En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

Suisse

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

On parle en Suisse quatre langues : le français, l'allemand, l'italien et le romanche, et un grand nombre de dialectes français, franco-provençaux, alémaniques, italiens et rhéto-romans. Le français, l'allemand, l'italien et le romanche sont les langues nationales. Le domaine occupé par le français littéraire ou dialectal est délimité, à l'est, par une ligne qui part des sources de la Lucelle et passe à l'ouest de Laufon, suit la limite occidentale du canton de Soleure, descend jusqu'au lac de Bienne, longe le lac de Morat, traverse le canton de Fribourg, suit la frontière des cantons de Vaud et de Berne, coupe le Valais aux deux tiers, traverse le Rhône au-dessus de Sierre, et rejoint la frontière de l'Italie en passant par la Dent Blanche. L'italien et ses dialectes occupent le Tessin et trois vallées méridionales des Grisons. Les dialectes rhéto-romans forment plusieurs groupes sur le Rhin antérieur et postérieur, dans l'Engadine et dans la vallée de Müstair (Münster). L'alémanique et l'allemand sont parlés par plus de 70 % de la population, tandis que le français et le franco-provençal ne représentent que 22 %, l'italien 5,3 % et le rhéto-roman moins de 1 %.

La littérature de langue française

La Suisse française (ou Suisse romande), peuplée d'un million d'habitants, se compose de quatre cantons, ou États, entièrement francophones : Genève, Vaud, Neuchâtel et Jura, ainsi que de territoires incorporés à des cantons où une partie de la population s'exprime en allemand : Berne, Fribourg, Valais. Depuis le xvie s., le protestantisme est la religion dominante dans les cantons de Genève et de Neuchâtel ; il l'est aujourd'hui également dans le canton de Vaud, cependant que les populations francophones des cantons de Fribourg et du Valais, comme celle du canton du Jura, sont catholiques.

Au Moyen Âge, seules méritent d'être signalées en Suisse romande les poésies d'Othon de Grandson (1336-1397). C'est la Réforme qui donne à la Suisse romande ses premiers écrivains, et à la littérature qui y naît une orientation théologique, souvent moralisatrice, qui la caractérise encore partiellement de nos jours. Témoins de la Réforme, François de Bonnivard (1493-1570), premier en date des écrivains suisses-français, Jeanne de Jussie († v. 1611), A. Froment (1509-1581), M. Roset (1534-1613), Pierrefleur († 1579) s'en font les chroniqueurs. Parmi les réformateurs (Calvin, Farel, de Bèze), le Vaudois Pierre Viret (1511-1571) est le seul qui ne soit pas venu de France. Calvin fait de Genève la capitale du protestantisme de langue française.

Après la Réforme, le xviie s. est singulièrement pauvre. En revanche, comme en Suisse allemande, un réveil se produit au xviiie, précédé par une nouvelle immigration de huguenots, chassés de France à la révocation de l'édit de Nantes. Des revues se fondent, la Bibliothèque italique puis le Mercure suisse, qui deviendra plus tard le Journal helvétique (1732-1782). C'est à Neuchâtel qu'on imprime les œuvres de d'Holbach, de Laclos et de Mirabeau. Les auteurs sont alors des érudits, des savants (J.-P. de Crousaz [1663-1750] ; A. Ruchat [1678-1750]) ou de grands jurisconsultes, théoriciens du droit naturel (J. de Barbeyrac [1674-1744], J.-J. Burlamaqui [1694-1748]). Le plus grand écrivain que la Suisse romande ait produit au xviiie s. est naturellement le Genevois J.-J. Rousseau, en qui l'esprit de ce pays s'incarne puissamment et s'universalise. Il faut cependant citer, à cette époque, le Bernois Béat Louis de Muralt (1665-1749), auteur des Lettres sur les Anglais, les Français et les voyages (1725) ; Charles Bonnet (1720-1793), philosophe et naturaliste genevois ; H.-B. de Saussure, explorateur du monde alpestre ; le doyen Bridel (1757-1845), créateur de l'« helvétisme » littéraire ; Mme de Charrière (1740-1805), d'origine hollandaise, première à avoir pratiqué sur place le roman.

La Révolution française et ses conséquences susciteront une littérature politique et philosophique. Mme de Staël, fille de Necker née à Paris, et Benjamin Constant, Suisse devenu Français, regroupent à Coppet des écrivains venus de toute l'Europe, y compris le Genevois Sismondi (1773-1842) et le Bernois C. Victor de Bonsteten (1745-1832), qui écrivit en allemand avant de donner en français ses principaux ouvrages.

