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Anton Pavlovitch Tchekhov

Anton Tchekhov et Maksim Gorki
Anton Tchekhov et Maksim Gorki

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain russe (Taganrog 1860 – Badenweiller, Allemagne, 1904).

« Le chantre de la désespérance », disait Chestov à propos de Tchekhov, cet écrivain qui à la fin du xixe siècle a transformé l'art de la nouvelle et bouleversé toutes les conceptions théâtrales alors en vigueur. Tchekhov est marqué par une enfance malheureuse (un père violent et fanatiquement religieux) et par la tuberculose, dont il souffre dès 1883. Lorsque l'épicerie familiale est déclarée en faillite, il a 16 ans : ses parents, pour échapper aux créditeurs, partent pour Moscou, le laissant seul dans la petite ville de Taganrog, où il termine sa scolarité. En 1879, il rejoint sa famille, qu'il cherche à aider matériellement en envoyant des contes à des journaux humoristiques de dernier ordre. En même temps, il a entrepris des études de médecine, qu'il achève en 1884. Sa santé médiocre l'empêche d'exercer, mais il publie la même année son premier recueil de nouvelles, les Contes de Melpomène, qui seront suivis par les Récits bariolés (1886), Dans le crépuscule (1887), Discours innocents (1887), Récits (1888) et Des gens sombres (1890). En 1886, sur les encouragements du critique Grigorovitch (« Vous êtes, j'en suis sûr, appelé à écrire quelques œuvres admirables, réellement artistiques. Vous vous rendriez coupable d'un grand péché moral si vous ne répondiez pas à ces espérances. »), il abandonne sa production « alimentaire » pour se lancer dans la littérature « sérieuse ». En 1888, la Steppe et Ivanov établissent sa renommée d'écrivain ; ses nouvelles sont publiées dans les grandes revues, et il se consacre dorénavant à l'écriture. Son voyage à Sakhaline, où il étudie la population indigène comme les bagnards, lui permet d'approfondir sa connaissance de l'être humain (l'Île de Sakhaline, 1893). Il fait ensuite son premier voyage à l'étranger pour soigner son mal au bord de la Méditerranée, puis il achète en 1891, non loin de Moscou, la propriété de Melikhovo. Le choléra et la famine qui sévissent lui font reprendre du service comme médecin, il se dépense sans compter, fait construire des routes et ouvrir des écoles pour un monde rural accablé de misère et d'ignorance, qu'il décrira dans les Moujiks (1897). L'échec de sa pièce la Mouette, présentée à Saint-Pétersbourg en 1896, et le déchaînement haineux de la presse l'atteignent profondément. Pourtant, deux ans plus tard, montée par le Théâtre d'Art de Moscou, la Mouette connaît un triomphe, au point que la silhouette stylisée de l'oiseau deviendra l'emblème du théâtre. Tchekhov rencontre en 1898 Olga Knipper, une actrice de la troupe, qu'il épousera en 1901. En 1899, il s'installe à Yalta, où le climat lui est favorable. Ses amis viennent lui rendre visite, Bounine, Chaliapine, Korolenko, Kouprine, Stanislavski, puis Gorki. Il y écrit ses dernières grandes pièces ; la Cerisaie reçoit un accueil enthousiaste (1904), mais l'année de son triomphe est celle de sa disparition : il meurt dans une ville d'eau allemande, aux côtés d'Olga.

L'œuvre en prose

Les premiers recueils de nouvelles, appartenant à la veine satirique, sont ceux de la formation : Tchekhov apprend à rédiger en une page ou deux (« la brièveté est sœur du talent », écrira-t-il) de petites « comédies de mœurs » bâties autour d'une situation burlesque, et mettant en scène des personnages venus de différents milieux, exerçant des professions diverses, qui forment un véritable registre de la société russe. Peu à peu, l'écrivain laisse percer sa tendresse pour les « petites gens » : la Choriste (1886), construite sur le trio vaudevillesque, s'écarte de ce modèle pour décrire sur le ton mélancolique le sort réservé à l'héroïne. La compassion de Tchekhov va souvent aux enfants : à côté de récits qui disent l'exubérance, la vitalité de l'enfance, (la Petite Classe, 1886 ; les Garçons, 1887), on croise, comme en contrepoint, l'héroïne de l'Envie de dormir (1888), une petite fille pauvre à laquelle on a confié la garde de son petit frère dont les cris la rendent folle, au point de l'étrangler. C'est que les abîmes de l'âme humaine n'effraient plus Tchekhov. La Steppe (1888) a été pour lui l'occasion de prendre conscience de ses moyens. C'est une longue nouvelle qui raconte, en se plaçant du point de vue enfantin du héros, un long voyage à travers la plaine russe. Sûr de ses forces, Tchekhov se tourne vers l'exploration des questions existentielles, auxquelles il refuse, contrairement à ses contemporains, d'apporter une réponse : de manière révélatrice, les nouvelles des années 1890 se terminent fréquemment sur une ouverture, une interrogation.

