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Pologne

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

En 966, Mieszko Ier se convertit au christianisme. Les tribus slaves qui l'ont choisi pour chef ignorent l'écriture, mais possèdent un patrimoine artistique développé, une littérature orale polonaise, empruntant souvent la forme du récitatif (consignée dans les documents religieux plus tardifs comme cantus paganici). Les moines bénédictins et cisterciens, venus souvent de France, introduisent le latin, apportent des livres religieux, mais aussi ceux des auteurs de l'Antiquité, créent des écoles autour des cathédrales où ils alphabétisent des cercles de plus en plus vastes de la population et forment le fleuron des érudits polonais (litterati). Une prière, l'Hymne à la mère de Dieu, est le plus ancien texte connu en vers de langue polonaise. Il est conservé dans un manuscrit de 1407, mais sa composition daterait de la fin du xe s. À partir de 1350, il devient l'hymne dynastique des Jagellons avant de devenir le « carmen patrium » au xve s. Au moment de son entrée dans l'Europe chrétienne, le premier prince des Polanes fait rédiger le Dagome iudex, une description du territoire qu'il confie à la protection de la papauté. Ce premier écrit en latin conçu en Pologne avant 992 est conservé au Vatican. Les Sermons de Sainte-Croix (xive s.) et les Sermons de Gniezno (xve s.) sont les plus anciens textes polonais en prose. Les traductions de la Bible (le Psautier du monastère de Saint-Florian et la Bible de la reine Sophie, xive-xve s.), la Légende de saint Alexis (xve s.), un poème didactique témoignant des aspirations à la sainteté des hommes du Moyen Âge, la Conversation de Maître Policarpe avec la Mort, un dialogue du xve s., constituent les ouvrages de référence sur la naissance d'une littérature de langue polonaise à la recherche de son expression par rapport au latin. Des satires comme Sur les paysans paresseux, Sur les prêtres ou De la manière de se tenir à table sont l'expression d'une littérature laïque qui, par ailleurs, développe amplement en langue vernaculaire les chants d'amour et les frivolités. Les plus belles œuvres latines précoces sont rédigées par des moines étrangers : les Annales de Jordan (fin du xe s.), écrites sur le modèle des Annales de Fulda, sont attribuées au premier évêque venu en Pologne ; un moine bénédictin, originaire du couvent de Saint-Gilles en Provence, élève de Hildeberg de Lavardin, connu comme « Gall anonim » [le Gaulois anonyme], compose les Chroniques (xiie s.). Les trois livres relatent l'histoire de son pays d'adoption : des débuts mythiques, en passant par l'ascendance de Mieszko, jusqu'à l'époque qui lui est contemporaine et s'arrêtent en 1113. Wincenty Kadłubek est le premier auteur polonais de langue latine dont l'œuvre soit parvenue jusqu'à nous. Après des études à Cracovie, il parfait sa formation à Paris. Il rédige sa Chronique polonaise de 1190 à 1205 (l'histoire de la Pologne de ses débuts à 1202) avec une immense érudition méthodologique et dans un style parfait (ornatus difficilis). Le premier à être considéré comme un historien est Jan Długosz (1415-1480), auteur des Annales seu Regni Poloniae (1455-1480), qui envisagent l'histoire polonaise jusqu'en 1480. Poésies de circonstances, épitaphes, pièces de théâtres, vies de saints, récits amusants et satiriques d'étudiants circulent pendant toute l'époque médiévale. Parmi les chants, le plus ancien est le Gaude Mater Polonia, écrit en latin par Vincent de Kielce pour la canonisation de saint Stanislas (XIII).