Au xixe s., on peut signaler, modestement, Imbert de Galloix, Alice de Chambrier et Louis Duchosal que son Livre de Thulé rendit célèbre. La plupart des écrivains sont des théologiens protestants, des philosophes, des pédagogues, des moralistes, des critiques, parmi lesquels Alexandre Vinet (1797-1847) exerce une influence durable. Le Genevois R. Toepffer (1799-1846), l'inventeur de la bande dessinée, dépense en composant ses albums des trésors d'ironie, d'humour et de malice. H. F. Amiel (1821-1881) donne dans son Journal intime un chef-d'œuvre d'analyse psychologique. Le Neuchâtelois Philippe Godet (1850-1922) écrira la première histoire littéraire de la Suisse romande, simultanément avec le Jurassien Virgile Rossel (1858-1933), auteur de la première Histoire de la littérature française hors de France (1895). À la fin du siècle, Victor Cherbuliez (1829-1889) se taille à Paris une réputation dans le roman cosmopolite, tandis qu'Édouard Rod (1857-1910) écrit des romans psychologiques, à thèse morale, qui l'apparentent à Paul Bourget. Une place à part revient au Fribourgeois E. Eggis (1830-1867), le seul romantique proprement dit issu de Suisse romande.

Le début du xxe s. voit une renaissance des lettres par le canal de deux revues – la Voile latine et, dans une seconde étape, les Cahiers vaudois – orientées, la première vers la perfection de la forme, la seconde vers l'enracinement régional. À la même époque, René Morax (1873-1963) crée le théâtre du Jorat (1903), et les frères Cingria, Alexandre (1879-1945) et Charles-Albert (1883-1954), incarnent la tendance à l'universel ; en face d'eux, le protestant Robert de Traz (1884-1951) et le catholique Gonzague de Reynold (1880-1970) représentent un helvétisme qui ne leur interdira pas de jouer un rôle international, le premier par sa Revue de Genève, lorsque la Société des Nations s'installera dans cette ville, le second par son activité à la commission des relations culturelles de cette même Société des Nations et par son étude en sept volumes sur la Formation de l'Europe ; ils ouvrent ainsi la voie à Denis de Rougemont (né en 1906). Mais surtout, à leurs côtés, le grand écrivain qu'est Ramuz (1878-1947) renouvelle le roman en traduisant la sensibilité des vignerons vaudois et des montagnards valaisans et en reproduisant autant que possible les particularités de leur langage.

Il fera école et tout ce qui a suivi, à commencer par son ami l'essayiste Edmond Gilliard (1875-1969), porte son empreinte : romanciers tels que Maurice Zermatten (né en 1910), Charles-François Landry (1909-1973), Emmanuel Buenzod (1893-1971), et poètes comme Gustave Roud (1897-1976), Philippe Jaccottet (né en 1929), Gilbert Trolliet (1907-1981), Claude Aubert (1915-1972), Pierrette Micheloud (né en 1920). Mais progressivement, dans les générations ultérieures, la production littéraire s'étoffe et se diversifie. Des romanciers tels que Léon Bopp (1896-1977), Monique Saint-Hélier (1881-1941), Clarisse Francillon (1899-1976), Jacques Mercanton (né en 1910) ou Georges Pirolié (né en 1920) se distinguent de l'influence ramuzienne. L'éventail de la poésie qui s'étendait du symboliste Henri Spiess (1876-1940) au néoclassique Pierre-Louis Matthey (1893-1970), en passant par Edmond-Henri Crisinel (1897-1948), Anne Perrier (née en 1922) ou Francis Giauque (1934-1965), au destin tragique, ne comprendra guère qu'un seul surréaliste, Vahé Godel (né en 1931), mais embrassera aussi des poètes engagés comme les Jurassiens Jean Cuttat (né en 1916), Tristan Solier (né en 1918), Alexandre Voisard (né en 1930). Plus traditionnellement, des romanciers tels que Jacques Chenevière (1886-1976), René Girard (1892-1956) et Alice Rivaz (né en 1921) décrivent les différents aspects de Genève, ou les tourments des consciences scrupuleuses, avec Georges Borgeaud (né en 1914), Georges Haldas (né en 1917), Jean-Claude Fontanet (né en 1925), Jean-Pierre Monnier (né en 1921), Roger Louis Junod (né en 1923), Catherine Colomb (1893-1965), mais il leur est arrivé, avec Yves Velan (né en 1925), d'utiliser les procédés du « nouveau roman », à la suite de Robert Pinget (né en 1919). L'émancipation du récit transforme ses normes avec Jean-Louis Cornuz (né en 1922), Jacques Chessex (né en 1934), Jean-Luc Benoziglio (né en 1941), Claude Delarue (né en 1944), Anne-Lise Grobéty (née en 1949), mélange les genres chez Maurice Chappaz (né en 1916), transpose l'action en des pays imaginaires avec Jean-Marc Lovay (né en 1948), y introduit le merveilleux avec les premiers romans de Daniel Odier (né en 1945), et l'on voit apparaître d'excellents conteurs tels Olivier Perrelet (né en 1944), Alexandre Voisard, Odette Renaud-Vernet (née en 1932) et, surtout, Corinna Bille (1912-1979). Albert Cohen (1895-1981) tient une place à part avec son œuvre, tout à la fois peinture réaliste et hymne à l'amour.

