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Raymond Queneau

Raymond Queneau
Raymond Queneau

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Le Havre 1903 – Paris 1976).

Son œuvre inclassable, ludique et classique, souriante et grave, exigeante et cocasse, érudite et populaire, a traversé le surréalisme, la littérature engagée et le nouveau roman sans se plier au sérieux ni à la bonne conscience qui accompagnent les écoles. En dépit d'une vie personnelle et d'une carrière d'éditeur (chez Gallimard) assez lisses, cet homme plein de mystère, d'un anticonformisme radical, est habité par une insatisfaction chronique qui le conduit en 1932 à entreprendre une analyse et anime sa curiosité insatiable pour tous les domaines de la connaissance. Queneau est passionné par les religions, l'ésotérisme, les philosophies orientales, mais aussi par les mathématiques, notamment l'arithmétique des nombres premiers : membre de la Société mathématique de France, il publie des articles (Bords, 1963) et invente les « Suites de Queneau ». Cette disposition encyclopédique (de 1930 à 1937, il s'est livré à un travail d'érudition hétérodoxe transposé dans l'Encyclopédie des sciences inexactes des Enfants du limon, 1938) l'amène en 1954 à diriger l'Encyclopédie de la Pléiade.

L'écriture est pour Queneau une morale – un ensemble de règles – élémentaire, car fondée sur une combinatoire d'éléments mais aussi sur la modestie, la simplicité, le classicisme. Il fait un temps partie du groupe surréaliste mais rompt brutalement (1929) en raison de divergences personnelles et de sa méfiance envers la valorisation de l'inspiration involontaire. Odile (1937) raconte sa prise de conscience de l'importance du « français parlé » et des valeurs formelles d'harmonie et de composition qui sont celles du classicisme, lors d'un voyage en Grèce qui l'a libéré des surréalistes (le Voyage en Grèce, 1973, articles de 1937-1940). Né du projet singulier de réécrire le Discours de la méthode, son premier roman, le Chiendent (1933), manifeste donc sans ambiguïté l'attention qu'il porte au langage et son souci d'une « technique consciente du roman » opposée au « laisser-aller » du genre.

L'interrogation sur le langage est au cœur de l'œuvre de Queneau, qui formule sa défense du « néo-français » et ses propositions, sérieuses et moins sérieuses, de réforme de l'orthographe et de la syntaxe dans Bâtons, chiffres et lettres (1950) et Meccano (1966). Décidé à « botter le train au langage », il crée un idiolecte où les tournures archaïques et précieuses se mêlent à l'argot et aux syntagmes figés du parler quotidien. Il joue en virtuose des niveaux de langue les plus divers et du télescopage des usages littéraires (passé simple, imparfait du subjonctif) avec les approximations, calembours et vulgarités (le « mon cul » baptisé par Barthes « clausule zazique ») du langage populaire, multiplie les déformations et transformations burlesques des vocables, invente des orthographes phonétiques (« houature » ou « achélème ») et des agglutinations mimétiques (« Doukipudonktan »).

Membre du Collège de pataphysique (« science des solutions imaginaires et de la conciliation des contraires ») en 1950 et membre fondateur de l'Oulipo en 1960, Queneau prône également l'utilisation des contraintes, toujours ludiques mais obéissant à une logique implacable, pour structurer et engendrer romans et poèmes. Exercices de style (1947), œuvre « oulipienne par anticipation » inspirée par l'Art de la fugue de Bach, explore les potentialités de l'énonciation en racontant de 99 façons une anecdote insignifiante. Cent Mille Milliards de poèmes (1961) est le recueil, interactif avant l'heure, de dix sonnets dont les vers, inscrits sur des bandelettes, sont interchangeables car pourvus de rimes et de constructions syntaxiques identiques, ce qui produit 1014 combinaisons.

Queneau a écrit des essais très variés mais aussi des chansons, a été scénariste (Monsieur Ripois de René Clement, la Mort en ce jardin de Bunuel...) et, à l'occasion, acteur. Entre 1933 et 1975, il a écrit plus de mille poèmes et quinze romans. Romans et recueils poétiques relèvent pour lui d'une même démarche : le poème est narratif, et le roman doit aussi être un poème, avec de fortes contraintes structurales et des effets de réitération.

Queneau fait le procès de l'exploitation exclusive de la métaphore et de l'image dans la poésie (les Ziaux, 1943). Considérant le poète comme un artisan plutôt qu'un inspiré, il prône un classicisme caractérisé par l'attachement aux formes fixes, à l'alexandrin et aux structures rythmiques du vers, et utilise l'arbitraire et les contraintes du langage comme des moyens d'invention infinie. Sa poésie accueille le langage et les réalités du quotidien (l'espace vécu dans Courir les rues, 1967, Battre la campagne, 1968, Fendre les flots, 1969), les registres trivial et élevé, cocasse et tragique (l'Instant fatal, 1948), le discours psychanalytique (Chêne et chien, 1937, raconte sa psychanalyse) ou scientifique (sa Petite Cosmogonie portative, 1950, est une épopée parodique et encyclopédique qui mène de la genèse de la terre aux sciences modernes). Son dernier recueil, Morale élémentaire (1975), mêle l'autobiographie, la contrainte formelle (il invente une forme), l'arithmétique (3 parties de 51, 16 et 64 textes, soit un total de 131, plus petit nombre premier palindromique non trivial) et la quête mystique (les textes de la troisième partie illustrent les 64 hexagones du Yi King, le Livre des changements chinois).

Ses romans d'avant-guerre (les Derniers jours, 1936 ; Un rude hiver, 1939 ; Saint-Glinglin, 1948, qui reprend Gueule de Pierre, 1934, et les Temps mêlés, 1941) sont plutôt sombres et leur trame narrative est relativement linéaire. Après la guerre (Pierrot mon ami, 1942 ; Loin de Rueil, 1944 ; On est toujours trop bon avec les femmes, 1947 ; le Dimanche de la vie, 1952 ; le Vol d'Icare, 1968), il exploite davantage le jeu sur les possibles narratifs et le potentiel comique. Zazie dans le métro (1959), qui le rend célèbre, est une interrogation sur la confusion des langues, des genres et des sexes plus complexe qu'il n'y paraît, qui parodie la Bible, le roman d'éducation, Ulysse ou la bande dessinée, fourmille de trouvailles langagières mais exploite aussi les ressources d'un comique plus grossier. Les Fleurs bleues (1965) est une réflexion cocasse et taoïste (Étiemble) sur l'histoire, le rêve et la psychanalyse, qui confond jusqu'au vertige deux existences : Cidrolin se prélasse sur une péniche et rêve qu'il est le duc d'Auge (anagramme de Ego), lequel traverse sept siècles d'histoire en rêvant qu'il est Cidrolin.

De poèmes en romans, Raymond Queneau a construit un univers original, qui mêle banalité quotidienne et merveilleux, légèreté et profondeur, rire et tragique. Plus autobiographiques qu'il n'y paraît, ses antihéros, dépourvus d'ambition, voire de désirs, sont animés par la nostalgie de l'innocence, en quête d'une impossible ataraxie, et ses fables facétieuses, sous-tendues par des préoccupations métaphysiques (être et non-être, contamination du réel par l'irréel, fuite du temps...). Sa virtuosité formelle est un moyen de surmonter une angoisse existentielle et son sourire malicieux une politesse du désespoir.