Renaissance et baroque

La Renaissance polonaise commence approximativement en 1475, date à laquelle le latin du siècle d'Or (Ier siècle av. J.-C.) est seul à légitimer une œuvre littéraire. La jeunesse polonaise part faire ses humanités en Italie après un premier cursus à l'université de Cracovie ou de Królewiec. Si Mikołaj Rej (1505-1569) est cité comme celui qui revendique le premier une littérature de langue polonaise, Jan Kochanowski (1530-1584) est non seulement un immense poète de langue latine, mais aussi celui qui crée la poésie polonaise et codifie sa versification avec les Chants qu'il écrit toute sa vie, les Thrènes (1580) conçus à la mort de sa fille. La littérature polonaise confirme son unité culturelle avec l'Europe occidentale et méditerranéenne tandis que le Royaume de Pologne, à l'apogée de sa puissance économique, connaît, grâce à la tolérance religieuse de ses monarques, un afflux d'intellectuels et d'artistes de toutes confessions persécutés chez eux. Une littérature politique se développe avec Andrzej Frycz Modrzewski (1503-1572), qui réfléchit aux réformes utiles à la République nobiliaire dans son De Republica emendada, ou le jésuite Piotr Skarga (1536-1612), dont les Sermons à la Diète (1597) constituent un authentique traité de politique dans lequel il dénonce les « maladies polonaises » que sont chez les députés l'avidité, les désaccords, le manque de foi, la volonté d'affaiblir le pouvoir royal, les manipulations juridiques. Mikołaj Sęp Szarzyński (1550-1581), dont l'œuvre poétique, Rythmes ou vers polonais (1601), subit la marque du luthérianisme, se situe dans l'intervalle entre la Renaissance et le Baroque. Là où pour un Kochanowski l'univers était le don merveilleux et parfait d'un deus artifex, chez Sep Szarzynski il est le lieu d'un combat dont l'enjeu est le salut de l'âme. Jan Andrzej Morsztyn (1621-1693) ouvre la littérature du Baroque après avoir été le traducteur du Cid (1660). Son Luth, terminé l'année suivante, est un recueil poétique de plus de 200 textes (sonnets, poèmes amoureux ou de circonstance, bagatelles) qui témoigne d'une grande maîtrise de l'art poétique associée à une ardente imagination baroque. Jan Chryzostom Pasek (1636-1701) nous lègue de truculents Mémoires à la langue à peine transposée d'une narration orale, saturée de macaronismes et relatant ses exploits supposés au service de la République des deux Nations entre 1656 et 1688. Il est le représentant typique de la noblesse polonaise du xviie s. qui s'était inventé une généalogie remontant à un peuple oriental, les Sarmates. Au xixe s., Sienkiewicz s'inspirera de Pasek dans ses romans historiques, notamment dans les dialogues prêtés à l'un des principaux personnages de sa Trilogie, Zagłoba. Le baroque sarmate de Wacław Potocki (1621-1696) est plus austère sur le fond (les Aigles sarmates ne volent plus aussi haut que jadis), mais pas dans la forme : le titre de son poème épique la Guerre de Chocim (1670) ne comporte pas moins de 87 mots ! Les Lettres à Marysieńka (1665-1683), écrites par le roi Jean III Sobieski à son épouse Marie de la Grange d'Arquien, constituent un document digne d'intérêt sur les relations amoureuses dans l'ancienne Pologne.

Un renouveau

Le xviiie s. est à la fois celui du déclin de l'État polonais jusqu'à sa disparition et d'un renouveau de la littérature polonaise, ferment dont se nourrira une nation rebelle, jusqu'au jour de sa renaissance étatique. Ignacy Krasicki (1735-1801) publie en 1774 l'Hymne à l'amour de la patrie, un chef-d'œuvre de la poésie des Lumières. Il est surtout connu pour ses poèmes héroï-comiques, ses contes et ses satires. Stanisław Trembecki (1739-1812), le poète de la cour du roi Stanislas Auguste Poniatowski, est le plus raffiné des auteurs des Lumières polonaises dont il domine tous les styles. Franciszek Karpiński (1741-1825) est le plus populaire des poètes de son époque, « poète au tendre cœur », auteur de Laura et Filon d'un sentimentalisme parfait. Le désastre national (paralysie du système politique par l'intervention de la Russie et de la Saxe) entraîne une multiplication d'écrits politiques dont certains ont joué un rôle considérable dans l'évolution de la conscience citoyenne : Stanisław Konarski (1700-1773), De la manière efficace de délibérer (1760-1763) ; Hugo Kołłątaj (1750-1812), l'Ordre physique et moral (1810) ; Stanisław Staszic, Avertissements à la Pologne (1790) ; la Voix libre, garantie de liberté (1743), longtemps attribué à Stanisław Leszczyński (1677-1766), roi de Pologne et beau-père de louis XV, est un traité politique majeur rédigé par Mateusz Białłozor. Le Manuscrit trouvé à Saragosse (1803-1815) est l'œuvre écrite en français par Jan Potocki, 1761-1815, un noble polonais, député à la Grande Diète. Il fut de ceux qui votèrent la Constitution du 3 mai 1791, dont Catherine II de Russie prit prétexte pour envahir la Pologne, prétendant que es Jacobins étaient à ses portes !

