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Nicolas Edme Rétif, dit Restif de La Bretonne ou Nicolas Edme Rétif, dit Rétif de La Bretonne

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Sacy 1734 – Paris 1806).

La place longtemps attribuée à Restif par l'histoire littéraire est sans commune mesure avec l'ampleur de son œuvre et, surtout, le retentissement qu'elle connut tant en France qu'à l'étranger. Né dans une famille de paysans propriétaires, il devint apprenti chez un imprimeur d'Auxerre avant d'être typographe dans la capitale. Ce déracinement fut essentiel dans sa vie et son œuvre. Parisien, Restif revendiqua ses origines paysannes, de même que Jean-Jacques Rousseau ne cessa de se proclamer « citoyen de Genève ». L'émigration fut ressentie par lui à la fois comme une promotion et comme une chute. Promotion, car elle lui permit de côtoyer les grands noms de la littérature et de devenir lui-même auteur. Chute, car le riche paysan était devenu un pauvre citadin, appartenant à un prolétariat littéraire qui s'était gonflé à la veille de la Révolution. Chargé de composer typographiquement un roman de Mme Riccoboni, il se risqua à écrire lui-même un récit sensible de la même veine, la Famille vertueuse, qui parut en 1767. Il ne se passa dès lors plus d'année sans qu'il ne publiât un ou plusieurs titres. Polygraphe, il rédigeait très vite des œuvres souvent proches les unes des autres. Il affectionna comme ses contemporains le genre épistolaire et le recueil de nouvelles, deux formes qui concilient discontinuité et unité et qui, chez lui, restent ouvertes, toujours susceptibles d'addition. Restif compose en effet par adjonction, jamais par suppression. Son style s'en ressent souvent et son œuvre prend des proportions qui découragent la réédition et la lecture exhaustive. Ainsi que chez de nombreux autres représentants du prolétariat littéraire du temps, l'écriture apparaît pour Restif comme une jouissance et une nécessité économique. Besoin intime et conditions extérieures le poussent à écrire vite et beaucoup, sur le modèle du journalisme.

Cette production est animée par une double tension qui interdit de parler sans nuances du réalisme de Restif. La première touche au dilemme traditionnel du roman classique entre réalisme et moralisme. La volonté répétée d'être moral, le souci d'une action pédagogique similaire à celle que postulaient les Lumières traversent une description complaisante des milieux louches de la prostitution et de la courtisanerie. Le goût de Restif pour le Palais-Royal et les lieux malfamés de la capitale se concilie chez lui avec des convictions vertueuses, par le biais du natalisme. Toute étreinte, même incestueuse, est louable dès lors qu'elle est productrice et procréatrice, comme le proclame l'Anti-Justine (1798), livre où il verse carrément du côté de la pornographie, dans une rivalité haineuse avec Sade, aristocrate dont il dénonce le libertinage immoral. L'obsession sexuelle aiguise de fait le regard que Restif porte sur la société et se transforme en projet réformiste dans le Pornographe ou la Prostitution réformée (1769) qui ouvre une série de projets utopiques : le Mimographe ou le Théâtre réformé (1770), les Gynographes ou la Femme réformée (1777), à quoi fait pendant l'Andrographe ou l'Homme réformé (1782), le Thesmographe ou les Lois réformées, qui date de l'effervescence législative de 1789, et le Glossografe ou la Langue réformée, proposition de réforme de l'orthographe mise en pratique par l'auteur sans plus tarder. Une telle liste prouve les ambitions de Restif et l'universalité de ses préoccupations. Au nom de l'idéal encyclopédique des Lumières, il touche à tout. Les limites de ses compétences ne l'empêchent pas, bien au contraire, de construire les hypothèses les plus audacieuses et les romans théoriques les plus fous.