Yves Velan, comme auparavant Ramuz, a écrit occasionnellement pour le théâtre, genre pratiqué par Charly Clerc (1882-1958), Bernard Liègme (né en 1927), créateur du Théâtre populaire romand, Walter Weideli, Henri Debhuë et Michel Viala. Marcel Raymond (1897-1981), avec De Baudelaire au surréalisme (1933), ouvrit des voies nouvelles à la critique littéraire, fondant l'« école de Genève » à laquelle appartiennent Jean Rousset (né en 1910) et Jean Starobinski (né en 1920). Proche de Marcel Raymond par l'esprit, Albert Béguin (1901-1957) a pratiqué une critique subjective qui porte ses meilleurs fruits dans l'Âme romantique et le Rêve (1937), comme dans les études consacrées à Pascal, à Nerval, à Balzac ou à Bernanos. La poésie a fait l'objet des essais de Pierre-Olivier Walzer (né en 1915) et de Marc Eigeldinger (né en 1917), poète lui-même.

La littérature de langue allemande

Ses débuts sont liés à l'abbaye de Saint-Gall, centre culturel dès l'époque carolingienne. La littérature latine y avait fleuri avec Notker Balbulus (vers 840-912). Notker l'Allemand (ou Notker Labeo, v. 950-1022) y traduit et commente Boèce et des passages des Écritures. À l'âge courtois, la Suisse contribue aux grands courants européens. Le roman est représenté par K. Fleck, U. von Zatzikhoven, Rudolf von Ems ou H. von Aue. Le manuscrit de Manesse, écrit à Zurich, donne un aperçu de la production des Minnesänger entre 1200 et 1350 (dont J. Hadlaub, † 1340). Une littérature autochtone s'affirme au xive s. avec U. Boner, puis, au début du xve s., dans l'épopée Der Ring de H. von Wittenweiler, le Jeu de Tell d'Uri (1511), la traduction de la Bible par Zwingli (1484-1531), enfin dans les chants de guerre suscités par les débuts de la Confédération : ces œuvres témoignent d'un enracinement dans la vie des communautés régionale et nationale.

Le xve s., grâce à la réunion des conciles de Constance et de Bâle, inspire les humanistes helvétiques, notamment N. von Wyle (vers 1410-v. 1478) qui, avec ses traductions de Pétrarque, de Boccace et de E. S. Piccolomini, introduit l'esprit de la Renaissance. Piccolomini, devenu le pape Pie II, parraine l'université de Bâle, haut lieu de l'humanisme au nord des Alpes, où s'installent des imprimeurs de premier plan.

La Réforme suscite une littérature satirique et pédagogique qui donne aux lettres suisses cette tonalité faite d'inquiétude religieuse, de morale et de réalisme pratique. Le théâtre est illustré par Gengenbach (vers 1480-1525) et sa polémique sur le clergé catholique. N. Manuel (vers 1484-v. 1530) connaît un succès européen avec le Pape et son clergé (1523), J. Ruf (vers 1500-1558) compose des pièces bibliques. Cette époque est riche en chroniqueurs comme A. Tschudi (1505-1572), qui inspirera Schiller, en auteurs de cantiques et d'autobiographies comme Thomas Platter (1499-1582) et son fils Felix (1536-1614).