Du romantisme à la Jeune Pologne

La littérature polonaise du xixe s. est celle d'un pays occupé par trois puissances étrangères (la Prusse, la Russie et l'Empire Austro-Hongrois), dont la population lutte par tous les moyens pour retrouver son indépendance. Le romantisme polonais commence en 1822 avec la parution des Ballades et Romances de Adam Mickiewicz. Adam Mickiewicz (1798-1855) est avec Juliusz Słowacki (1809-1849) et Zygmunt Krasiński (1812-1859) le plus grand poète prophète de la nation polonaise. Si le romantisme polonais possède toutes les caractéristiques du courant romantique européen, il en diffère pourtant par l'amour contrarié porté à la patrie opprimée qui devient l'un des thèmes dominants. Mickiewicz dans les Aïeux (1823,1832), Konrad Wallenrod (1828), les Livres de la Nation polonaise et du pèlerinage polonais (1832), Słowacki dans Kordian (1834), le Voyage de Naples en Terre sainte (1836), Balladyna (1839), Lilla Weneda (1840), le Roi Esprit (1845), Krasiński dans l'Aube (1841-1843), Irydion (1832-1833), la Comédie non divine (1833), les Psaumes de l'avenir (1845-1846), témoignent de leurs souffrances comme de celles de leur nation, non sans chercher à faire naître l'espoir d'un avenir plus clément, celui de la résurrection de leur pays. En contrepoint à ces vers messianiques, ils se livrent à des longues évocations du bonheur perdu dont la plus célèbre est le Messire Thaddée (1834) de Mickiewicz, long poème où il fait revivre sa Lituanie natale au dernier moment d'espoir, celui du passage de l'armée napoléonienne marchant sur Moscou. Le quatrième grand romantique est Cyprian K. Norwid (1821-1883), incompris de son époque, il laisse une œuvre plus tournée vers l'avenir pour le fond comme pour la forme. Comme il le prédisait dans son poème Qu'as tu fais à Athènes, Socrates (1856), lui aussi sera redécouvert et hautement apprécié par les générations futures, celles du xxe s. Une autre caractéristique des romantiques polonais est qu'ils n'ont pratiquement pas vécu en Pologne, mais en France. Leurs pièces de théâtre, dont certaines étaient très appréciées en lecture par leurs compatriotes, n'ont jamais été montées de leur vivant. Les romantiques qui s'exilent après l'échec de l'insurrection de 1830, se voient contestés jusque dans leur écriture après l'insurrection de 1863 écrasée dans le sang. La jeune génération des Positivistes leur reproche d'avoir entraîné les Polonais à des soulèvements catastrophiques avec leurs vers. Eliza Orzeszkowa (1841-1910), Maria Konopnicka (1842-1910), Bolesław Prus (1847-1912) ou Henryk Sienkiewicz (1846-1916) se proposent de renforcer « l'organisme social » par un « travail à la base », par l'éducation, la sensibilisation aux problèmes de la société, l'unification de toutes les couches de celle-ci (de l'aristocratie à la paysannerie) et de toutes ses composantes (les femmes, les enfants, les juifs, etc.). Le roman est leur genre littéraire