqiya, 1981), Hédi Bouraoui (Éclate module, 1972 ; Vésuviade, 1976 ; Haïtu-vois, 1980), Mohammed Aziza (le Silence des sémaphores, 1978 ; le Livre des célébrations, 1983). Par ailleurs, la tradition bien tunisienne de l'essai, illustrée surtout par Albert Memmi, reste vivace (Hichem Djaït, Mohammed Talbi, Abdeljelil Témimi, Béchir Tlili, Salah-Eddine Tlatli, Abdelwahab Bouhdiba, Hélé Béji).