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Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade

Le marquis de Sade
Le marquis de Sade

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Paris 1740 – Charenton 1814).

Longtemps exclu de l'histoire littéraire et cantonné dans l'histoire psychiatrique, le nom de Sade a mis longtemps pour s'imposer même si, de Lamartine à Flaubert, on peut constater son influence souterraine au xixe s. Le jugement esthétique reste difficile sur une œuvre qui se situe aux confins de la littérature, dont l'écriture et la lecture ont suscité scandales et polémiques. Celui que la postérité connaît sous le nom antiphrastique de « Divin Marquis » est issu d'une vieille famille provençale dont le château est situé à Lacoste, non loin d'Avignon, et qui revendique une lointaine parenté avec Laure, la femme chantée par Pétrarque. Dès l'âge de 4 ans, le jeune aristocrate est envoyé en Provence, où l'accueillent ses tantes, puis son oncle, l'abbé de Sade, correspondant érudit de Voltaire, futur auteur de Mémoires pour la vie de François Pétrarque (1764-1767), mais aussi libertin qui a des démêlés avec la justice. À 14 ans, le jeune homme entre à l'école des chevau-légers, d'où il sort sous-lieutenant d'infanterie à la maison du roi. Il bénéficie de promotions durant la guerre de Sept Ans et fait ses premières armes de libertin. À la signature du traité de Paris (1763), il est réformé et épouse Renée-Pélagie de Montreuil, issue de la petite noblesse de robe, mais richement dotée. Le premier grave scandale qui éclabousse le marquis a lieu en 1768 : il flagelle le jour de Pâques une jeune femme, Rose Keller, qui porte plainte. Le marquis est arrêté, condamné à une amende et assigné à résidence à Lacoste, mais l'affaire s'est ébruitée. Le second scandale a lieu à Marseille en 1772. Une orgie rassemble autour de Sade et de son domestique plusieurs prostituées auxquelles des doses d'aphrodisiaques font croire qu'elles sont empoisonnées. Elles témoignent de sodomie et de pratiques homosexuelles entre Sade et son valet. Les deux hommes s'enfuient et sont condamnés à mort par contumace. Sade séduit sa belle-sœur chanoinesse, avec laquelle il part en Italie. Il est bien vite arrêté. Sa vie n'est plus dès lors qu'une alternance de séjours en prison et de quelques rares périodes de liberté. S'étant plusieurs fois enfui grâce à la complicité de sa femme, il est toujours repris. Sa belle-mère obtient que le jugement de condamnation à mort soit cassé, mais que Sade reste en prison. Il séjourne à Vincennes et à la Bastille. Il est le voisin de geôle de Mirabeau, autre fils de famille, provençal et libertin. Une altercation oppose les deux hommes, qu'aurait dû réunir leur expérience commune de la répression et de la littérature. Ils se tournent en effet vers celle-ci pour tromper l'ennui de l'incarcération. Sade n'a jusqu'alors composé que des œuvres mondaines : pièces de théâtre pour scènes privées et vers de circonstance. Il lit les philosophes des Lumières. En 1782, il rédige le Dialogue entre un prêtre et un moribond, dialogue dans la tradition des débats d'idées fréquents au xviiie s., et, en 1785, les Cent Vingt Journées de Sodome, qui poussent d'emblée le libertinage à ses extrêmes limites. Il écrit encore un conte à la Voltaire, les Infortunes de la vertu, et Aline et Valcour, ambitieux « roman philosophique » qui mêle une trame épistolaire héritée de Rousseau (avec l'œuvre duquel Sade se comportait en « disciple assassin ») à un voyage à travers le monde sur le modèle de Prévost. Évacué à Charenton à la veille de la prise de la Bastille, Sade se vantera d'avoir cherché, de sa cellule de prisonnier, à provoquer l'émeute en ameutant les passants. L'abolition des lettres de cachet permet sa libération. Abandonné par sa femme, qui lui était jusque-là restée fidèle, il se met en ménage avec une comédienne qui restera à ses côtés jusqu'à sa mort. Il fait paraître Justine ou les Malheurs de la vertu, roman tiré du canevas des Infortunes de la vertu, et écrit pour le théâtre des drames moraux, tel le Comte Oxtiern ou les Malheurs du libertinage (1791), salué par le public.