préféré, ils y atteignent une grande perfection avec des livres comme Sur le bord du Niemmen de E. Orzeszkowa, la Poupée de B. Prus ou les romans historiques de H. Sienkiewicz, dont Quo vadis (1895-1896) qui vaut à la littérature d'un pays qui n'existe pas son premier prix Nobel (1905). Les nouvelles, souvent publiées d'abord dans la presse, ne manquent pas de jouer le rôle de sensibilisation aux drames sociaux qui leur est imparti (le Gilet, 1882 ; l'Orgue de Barbarie, 1880 de B. Prus). À leur tour, les Positivistes se voient critiqués par les écrivains de la Jeune Pologne (1895-1914) qui souhaitent une littérature sans fin utilitaire. L'Artiste est au-dessus de la vie, au-dessus du monde, il est le Seigneur des seigneurs, proclame leur théoricien Stanisław Przybyszewski (1868-1927) dans son Confiteor (1899) comme dans la Vie de Cracovie (1897-1900) dont il est le rédacteur en chef pendant trois ans. Zenon Przesmycki (pseud. Myriam) (1861-1944) jouit d'une grande influence, notamment par les revues du mouvement qu'il dirige (la Vie publiée à Varsovie, 1887-1891 ; Chimera, Varsovie, 1901-1907, la plus belle revue de toute l'histoire de la presse polonaise avec les illustrations des artistes de la Jeune Pologne), mais aussi par ses traductions dont celle du Bâteau ivre est un événement littéraire en 1892. Si les premières œuvres de la Jeune Pologne témoignent d'un révolte anarchique où la quête du sens de la vie et de la mort domine (Rien n'est sûr excepté l'horreur et la douleur. Il n'y a qu'une poussière d'âmes ballottées par le destin qui s'écrasent les unes contre les autres au-dessus de abîmes , A. Górski), celles qui résistent au temps sont de la plume du grand romancier Stefan Żeromski (1864-1925), auteur des Travaux de Sisyphe (1897) et surtout des Cendres (1904), du romancier Władysław Reymont (1867-1925) connu pour ses Paysans (1904-1909), de Wacław Berent (1873-1940) à la prose expressionniste. Ce sont aussi les écrits des poètes tels Kazimierz Przerwa Tetmajer (1865-1940), Antoni Lange (1863-1929), Wacław Rolicz-Lieder (1866-1912) ou Jan Kasprowicz (1860-1926), dont les Hymnes sont un « appel au Dieu inaccessible entre les étoiles » et dont la plaquette le Cheval héroïque et la maison qui s'effondre dénonce les névroses de la culture bourgeoise et annonce par son impressionnisme la poésie de xxe s. Bolesław Leśmian (1877-1937), poète et dramaturge, oppose la langue du quotidien à celle de la « parole libérée » du poète qui sonde le mystère de l'existence. Le théâtre de la Jeune Pologne s'illustre surtout par la Noce (1901) de Stanisław Wyspiański (1869-1907), mais son répertoire témoigne d'une richesse certaine avec les pièces de Wyspiański (la Varsovienne, 1898 ; la Libération, 1903 ; la Nuit de novembre, 1908), de Gabriela Zapolska (1857-1921) (la Moralité de Madame Dulska, 1906), de S. Przybyszewski (Neige, 1903) ; de Tadeusz Miciński (1873-1918), Dans les Ténèbres du palais d'or (1909).