Trop marquée par l'hégémonie culturelle française, la Suisse allemande du xviie s. est pauvre en œuvres originales, même si J. Grob compose d'adroites épigrammes. Au xviiie s., par contre, elle contribue au renouveau de la vie intellectuelle et joue un rôle d'intermédiaire en Europe. Le professeur J.-J. Bodmer (1698-1783) soutient des thèses singulières, notamment à travers la Kritische Dichtkunst (1740) de J. J. Breitinger (1701-1776). Partisan des Lumières mais aussi profondément religieux, il défend l'imagination et le merveilleux contre J.-C. Gottsched (1700-1766). C'est autour des polémiques entre Leipzig et « les Suisses » que se développe la discussion littéraire dans l'Allemagne du milieu du xviiie s. En poésie, un renouveau s'annonce avec Drolinger (1688-1742), et s'amplifie avec le recueil Versuch schweizerischer Gedichte et le poème les Alpes (1732) de A. von Haller (1708-1777). Se détournant du modèle français, il ouvre la voie à Klopstock et à Schiller. L'esprit des Lumières inspire les Rêves patriotiques d'un confédéré, vibrant appel à la régénération nationale de H. U. von Bal thasar (1689-1763), publié en 1758 par I. Iselin, lui-même auteur de Philosophische und politische Träume eines Menschenfreundes. Lavater (1741-1801) va dans ce sens avec ses Schweizerlieder. Ses sermons et cantiques, son journal intime témoignent d'un irrationalisme mystique qui l'amène à fonder la physiognomonie.

L'élan donné par Haller se retrouve, affaibli, dans les fables de M. von Knonau, dans les Idylles de S. Gessner (1730-1788) ou chez le baron de Salis-Seewis. Dès avant la fin du siècle, une tendance réaliste prend le pas sur le courant préromantique. J. von Müller (1752-1809) dans son Histoire de la Confédération suisse (1786) est plus soucieux de faits que de théories. Les romans de Pestalozzi (1746-1827), son autobiographie et celle de U. Bräker (1735-1798), le Pauvre Homme du Toggenbourg (1789), documentent la vie de l'époque. La veine populaire et réaliste se confirme chez J. U. Hegner, chez H. Zchokke puis chez J. R. Wyss, qui publie le Robinson suisse. Les idylles de J.-M. Usteri, les lieder de G. Kuhn ont recours au dialecte. D'un conservatisme combatif, J. Gotthelf (1797-1854) est le premier maître du roman paysan réaliste (Ulric le valet de ferme, 1841), suivi de A. Hartmann et de J. Frey.

Avec Gottfried Keller (1819-1890), le réalisme suisse connaît un élargissement dont témoigne  Henri le Vert (1854 et 1879). L'attachement au pays natal, l'humour, le souci de la forme sont caractéristiques de ses nouvelles et atténuent son pessimisme. L'art de C.-F. Meyer (1825-1898) repose sur la plasticité de l'expression et sur la symbolique des figures et des événements. J. Burckhart (1818-1897) renouvelle l'histoire de l'art (le Cicerone, 1855) et le lyrisme est représenté par H. Leuthold (1827-1879).

La Suisse du début du xxe s. n'a pas donné de contribution marquante au naturalisme ou à l'expressionnisme. Solitaire, C. Spitteler (1845-1924) tente dans Printemps olympique une réinterprétation de la mythologie antique, et son ami J. Widman s'essaye dans le drame néoclassique, mais le genre narratif dans la tradition de Keller devait rester prédominant bien après 1914, avec les récits de Widmann, de R. Faesi et de H. Federer.

Dans l'entre-deux-guerres, J. Bührer (1882-1975) fait la satire du conservatisme, mais ils sont nombreux à prendre la « défense spirituelle » du pays natal, ainsi les romanciers J. Bosshart (1862-1924) et M. Inglin (1893-1971), ou l'écrivain dramatique C. von Arx (1895-1949). Les écrivains les plus marquants sont des marginaux, tels la poétesse R. Ullmann (1884-1961), le poète lyrique A. Zollinger (1895-1941), le « Simenon suisse » F. Glauser (1896-1938), la journaliste A. Schwarzenbach (1908-1942), L. Hohl (1904-1980) et ses Notes, enfin, le plus influent, le promeneur solitaire et maître de la prose poétique R. Walser (1878-1956).

L'après-guerre voit naître un mouvement dont l'audience dépasse les frontières. L'écriture dramatique connaît le changement le plus radical. Se détournant du théâtre d'illusion, Frisch donne à ses pièces une dimension métaphysique et Dürrenmatt présente un « Welttheater » paradoxal où le tragique épouse le grotesque. Poésie pure, expressionnisme ou néoromantisme trouvent un prolongement dans les œuvres de A. Turel, M. Pulver, E. Burkart ou S. Walter. E. Gomringer fonde la poésie concrète et K. Marti, M. Matter, puis M. Frank font évoluer la poésie dialectale. K. Guggenheim, A. Kübler, J. Welti ou G. Meier restent dans le cadre du roman traditionnel que renouvelle Max Frisch. Après Frisch, O.F. Walter, W. Vogt, K. Raeber, A. Muschg ou P. Nizon décrivent le malaise existentiel. La société suisse suscite l'exaspération (A.X. Gwerder, F. Zorn), l'engagement (W.M. Diggelmannn, K. Marti, N. Meienberg, M. Mehr), ou incite au repli sur soi (F. Böni, B. Brechbühl, H. Burger, C. Geiser, S. Blatter). Les écrivains féminins commencent à s'imposer, avec notamment L. Wyss, E. Pedretti, M. Baur, E. Meylan, H. Johansen, G. Leutenegger, R. Hutmacher, E. Hasler. La forme narrative brève, illustrée d'abord par, K. Marti et P. Bichsel, est reprise par J. Federspiel, G. Wilker, A. Duvanel, H. Loetscher. Le grotesque, l'absurde, les jeux expérimentaux définissent R. Hänny, J. Laederach, F. Hohler, I. Rakusa, G. Späth tandis que le Nouveau Roman a un retentissement décisif sur U. Widmer.