Dans Une banale histoire (1889), qui ouvre la série des chefs-d'œuvre de la maturité, un professeur de médecine, condamné, se penche sur sa vie et ne découvre que désillusion et médiocrité. Désarmé, il ne peut répondre à la jeune fille qui lui demande désespérément ce qu'elle « doit faire » qu'un « je ne sais pas », expression assourdie de son profond désarroi. D'autres nouvelles, comme le Duel (1891), posent le problème de l'inutilité de l'existence, de l'action. Ne vaut-il pas mieux, comme le fou de la Chambre nº 6 (1892), contempler le monde de loin ? Cette tentation conduira le médecin Raguine, fasciné par ce patient, à être interné à son tour. Il n'est rien de moins misanthrope que le « pessimisme » de Tchekhov ; la petitesse de ses héros l'émeut ; il regarde avec tendresse les efforts que fait l'homme pour sortir de lui-même, comme dans cette trilogie de la frustration, ce répertoire des médiocrités que constituent l'Homme à l'étui (1898), les Groseillers et De l'amour (1899). Les héroïnes de la Maison à la mezzanine (1896) se résignent à l'inanité de leur « tolstoïsme », le héros de la Dame au petit chien (1899) ne sait pas donner à son amour la consistance qui l'inscrirait dans la durée, parce que les pesanteurs de l'existence, la faiblesse de la volonté humaine sont là pour annuler tout élan vers le changement. Le théâtre de Tchekhov fait le même constat, cruel mais empathique.

Le théâtre

Sa première pièce jouée, Ivanov (1887), ne présente ni intrigue, ni action, au sens conventionnel, mais la vie de tous les jours avec sa grisaille et ses découragements. Ivanov, en effet, n'est déjà qu'un intellectuel qui gémit sur ses échecs, souffre dans son amour-propre et n'a pas le courage d'accepter le salut que lui propose Sacha, sa fiancée ; il préfère le suicide. C'est aussi sur un suicide aussi que se clôt la pièce la plus célèbre de Tchekhov, la Mouette (1896), celle qui le révéla au public, grâce à la mise en scène de Stanislavski. Les héros sont des êtres voués à la médiocrité, qui le savent, s'en arrangent parfois, comme le vieil écrivain Trigorine, ou Arkadina, l'ancienne actrice ; mais les jeunes espèrent encore : Nina, actrice débutante, suit Trigorine à Moscou, connaît l'échec, l'abandon et revient sur les lieux de son enfance, se comparant elle-même à une mouette condamnée à s'épuiser en de vains efforts, avant de tomber sous le plomb de quelque chasseur. Treplev, son fiancé, dramaturge raté, se suicide sur fond d'une partie de loto.

Les quatre actes se déroulent dans la propriété d'Arkadina, et le cadre naturel ainsi que le contexte provincial donnent le ton. C'est une des caractéristiques de l'écriture dramatique tchékhovienne que de faire reposer la pièce autant sur une atmosphère que sur une intrigue ou des personnages. Cet ensemble est révélé par les mises en scène de Stanislavski. Oncle Vania (1897) pousse cette particularité à son extrême limite : il ne se passe rien dans ces Scènes de la vie de campagne ; les seuls événements sont la visite du médecin et l'heure du thé. Certes, la beauté et l'exubérance d'Héléna paraissent un instant susceptibles de bouleverser l'existence des personnages, mais à son départ chacun retourne à sa torpeur ; la vie reprend, juste un peu plus morne, troublée par ce bref espoir retombé. Selon un schéma quasiment symétrique, la vie des Trois Sœurs se colore d'espoirs et de projets au passage d'un régiment, mais les officiers repartent, la ville retombe dans l'apathie, les trois sœurs retournent à leur destin.

Cette mélancolie de la résignation donne à l'écriture dramatique de Tchekhov ses notes crépusculaires. C'est dans cet esprit que Stanislavski a monté la Cerisaie (1903), où il voyait, comme de nombreux metteurs en scène après lui, la peinture d'un monde en voie de disparition – l'auteur, lui, pensait avoir donné une comédie avec ses hobereaux ruinés et oisifs, incapables de s'adapter aux temps nouveaux. On retrouve pourtant dans la pièce les thèmes chers à l'écrivain : le temps qui passe et accomplit son œuvre de destruction, l'immobilisme et la routine comme le meilleur des remèdes et des oublis, mais on décèle aussi, il est vrai, une note plus optimiste : les deux jeunes gens, Ania et l'éternel étudiant Trofimov, incarnent peut-être la foi en un avenir meilleur.

La langue de Tchekhov semble transparente, ses personnages se servent des mots pour dissimuler leurs sentiments. C'est à travers les silences, les pauses, les ruptures, que se dit la fêlure cachée à l'intérieur de chaque vie. Dépourvu d'intrigue et d'action, le théâtre de Tchekhov commence là où finirait une pièce classique : au lieu de faire progresser une action jusqu'à son paroxysme, les situations se défont lentement, se délitent sous l'érosion du temps. Et pourtant, ce monde désenchanté, fait d'élans impuissants, de désespoirs rentrés et d'incommunicabilité, reste imprégné de grâce : une flambée de poésie éclaire cette société finissante, le rire d'un enfant ou la beauté d'une femme.