Deux auteurs échappent aux classifications du xixe s. Józef Ignacy Kraszewski (1812-1887) écrit plus de 500 volumes, des romans historiques où il s'efforce de respecter l'authenticité des faits (la Vieille Légende, 1876 ; l'Époque des rois Sigismond, 1846-1847 ; Brühl, 1875) et toujours très populaires auprès des lecteurs polonais. Aleksander Fredro (1793-1876) est l'auteur de comédies à grand succès (Monsieur Geldhab, 1822 ; les Dames et les Hussards, 1825 ; Monsieur Jowialski, 1832 ; les Serments de demoiselles, 1833 ; Un grand homme pour de petites affaires, 1866-1867).

Liberté retrouvée

La restauration de l'État polonais en 1918 ouvre une époque très particulière pour la littérature polonaise, même si malheureusement celle-ci ne dure que vingt et un ans. La liberté retrouvée autorise la littérature à des dialogues entre ateliers poétiques [le Skamandre : A. Słonimski (1895-1976), Julian Tuwim (1894-1953), Jan Lechoń (1899-1956), Kazimierz Wierzyński (1894-1969) ; le Futurisme : Jerzy Jankowski (1887-1941), Tytus Czyżewski (1880-1945), Bruno Jasieński (1901-1939), Anatol Stern (1899-1968), Aleksander Wat (1900-1967) ; l'Expressionnime : Józef Wittlin (1896-1976), Emil Zegadłowicz (1888-1941) ; l'Avant-garde de Cracovie : Julian Przyboś (1901-1970), Adam Ważyk (1905-1982), Jan Brzękowski (1903-1983) ; l'Authentisme : S. Czernik (1899-1969)] à l'expression d'une originalité littéraire sans contraintes, à une remise en question du caractère sacré de la création des poètes-prophètes ou de la sanctification des modèles nationaux qui permirent à la patrie de survivre à l'oppression. Le traducteur de Nietzsche, Leopold Staff (1878-1957), après une première époque « Jeune Pologne » (Rêves de puissance, 1901 ; Jour de l'âme, 1903), rêve d'harmonie, de simplicité et de mesure, de la beauté vertigineuse de l'univers (les Arbres élevés, 1932 ; la Couleur du miel, 1936), sa forme de « classicisme » jouit d'un grand prestige auprès des jeunes poètes. Maria Pawlikowska-Jasnorzewska (1891-1945) est la première poétesse polonaise à évoquer la sexualité dans de brefs poèmes (les Baisers), non sans humour et finesse. Kazimiera Iłłakowiczówna (1892-1983) livre des albums poétiques chargés de magie et de lyrisme. Władysław Broniewski (1897-1962), poète révolutionnaire emprisonné pour communisme dans l'entre-deux-guerres, est indéniablement l'un des rares auteurs marxistes polonais qui garde son indépendance créative et lègue une œuvre d'une qualité littéraire indéniable. Władysław Sebyła (1902-1940), Mieczysław Jastrun (1903-1983), Konstanty Idelfons Gałczyński (1905-1953), écrivent une poésie très personnelle souvent mise en musique. Jarosław Iwaszkiewicz (1894-1980), poète initialement lié au Skamandre, est surtout l'auteur de nouvelles célèbres (les Demoiselles de Wilko, 1933 ; les Amants de Marone, le Bois de bouleaux, Mère Jeanne des Anges, 1947) où l'amour et la mort s'enchevêtrent, et d'une pièce de théâtre (Un été à Nohan, 1937). Maria Dąbrowska (1889-1965), romancière (les Gens de là-bas, 1926 ; les Aventures d'un homme qui pense ; l'Étoile du matin ; les Nuits et les Jours), commence à rédiger ses Mémoires, document d'un grand intérêt sur le milieu du xxe s. Les plus grands auteurs de cette époque n'en sont pas moins Bruno Schulz (1892-1942), artiste et romancier, auteur des Magasins de cannelle (1933) et du Sanatorium au croque-mort (1936) où les rêves, l'imagination, les fantasmes composent avec la tradition biblique, les femmes démoniaques et une langue polonaise des plus belles. Stanisław Ignacy Witkiewicz (1885-1939) est l'enfant terrible de l'époque : aucun courant philosophique ne résiste à son sarcasme, la faim métaphysique est pour lui l'expérience existentielle majeure, la civilisation court à sa perte, la catastrophe est inévitable (les 622 Chutes de Bungo ou la femme démoniaque, 1910 ; l'Adieu à l'automne, 1927 ; l'Inassouvissement, 1930). Witold Gombrowicz (1904-1969) publie ses premières nouvelles (Mémoires du temps de l'immaturité, 1933), écrit sa première pièce de théâtre (Yvonne, princesse de Bourgogne) et son roman Ferdydurke (1937) où l'immaturité devient une catégorie morale.