Les tendances de la littérature contemporaine trouvent un dénominateur commun dans la réflexion sur l'identité suisse, la rigueur formelle et le goût pour le fantastique hérités de R. Walser et de Dürrenmatt, mais elles restent concurrentes : lyrisme mélancolique dans les récits de Klaus Merz, de Peter Stamm ou de Silvio Huonder, farces féministes chez Milena Moser, récits laconiques chez Perikles Monioudis ou poésie expérimentale chez Christian Uetz. Peter Weber, le plus remarqué, subvertit le roman régional avec le Faiseur de temps (1993), tandis que les romans d'énigme de Martin Suter connaissent un franc succès en France (Small world, 1997). L'idéalisme de la génération 68 est critiqué par des auteurs aussi divers que Ruth Schweikert, Christina Viragh, Zoé Jenny (la Chambre des pollens, 1997). Avec les pièces et récits de Thomas Hürlimann, le siècle se termine dans un débat sur le rôle de la Suisse pendant la seconde guerre mondiale.

Littérature de langue italienne

Qui parle de la Suisse italienne pense généralement au canton du Tessin et oublie souvent les quatre vallées de langue italienne des Grisons : Misox, Val Calanca, Bergell et Puschlav, que l'on peut qualifier, avec leurs 13 000 habitants, de minorité dans la minorité. Pourtant, la contribution des « Valli » à la culture européenne n'est pas des moindres : que l'on songe seulement au grand spécialiste de Dante qu'a été Andrea Scartazzini (1837-1901), au sculpteur Alberto Giacometti (1901-1966), tous deux originaires du Bergell, et aux architectes de Roveredo dans le Misox, qui, au xviiie s., ont élevé des cathédrales et des palais en Bavière, en Franconie, en Bohême et à Vienne. Il est un fait, pourtant, que les données culturelles relatives aux Grisons italiens ne se différencient guère de celles propres au Tessin.