Engagé dans le militantisme révolutionnaire, il devient commissaire puis président (1793) de la section parisienne des Piques (à laquelle appartenait également Robespierre), rédige des opuscules politiques et affirme ses positions jacobines dans un Discours aux mânes de Marat et Le Peletier (1793). Il soustrait ses beaux-parents de la guillotine, et, arrêté pour modérantisme, il est sauvé de justesse par la chute de Robespierre. Libéré en Thermidor, il tente de rétablir sa fortune en vendant le domaine de Lacoste et en cherchant à exploiter les diverses attentes littéraires du public. Il fait paraître Aline et Valcour, commencé avant la Révolution, remis au goût du jour, mis sous presse en 1793 et livré seulement au public en 1795, ainsi que la Philosophie dans le boudoir, présentée comme l'« ouvrage posthume de l'auteur de Justine ». Il s'attache ensuite à une version allongée et « aggravée » (amplification rhétorique, nombre accru des personnages et des « tableaux » érotiques) de Justine : la Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, suivie de l'Histoire de Juliette sa sœur ou les Prospérités du vice, épopée contrastée de la vertu malheureuse et du vice triomphant sous les traits de deux sœurs. Malgré ces efforts, il connaît la misère et est victime de la politique d'ordre moral entreprise par Bonaparte au moment de la signature du Concordat. Il est à nouveau incarcéré à Sainte-Pélagie, à Bicêtre, avant de finir ses jours dans l'asile d'aliénés de Charenton. Il s'attira les bonnes grâces du directeur de l'hospice en organisant des spectacles avec les malades. Il continua à écrire des romans historiques ainsi qu'une nouvelle somme érotique et philosophique, les Journées de Florbelle ou la Nature dévoilée, qui devait reprendre et approfondir le projet des Cent Vingt Journées. Le manuscrit en fut saisi par la police. Le marquis mourut le 2 décembre 1814. Malgré les demandes expresses de son testament, il fut enterré religieusement mais, selon son souhait, le lieu de sa sépulture resta secret. Ses héritiers ordonnèrent la destruction des manuscrits saisis. Partiellement inédite jusqu'au xxe s. (notamment les Cent Vingt Journées de Sodome, livre publié en 1904), entourée de silences, d'anathèmes et de procès d'outrages aux bonnes mœurs (le dernier date de 1957), l'œuvre de Sade ne fut guère reconnue avant Apollinaire et les surréalistes, qui saluèrent la revendication d'une liberté absolue face à la contrainte sociale, à la fois morale, religieuse et langagière. Mais Sade est aussi un écrivain du xviiie s. qui détourne et inverse les valeurs de la bourgeoisie des Lumières : le culte de la Nature, le droit au bonheur peuvent légitimer tous les crimes, le sensualisme peut justifier les sensations les plus violentes et les plus singulières. La victime détruite se recompose sous la forme des dissertations qu'elle inspire à son bourreau. D'où une structure narrative originale, caractérisée par l'alternance de la scène libertine et d'un discours philosophique où figurent en bonne place ceux que nous considérons pourtant comme les inventeurs des droits de l'homme... L'ironie aristocratique de Sade oblige ainsi à une remise en cause idéologique, que la notion de sadisme a longtemps occulté.

