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Alexis Charles Henri Clérel de Tocqueville

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Historien et penseur politique français (Paris 1805 – Cannes 1859).

Après une jeunesse messine, il poursuit des études de droit à Paris. Il est nommé l'année suivante juge auditeur à Versailles. Au lendemain de la chute de Charles X, il prête serment à Louis-Philippe. Il ne ménagera pas, dans ses Souvenirs, la personnalité du roi bourgeois, ni ce système à l'« allure d'une compagnie industrielle ». En 1831, son ami Beaumont et lui se rendent en mission aux États-Unis afin d'en étudier le système carcéral ; le résultat de leurs recherches, intitulé Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France, paraît en 1833 : l'ouvrage connaîtra un certain retentissement. Démissionnaire de sa charge de magistrat en 1832 par solidarité avec Beaumont révoqué, Tocqueville effectue en 1833 son premier voyage en Angleterre. En 1835 paraît la première partie de De la démocratie en Amérique, qui recueille immédiatement un très vif succès ; il se rend la même année en Angleterre et en Irlande. L'année suivante, il épouse Mary Motley et voyage en Suisse durant l'été 1836. Candidat malheureux aux élections de 1837, il est reçu à l'Académie des sciences morales et politiques en 1838 et élu député dans la circonscription de Valognes en 1839, avec une très large majorité. En 1840, il fait paraître la seconde partie de De la démocratie en Amérique, qui reçoit un accueil plus réservé que la livraison de 1835, et l'année suivante entre à l'Académie française. Outre ses responsabilités de député (jusqu'en 1851), il est rapporteur de plusieurs projets et effectue plusieurs voyages en Algérie. Député de la Constituante en 1848, il participe à l'élaboration de la Constitution de la iie République ; en juin 1849, il entre au gouvernement comme ministre des Affaires étrangères, mais démissionne en octobre de la même année. Rendu à la solitude, il entreprend la rédaction de ses Souvenirs. Ouvertement opposé aux menées du Prince-Président, il se retire de la vie politique après le 2 Décembre. Mettant à profit les archives de l'ancienne Intendance de Tours à proximité de laquelle il est installé (1853), il prospecte et accumule documents et informations concernant la société de l'Ancien Régime ; il est en Allemagne pendant l'été 1854 pour y enquêter sur les vestiges du système féodal. En juin 1856, paraît la première partie de l'Ancien Régime et la Révolution. Tocqueville se rend une dernière fois en Angleterre en 1857. Il meurt prématurément à Cannes, en 1859, à l'âge de 54 ans.

Dès sa vingtième année, Tocqueville s'était formulé le problème qui occupera sa vie tout entière : le monde est entraîné vers une égalisation des conditions, d'où deux types de gouvernements possibles – celui qui appelle le plus grand nombre à une participation aux affaires (le démocratique) ; celui qui asservit le plus grand nombre (l'Empire en a donné un échantillon). Les hypothèses de Tocqueville témoignent d'une grande ouverture d'esprit et d'une grande lucidité : analysant la société américaine, il est attentif aussi bien à son système fédératif exclusif de centralisme autoritaire, qu'aux problèmes noir et indien. Il apparaît comme un observateur soucieux d'articuler les différences en un ensemble cohérent mais ouvert. Son interprétation de la société de l'Ancien Régime et de la société démocratique qui s'y est substituée reste habitée par les mêmes exigences, mais porte la marque d'un esprit averti par les coups de semonce de deux révolutions et d'une dictature plébiscitée. Tocqueville écrit donc de ce « lieu sourd où nous vivons ». Conjuguée à sa façon singulière de désarmer la critique, cette dimension donne le ton de sa pensée et porte son projet – faire resurgir en chacun des points de son enquête la question cruciale : qu'en est-il du pouvoir, de la liberté ? Centrées tour à tour sur la société prérévolutionnaire, sur le phénomène révolutionnaire et ses propagandistes, sur la « finalité » globale du processus, ses analyses sont désormais classiques. Tocqueville y appréhende la réalité du pouvoir sous l'Ancien Régime au travers d'une série de déplacements, parcours ironique qui révèle la pluralité des instances freinant le pouvoir. Il désigne l'aristocratie comme le noyau dur du corps social, fort de ses faiblesses, voire de son incurie : les contrefaçons bourgeoises elles-mêmes en divulguent l'esprit de résistance. Le regard qu'il porte sur la société démocratique lui fait craindre l'émergence d'un « despotisme démocratique », induit par la « passion universelle des places » héritée de l'ancienne société. La puissance de séduction de son écriture, l'allure prophétique de ses affirmations, la modernité de sa méthode, sa rigueur et sa probité font de l'œuvre de Tocqueville un classique de la pensée politique. Mais surtout, elles offrent une combinaison exemplairement réussie des intérêts du savant et du politique, où les enjeux théoriques et la sensibilité à l'insolence des pouvoirs se rejoignent lucidement.