On ne peut parler d'une littérature tessinoise que depuis 1803. Auparavant, la Suisse méridionale n'était pas tenue, en matière culturelle, pour autre chose que l'extrême pointe de la Lombardie, et les écrivains nés dans cette région passaient sans exception l'essentiel de leur existence dans les villes italiennes, où ils trouvaient à la fois la notoriété et des moyens de subsistance. Ce n'est que lorsque cette région, autrefois sujette de la Confédération helvétique, accéda à l'indépendance dans le cadre de la Suisse que la conscience d'une personnalité propre germa dans le nouveau canton. Celle-ci trouva d'abord son expression dans une littérature politique traitant des problèmes sociaux, économiques et organisationnels posés par la nouvelle entité politique. Il convient de citer le premier conseiller fédéral pour le Tessin, Stefano Franscini (1796-1857) qui, avec La Svizzera italiana (1837-1840), a tout à la fois donné les bases d'une ethnographie suisse et créé un nouvel idéal stylistique : à la rhétorique contournée de ses contemporains il a opposé une langue dépouillée et technique, parfois sèche et cassante, mais qui, par sa sobriété et sa précision, rend un son nouveau et convaincant dans la littérature italienne du xixe s. Un autre penseur politique et écrivain important est Vincenzo D'Alberti (1763-1849), le premier président du gouvernement cantonal, qui, dans sa correspondance, s'est préoccupé des problèmes cruciaux dans les domaines sociaux, économiques et religieux concernant la nouvelle collectivité territoriale, comme l'atteste l'Epistolario Dalberti-Usteri publié en 1975. Il est en outre l'auteur de médiocres Sonnets à la louange des institutions suisses. Le libéral Romeo Manzoni (1847-1912) a, lui aussi, été un grand auteur épistolaire, comme le montre le volume que l'Archivio storico ticinese a publié en 1979 sous le titre « La rivoluzione sbagliata nelle lettere inedite di Romeo Manzoni », centré sur le coup d'État anticlérical manqué du 11 septembre 1890. La longue bibliographie de Manzoni comporte également des ouvrages sur Darwin et sur Giordano Bruno, sur la question de l'école laïque au Tessin, sur le sculpteur tessinois Vincenzo Vela, ainsi qu'un remarquable journal de voyage en Italie, paru en 1910 sous le titre Da Lugano a Pompei con Ruggero Bonghi, que caractérise l'acuité du regard. Après sa mort parut en 1912 son étude sur les Esuli italiani nella Svizzera, da Foscolo a G. Mazzini, la première histoire des émigrés politiques italiens en Suisse, où s'exprime une vive admiration pour l'esprit et pour l'action du Risorgimento italien. La Suisse italienne ne possédant pas d'université, les écoles tessinoises – bien implantées – sont la principale institution culturelle susceptible de faire vivre les écrivains du canton. Elle est si importante qu'on peut dire que la littérature tessinoise est, à peu d'exceptions près, l'œuvre d'enseignants. Cela vaut non seulement pour Francesco Chiesa, le plus célèbre écrivain de la Suisse italienne, qui pendant trente ans exerça comme professeur puis comme recteur au lycée de Lugano, mais aussi pour de nombreux auteurs contemporains, jeunes ou moins jeunes, qui exercent le métier de maître d'école ou de professeur de lycée, et parmi lesquels on peut citer : Giorgio et Giovanni Orelli, Angelo Casè, Alberto Nessi, Anna Felder, Aurelio Buletti et Antonio Rossi. Il faut ajouter les professeurs d'université qui, comme Giovani Bonalumi, Remo Fasani, Giovanni Pozzi, Pio Fontana et Ottavio Lurati, doivent aller enseigner dans les facultés de la Suisse allemande ou française. Il n'existe pas, à proprement parler, de secteur éditorial dans la Suisse italienne. Mais des imprimeries publient les livres des auteurs autochtones ; les banques et les grandes entreprises financent la publication de monographies historiques, illustrées ou non ; il y a enfin des initiatives isolées, telles les Edizioni Pantarei d'Eros Bellinelli, qui se consacrent à la poésie moderne, ou les éditions Casagrande de Bellinzona, dont le principal mérite est de publier le remarquable Archivio storico ticinese mais qui, occasionnellement, éditent des traductions ou des livres intéressants venant de la Suisse française ou allemande. Pour atteindre un plus large public, les auteurs de la Suisse italienne doivent se faire éditer en Italie, et l'entreprise n'est pas simple pour ces écrivains qui, aux yeux des Italiens, font figure d'étrangers, singuliers et en marge des courants de la mode.

Les nombreux quotidiens, qu'ils soient indépendants ou l'organe de partis politiques, en consacrant une partie de leur attention aux questions culturelles, constituent aussi un forum pour le débat littéraire. Le supplément littéraire du Corriere del Ticino, surtout, publié une semaine sur deux de 1940 à 1978, mensuel depuis cette date sous le titre de Cultura, remplit une fonction majeure. À côté des Suisses s'y expriment surtout des journalistes et des écrivains italiens. L'hebdomadaire Cooperazione, quant à lui, se consacre essentiellement à la littérature et à la culture des quatre zones linguistiques de la Suisse. Les revues littéraires jouent une partie plus dure dans une zone aussi restreinte. La plus célèbre et la plus durable a sans aucun doute été La Svizzera italiana, publiée de 1941 à 1962. Dans son comité de rédaction et parmi ses collaborateurs figurent les meilleurs auteurs de la Suisse italienne : Piero Bianconi, Guido Calgari, Arminio Janner et Pericle Patocchi, qui en furent les fondateurs. L'époque de sa naissance, la deuxième année de la Seconde Guerre mondiale, a déterminé son orientation politico-culturelle, qu'on pourrait qualifier de résistance helvétique au totalitarisme : c'est à ce climat qu'on peut imputer le mythe contestable de l'« homme alpin », forgé et entretenu dans les premières années de cette revue.

Mais c'est la radio et la télévision de la Suisse italienne, dont le siège est à Lugano, qui constituent en quelque sorte le centre culturel de la Suisse italienne. Bien que dotées de moyens financiers relativement modestes, elles proposent toutes sortes d'informations et de commentaires politiques, scientifiques et culturels, et c'est le seul endroit, avec l'école, où les écrivains peuvent trouver des revenus. Aussi le romancier Carlo Castelli a-t-il été directeur du département rédactionnel à la radio et le poète Grytzko Maschioni est-il aujourd'hui directeur de la programmation théâtrale à la télévision. La télévision de la Suisse italienne est d'ailleurs devenue une importante plaque tournante pour les relations culturelles entre le Tessin et l'Italie : les grands journaux de l'Italie du Nord annoncent, à côté des programmes de la télévision nationale, ceux de la Televisione svizzera. Les studios de la télévision à Lugano sont ainsi devenus un pôle d'attraction pour de nombreux écrivains, journalistes et intellectuels italiens qui y trouvent, en dehors du conformisme de la télévision d'État, la possibilité de s'exprimer plus librement.