Les Cent Vingt Journées de Sodome, récit composé à la Bastille en 1785. Le manuscrit, abandonné par lui lors de son transfert à Charenton à la veille du 14 juillet 1789, a été publié pour la première fois en 1904 par le psychiatre allemand Iwan Bloch sous le pseudonyme d'Eugen Duehren. Quatre libertins (un duc, un juge, un financier, un prince de l'Église) s'enferment dans un château fort de la Forêt-Noire pour assouvir toutes leurs passions sur une vingtaine de victimes des deux sexes. Les scènes d'orgies alternent avec les récits des « historiennes », anciennes prostituées connaissant toutes les perversions humaines. Les quatre mois de cette « école du libertinage » sont organisés selon une progression qui fait passer des passions simples aux meurtres et aux tortures les plus raffinées, du rythme romanesque à l'inventaire saccadé. Le manuscrit reste inachevé comme si la langue se révélait incapable de dire une indicible horreur.

La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, suivie de l'Histoire de Juliette, sa sœur, ou les Prospérités du vice, roman publié en 1797. Il correspond à la troisième version de ce qui était à l'origine un conte de style voltairien, les Infortunes de la vertu, chargé d'illustrer l'immoralité de la société et de l'univers. Chaque vertu pratiquée par l'héroïne amenait une catastrophe et sa punition. Une seconde version, Justine ou les Malheurs de la vertu, plus développée et plus explicite dans les scènes sexuelles, parut en 1791. La Nouvelle Justine donne une ampleur nouvelle à cet argument et étale jusqu'à ses limites le ressassement des orgies. Le roman repose sur l'opposition de deux sœurs, la blonde et pieuse Justine et la brune et cynique Juliette. Toutes deux, élevées au couvent, sont jetées à la rue par la disparition de leurs parents. Justine traîne une existence de vertu misérable, elle tombe entre les mains de personnages dont la façade d'honorabilité sociale recouvre les pires perversions (clergé, aristocrates et parlementaires). Une attitude diamétralement opposée permet à Juliette, qui n'a pas de scrupule à se prostituer, de se tailler rapidement une place de reine dans le monde des courtisanes. Après s'être imposée à Paris et avoir fait un mariage honorable, elle entreprend un voyage triomphal dans la péninsule italienne dont elle rencontre les princes, en particulier le pape et le roi des Deux-Siciles. Le récit fait alterner les orgies les plus complexes et les plus sanglantes avec les débats philosophiques pour lesquels l'auteur n'hésite pas à emprunter à ses devanciers des Lumières. Il recopie (ou restitue de mémoire) des passages de Voltaire, d'Holbach ou Fréret. Les personnages répètent les principaux arguments en faveur de l'athéisme et de la relativité de toute morale. La fin du roman fait se rencontrer les deux sœurs et mourir Justine, foudroyée par l'orage : conclusion métaphysique qui marque l'ambiguïté d'une œuvre hésitant entre l'absence de Dieu et la foi en un « Être suprême en méchanceté ».

La Philosophie dans le boudoir, dialogue publié anonymement en 1795 comme « ouvrage posthume de l'auteur de Justine », et sous-titré ultérieurement « les Instituteurs immoraux ». Sept dialogues retracent l'éducation libertine, à la fois physique, intellectuelle et morale de la jeune Eugénie, par Mme de Saint-Ange, son frère le chevalier et le scélérat Dolmancé. Le jardinier Augustin et le valet Lapierre constituent la main-d'œuvre érotique de cette éducation. Les scènes sexuelles alternent avec les exposés physiologiques et philosophiques. Dolmancé n'a pas de mal à réfuter les arguments rousseauistes du chevalier et à inculquer à la jeune fille immoralisme et athéisme. Le cinquième dialogue comprend la lecture d'un long pamphlet révolutionnaire et plus précisément thermidorien, intitulé Français, encore un effort si vous voulez être républicain, qui appelle à la suppression de toute religion et à la réduction au minimum de toute législation contraignante. Cette œuvre qui exalte la jouissance sexuelle trouve son apogée dans la répudiation par Eugénie de sa mère venue la rechercher. Mme de Mistival est violée, battue, contaminée par la vérole et finalement cousue : conclusion où la transgression la plus violente rejoint paradoxalement le conformiste interdit de la mère. On n'a qu'une hâte : suturer ce qui bée – ce qui a fait dire à Lacan (Kant avec Sade) que sur ce plan Sade ne le cédait en rien à Kant.