On aborde là la seconde tension sensible dans son œuvre, entre réalisme et fantastique. On trouve en effet dans ses récits des peintures de l'Auxerrois natal, des renseignements sur la vie paysanne qui sont une mine pour l'historien, puis une évocation du Paris populaire à la veille de la Révolution. Mais il ne faut pas se hâter de parler de document : la fresque de la campagne est en partie mythique, celle de Paris largement imaginaire. L'hommage qu'il rend à ses origines dans la Vie de mon père (1779) passe par la reconstitution fantasmatique d'un roman familial. Quelques années plus tôt il avait puisé dans cette même autobiographie les éléments du Paysan perverti, histoire du jeune Edmond, paysan monté à Paris, non pas pour y faire fortune et s'y imposer comme Jacob, le paysan parvenu de Marivaux, mais s'y encanailler et s'y perdre. Le succès du roman en 1775 le conduisit à publier un recueil parallèle et complémentaire, la Paysanne pervertie (1776). Le désir autobiographique conduira vingt ans plus tard à des confessions à la manière de Rousseau, publiées sous le titre de M. Nicolas ou le Cœur humain dévoilé (1794-1797), qui brouillent le contrat autobiographique en usant du rêve pour inscrire du fictionnel. Cette tendance à rêver sa vie conduisit Restif à écrire, après M. Nicolas, des Revies, épisodes de son existence récrits selon un scénario nouveau, autobiographie hypothétique. Le témoin chez Restif est d'abord visionnaire. Ses reportages parisiens suivent la pente de ses obsessions. Il est significatif qu'ils privilégient la nuit dans les Nuits de Paris ou le Spectateur nocturne (1788-1794), moment où l'on peut surprendre les secrets, où les rêves prennent le pas sur la réalité, où les obsessions s'expriment en graffiti sur les murs ou les parapets des ponts (Mes inscriptions,1780-1787).

L'inspiration est plus nettement fantastique encore dans la Découverte australe par un homme volant ou le Dédale français (1781), où un couple crée une société utopique et colonise un monde étrange d'hybrides et d'hommes-animaux. Restif donne libre cours à sa fantaisie. Il suppose une infinité d'intermédiaires entre l'homme et l'animal, l'ici et l'ailleurs, le visible et l'invisible. Les hypothèses biologiques de la Découverte australe rejoignent les visions cosmologiques de la Philosophie de M. Nicolas (1796), qui achève le portrait autobiographique par une radiographie intellectuelle. La physique, première partie de cette philosophie tétralogique (ma physique, ma morale, ma religion, ma politique), présente un système panthéiste et, plus précisément, pansexualiste de l'univers. Tous les corps célestes, étoiles et planètes, sont dotés d'un sexe et leurs mouvements et révolutions deviennent des parades nuptiales et des accouplements. De ce coït universel naissent sans fin des espèces et des éléments nouveaux.

Restif de son vivant fut regardé comme un original à l'exemple de Sébastien Mercier, qui fut longtemps son ami. Il s'intéressa à presque tous les genres littéraires : nouvelle, roman, essai, pamphlet, mais aussi théâtre, en particulier dans le Drame de la vie, impossible transposition à la scène des faits marquants de M. Nicolas. Il donna son avis sur presque toutes les questions du temps : morales, sociales, esthétiques, politiques, scientifiques. Son audience fut très grande en Allemagne où il retint l'attention des plus grands, Goethe, Schiller, Humboldt, et où ses œuvres furent abondamment traduites. Son influence en France resta plus souterraine. Son panthéisme vitaliste a sans doute inspiré Fourier. Il a été tiré vers l'illuminisme et le mysticisme par Nerval. Mais le drame de Restif est d'avoir été annexé comme précurseur par l'école réaliste puis naturaliste. Après avoir été présenté comme un imitateur besogneux et populaire de Voltaire ou de Rousseau (« Jean-Jacques du ruisseau »), il est devenu l'ancêtre de Balzac ou de Zola. Il a également fait les frais d'une psychiatrie avide de diagnostiquer un fétichisme du pied ou un goût de l'inceste qu'il avoue d'ailleurs ingénument. Son œuvre immense de centaines de volumes a été réduite à quelques titres, mais ne cesse pour autant aujourd'hui de rallier de nouveaux lecteurs.