Étant donné la précarité de la situation culturelle en Suisse italienne, les écrivains se manifestent aussi bien en tant qu'historiens d'art, ethnographes, historiens ou critiques littéraires. Ainsi, par exemple, le patriarche des lettres tessinoises, Francesco Chiesa, a fait œuvre de pionnier non seulement dans la sauvegarde des monuments artistiques, mais aussi dans la protection de la nature et de la flore alpines et a instauré dans ses monographies et ses articles sur l'histoire de l'art du Tessin une tradition de littérature spécialisée au style soigné, que de nombreux auteurs tessinois prolongent aujourd'hui encore. Ajoutons à cela que la Suisse italienne est si riche en œuvres d'art et en artistes importants dont l'œuvre a vu le jour à l'étranger que, pour écrire l'histoire de cette partie du monde, il faut se livrer tout à la fois à la recherche en histoire et en histoire de l'art. Ainsi les deux revues spécialisées d'histoire, le Bollettino storico della Svizzera italiana, fondé en 1879, et l'Archivio storico ticinese, qui paraît depuis 1959, publient des documents et des études érudites et nombreux sont les auteurs dont la bibliographie inclut des titres relatifs à l'histoire et à l'histoire de l'art : à commencer par le directeur de la rédaction d'Archivio, Virginio Gilardoni (né en 1916), qui est non seulement un fin connaisseur de l'histoire du Tessin au siècle passé, mais aussi le doyen et le véritable fondateur de l'histoire de l'art tessinois et de l'inventaire systématique des richesses artistiques tessinoises, en même temps que l'auteur des trois premiers volumes des Œuvres d'art de la Suisse.

Les vallées du Tessin et des Grisons italiens, isolées comme elles le sont, recèlent un tel trésor de coutumes singulières et d'industries paysannes que les efforts entrepris pour les inventorier représentent une précieuse contribution à l'ethnologie de l'espace alpin, dans laquelle histoire, histoire de l'art, anthropologie et dialectologie sont souvent inséparablement liées.

Dans les Grisons italiens, la fondation « Pro Grigioni italiano » publie depuis 1931 des Quaderni grigionitaliani trimestriels, qui servent de forum aux spécialistes d'histoire locale, aux linguistes, aux anthropologues et aux écrivains spécialisés dans la recherche sur les Grisons italiens. Qu'une grande partie de cette littérature descriptive et documentaire émane d'amateurs cultivés, en particulier des enseignants, des prêtres ou des fonctionnaires, compromet à peine sa qualité : on peut s'en convaincre à la lecture de Lingua e cultura della valle di Poschiavo de Riccardo Tognina (né en 1916), une monographie ethnographique et linguistique de quatre cents pages sur le Bergtal entre Bernina et la Valteline, où l'exactitude scientifique s'allie à une extraordinaire connaissance des particularismes de l'histoire et des mentalités de la population, donnant finalement un document d'une lecture aussi passionnante pour le profane que pour l'anthropologue ou le linguiste. L'auteur a été pendant de nombreuses années professeur au lycée de Poschiavo et a collecté pendant ses loisirs tout le matériel linguistique et factuel relatif à l'habitat, à l'économie forestière et alpestre, à la viticulture et aux activités paysannes, depuis la cuisson du pain jusqu'à la fabrication du charbon de bois, et l'a présenté de façon limpide, illustrant son propos de plus de deux cents dessins de sa main.

Le Vocabolario dei dialetti della Svizzera italiana, qui paraît depuis 1952 à Lugano et n'a pas encore dépassé la lettre B, est une importante contribution à l'histoire culturelle de la Suisse italienne. Les fascicules dont on dispose actuellement attestent, par l'exactitude scientifique et la clarté exemplaire de l'exposé, illustré de photographies, de dessins et de cartes, que s'élabore là la présentation la plus complète de la culture matérielle et intellectuelle de la Suisse italienne. Ils constituent une mine pour le linguiste, et apportent aussi le matériel indispensable à l'anthropologie, à l'histoire générale, à celle de l'économie et du droit, de la monnaie et de la médecine et – pour le lecteur curieux de littérature – toute une moisson d'expressions, de locutions, de dictons et de vers où se reflète l'imaginaire linguistique d'un peuple.

