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les romans de Tristan et Iseut

(à partir de 1170)

Tristan et Iseut
Tristan et Iseut

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

D'origine celtique, fixée en Cornouailles anglaise (un haut lieu de la légende est le château de Tintagel), et connue dès la première moitié du xiie siècle comme le montrent déjà les allusions des troubadours, la légende de Tristan et Iseut s'est diffusée au Moyen Âge sous forme de romans, en vers puis en prose, de récits brefs, d'allusions, de témoignages iconographiques divers. Elle a fortement influencé la production romanesque des xiie et xiiie siècles, en français, puis dans les différentes langues de l'Occident médiéval. Elle peut apparaître à ce titre comme une sorte de laboratoire médiéval de l'art du roman. Cette légende qui, en plein essor de l'idéal courtois, met en scène un amour contraint (le philtre en est à l'origine et l'éternise), opposant les amants aux lois religieuses, morales et sociales et les conduisant à la mort, a été aussi bien reçue comme mythe de l'amour fou (chez les troubadours) que comme une représentation asociale et mortifère de l'amour qu'il faut contester (Chrétien de Troyes). Elle a ainsi été le lieu où interroger la puissance du désir (cette force qu'incarne dans le texte le philtre d'amour), la place à concéder à la passion dans une société donnée, et où mettre en pleine lumière la nécessaire et impossible maîtrise de la sexualité.

Les romans composés au xiie siècle en français, ceux de Thomas d'Angleterre (vers 1175) et de Béroul (vers 1190 ?) n'ont survécu que sous forme fragmentaire. Une version complète, proche de celle de Béroul, a été composée au xiie siècle en moyen haut allemand par Eilhart. Au début du xiiie siècle, la Saga en norrois de Frère Robert reproduit en l'abrégeant la version de Thomas dont la version, inachevée, de Gottfried de Strasbourg (en moyen haut allemand) est une véritable recréation. Le fragment de Béroul donne les événements qui vont du rendez-vous épié à l'exil des amants dans la forêt du Morois, se poursuit par l'épreuve judiciaire que subit avec succès Iseut avec l'aide de Tristan déguisé en lépreux, s'interrompt sur une sorte de triomphe des amants : Tristan met sauvagement à mort les barons qui n'ont cessé de dénoncer le couple au roi Marc. La présence insistante du narrateur Béroul, qui se range sans ambiguïté du côté des amants, s'allie à un découpage de l'action qui dramatise les moments clés de la vie du couple, les fait revivre devant l'auditoire comme dans leur premier surgissement. Duplicité du langage, ruses et déguisements, violence verbale et physique, les amants de Béroul utilisent tous les moyens pour échapper à la mort et pour assouvir, avec la complicité de Dieu, de l'ermite Ogrin, du narrateur et d'un public forcément conquis, une force d'amour dont ils ne sont jamais les maîtres. Thomas, lui aussi, reconnaît cette puissance, mais pour la déplorer. Les très longs monologues que tient Tristan dans les fragments conservés, les réflexions qu'y ajoute le narrateur, les épreuves physiques et les crises morales que traverse le couple, disent plutôt le drame, la souffrance et le désordre qu'est la passion, tandis que, au terme de ce texte qui fonde le roman psychologique, l'épilogue invite le lecteur à méditer sur l'histoire des amants pour se consoler des peines amoureuses ou, mieux encore, fuir les pièges de l'amour. Les deux Folies de Tristan, récits brefs mettant en scène un retour de Tristan déguisé en fou auprès d'Iseut et peinant à se faire reconnaître de son amante malgré la précision des souvenirs évoqués, ajoutent encore à cette conception pessimiste : l'amour n'est finalement que l'un des masques de la folie. À la même date cependant, le Lai du Chèvrefeuille de Marie de France ouvre une autre voie. L'amour fusionnel, symbolisé par le chèvrefeuille enlacé au coudrier, est ici la source de la création poétique, du lai que compose l'amant pour garder trace de la rencontre et dire l'essence de l'amour tristanien : « Ainsi est de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous. »

Au xiiie siècle, l'immense roman du Tristan en prose essaie d'adapter l'histoire de Tristan et Iseut aux normes courtoises établies par son modèle, le Lancelot en prose. Tristan devient un chevalier arthurien, membre de la Table ronde, quêteur du Graal. Il vit un temps avec la reine dans le royaume d'Arthur et devient (comme le suggérait le lai de Marie de France) un grand poète de l'amour. Mais, même aménagé, le scénario tragique résiste : Marc finit par reprendre Iseut et par tuer Tristan, et la reine meurt, étouffée, dans les bras de son amant. Les romans français en vers sont tombés dans l'oubli dès le Moyen Âge. Il a fallu l'édition par J. Bédier en 1905 du Tristan de Thomas et l'énorme succès qu'a eu son Roman de Tristan et Iseut, traduit et restauré (1900) pour que le public moderne fasse retour à la légende médiévale. C'est en fait le Tristan en prose, ses très nombreux manuscrits, souvent richement illustrés, qui ont perpétué durant tout le Moyen Âge et au-delà et dans toute l'Europe l'histoire des amants, dont l'opéra de Wagner, au xixe siècle, a reforgé le mythe d'amour et de mort.