Il va de soi que, dans une région linguistique où la peinture de soi-même joue un rôle aussi important dans tous les domaines de la culture qu'en Suisse italienne, la poésie en langue dialectale ne peut manquer d'être cultivée ; c'est une poésie qui a pour principale ambition de peindre le monde paysan, pour lequel le dialecte est le premier mode d'expression. La poésie dialectale tessinoise ne porte aucune trace de l'expérimentation linguistique qui a fécondé la poésie dialectale contemporaine en Suisse allemande ; elle donne ses meilleurs résultats quand elle se tourne vers une époque où les villages n'avaient pas encore été exposés au nivellement linguistique produit par les mass media. Parmi les principaux auteurs en langue dialectale, on peut citer Sergio Maspoli (né en 1920), auteur de nombreuses pièces radiophoniques à succès écrites en dialecte et mises en ondes par lui pour la radio suisse italienne, Giovanni Bianconi (1891-1982), sculpteur sur bois et auteur d'études ethnographiques, l'avocat Pino Bernasconi (1904-1982) et Giovanni Orelli. Mais la place d'honneur revient à Alina Borioli (1887-1965), d'Ambri dans la Leventine, qui, devenue aveugle, a dû abandonner son métier d'enseignante et se consacrer entièrement à l'écriture. Deux ans avant sa mort parut le petit volume intitulé Vos det la faura (ce qui signifie littéralement « les voix du bois sacré » et dont la fonction est de protéger le village contre le danger des avalanches). Le poème le plus célèbre tout à la fois de ce recueil et de l'ensemble de la poésie dialectale suisse est Ava Giuana (Grand'mère Giovanna), longue complainte épique d'une femme de quatre-vingt-dix ans qui raconte avec des mots simples comment la mort éteint peu à peu toute vie dans son village et comment les rares survivants émigrent vers l'Amérique. Le son du glas scande sa plainte au rythme lancinant d'un refrain, qui, s'écartant de la métrique italienne classique, renoue avec une tradition populaire et religieuse de versification.

La littérature romanche

Isolé des autres langues rhéto-romanes (le dolomitique et le frioulan), le romanche est parlé par une minorité habitant les Grisons, canton en majorité germanophone. En 1938, il a été reconnu comme quatrième langue nationale. Plusieurs sociétés, réunies dans la « Lia Rumantscha », ainsi que des ouvrages comme le Dicziunari Rumantsch Grischun, ont pour but la préservation de cette langue menacée. Actuellement, on crée une langue écrite unifiée, le romanche étant divisé en cinq idiomes littéraires : sursilvan, sutsilvan, surmiran et deux variantes d'engadinois.

Née pendant la Réforme, en Engadine, avec la Chanzun de la guera da Müsch (1527), chanson de geste de Gian Travers, la littérature s'affirme d'abord dans le domaine religieux : drames bibliques et psaumes, traduction du Nouveau Testament (1560). Dès le xviie s., elle s'étend à d'autres vallées : catéchismes, ouvrages de dévotion, livres de chants.

Quasi inexistante au xviiie s., la littérature renaît avec le thème « romantique » du mal du pays : Rimas de Conradin de Flugi (1787-1874), poèmes de Zaccaria Pallioppi (1820-1873). Le vrai renouveau est dû pourtant à deux montagnards érudits : G. A. Huonder (1824-1867), chantre du « paysan souverain », et G. C. Muoth (1844-1906) avec ses chants épiques.

Alors que, au début du xxe s., on continue à chanter la nature, la communauté villageoise et l'âme romanche, Peider Lansel (1863-1943) crée enfin une poésie qui trouve sa fin en elle-même. C'est de lui ainsi que du Père A. Lozza (1880-1953) et surtout de G. Fontana (1897-1935), dont le style et l'inspiration rappellent C. F. Ramuz, que procèdent les écrivains contemporains, vrais garants de la survie du rhéto-roman. Parmi eux, citons un groupe traditionaliste : le poète Sep Mudest Nay (1892-1945), les dramaturges Men Gaudenz (1899-1982) et A. Caflisch (1893-1972). L'avant-garde est représentée par les dramaturges J. Semadeni (né en 1910), G. Belsch (né en 1913) et Tista Musk (né en 1915) ; les prosateurs R. Caratsch (1901-1978), T. Halter (né en 1914), G. Deplazes (né en 1918), Cla Biert (né en 1920), T. Candinas (né en 1929) ; les poètes Curo Mani (né en 1918), Flurin Darms (né en 1918), Hendri Spescha (né en 1928), Luisa Famos (née en 1930), le plus hardi de ces novateurs étant Andri Peer (né en 1921), poète et essayiste.