La littérature face à l'extermination

Les six années de la Seconde Guerre mondiale correspondent à six millions de citoyens polonais morts. En 1939, la Pologne est envahie par les Allemands à l'Ouest, les Russes à l'Est. Les nazis d'une part, les Soviétiques d'autre part, mettent en place une stratégie de la terreur. Avant d'être étendue à toute la société, l'extermination commence par l'élimination des intellectuels et des cadres de la nation polonaise, les écoles sont fermées, la culture polonaise interdite, toute manifestation de celle-ci réprimée par la peine de mort. L'Endlösung appliqué aux juifs par les nazis décime les cercles littéraires, l'holocauste cause la disparition de la population juive polonaise presque dans son entier. Parmi les écrivains les plus connus de l'entre-deux-guerres, plus d'une centaine disparaissent dès les premiers mois du conflit. D'autres connaissent la déportation dans les Goulags, les camps d'extermination ou de travail. D'autres encore s'exilent, souvent pour rejoindre les forces combattantes polonaises auprès des Alliés. Les muses polonaises ne se taisent pas pour autant. Aux pires moments de répression, de jeunes talents littéraires émergent. Des œuvres qui sont parfois de véritables chefs-d'œuvre survivent à des auteurs dont on ignore presque tout. Certains écrivains, tels Witold Gombrowicz, Czesław Straszewicz, Stanisław Baliński, quittent la Pologne à la veille du cataclysme annoncé. D'autres, c'est le cas de Bruno Schulz assassiné par un officier allemand en 1942, s'y refusent. Un certain nombre se replient avec le gouvernement polonais en Roumanie puis en Hongrie avant de gagner la France et l'Angleterre (1940). Antoni Słonimski, Maria Pawlikowska-Jasnorzewska, Kaswery Pruszyński, Maria Kuncewiczowa s'installent à Londres, Kazimierz Wierzyński, Julian Tuwim (à New York, il écrit un long poème romantique, les Fleurs polonaises, évocation de son quartier juif de Łódź anéanti), Jerzy Wittlin, Jan Lechoń aux États-Unis. Stanisław Ignacy Witkiewicz se suicide le 17 septembre 1939, jour de l'entrée de l'Armée rouge en Pologne. Lech Piwowar, Władysław Sebyła sont immédiatement exécutés par la N.K.W.D. ; Władysław Broniewski (poète de sensibilité communiste), Teodor Parnicki sont emprisonnés par les Soviétiques ; Aleksander Wat, Gustaw Herling-Grudzinski, Beata Obertyńska sont déportés à Vorkuta. Bruno Jasieński disparaît en U.R.S.S. En 1941, la signature du traité Sikorski-Majski entre les Alliés et Staline, qui débouche sur la création de l'Armée polonaise du général Anders autorisant l'évacuation des déportés polonais au Moyen-Orient, permet de sauver les écrivains qui se trouvent dans les Goulags. La Brigade des Carpates attache un intérêt majeur à la parole écrite. Journaux, revues et livres sont publiés sur la route qui mène de Novossibirsk à Rome en passant par l'Iran, l'Irak, la Palestine, Gaza et Tobrouk. Paraissent les anthologies de poésie « militaire », dont les plus célèbres des textes de Broniewski (Aux Juifs polonais, Baïonnette au canon) et de K. Wierzyński, mais aussi la littérature de « Goulag », document terrible sur la déportation sibérienne (Un Monde à part, G. Herling-Grudziński ; Une terre inhumaine, J. Czapski ; Histoire de la famille Korzeniewski, M. Wańkowicz ; les Nuits du Kazakhstan, H. Nagler) ; des reportages : M. Wańkowicz, la Bataille pour conquérir le Mont Cassin, K. Pruszyński, la Route menait par Tobrouk. J. Giedroyć avec J. Czapski et G. H.-Grudziński fondent la revue Kultura (Rome, juin 1947 – Maisons-Laffitte, nov. 2000) et l'Institut littéraire de Maisons-Laffitte (créé à Rome, le 11 février 1946), haut lieu de la littérature polonaise pendant la seconde moitié du xxe s., refuge des œuvres et des auteurs interdits de publication en Pologne et dans le bloc communiste. À Londres, un cercle littéraire extrêmement actif s'organise autour des Wiadomości Polskie, dirigées par M. Grydzewski, qui publient les plus célèbres auteurs polonais (les Skamandrites : K. Pruszyński, M. Hemar), et où paraissent les romans relatant les combats des aviateurs polonais dans la Bataille d'Angleterre (la Division 303, A. Fiedler ; le Dard de Geneviève, J. Meisner).

Le destin des écrivains-soldats diffère fondamentalement de celui des auteurs qui se trouvent à la merci de l'occupant fasciste, mais qui refusent le statut qui leur est fait de « non-homme » pour les uns, de « sous homme » pour les autres, et s'obstinent à recourir à l'écriture pour traduire en mots le Temps du mépris. Malgré la répression, 1 500 titres de revues paraissent clandestinement, 400 imprimeries de la Résistance travaillent en permanence à la publication de la littérature en Pologne. La poésie est le genre littéraire qui survit le mieux, elle circule sans noms d'auteurs ou signée de pseudonymes dans les anthologies ronéotypées, mais bénéficie en outre de transmissions orales. Parmi les auteurs reconnus, L. Staff (1878-1957) témoigne d'un renouveau formel surprenant, J. Przyboś (1901-1970) reste fidèle à ses expérimentations, C. Miłosz (1911) oppose au cauchemar rencontré à chaque angle de rue, le regard de l'enfant qui découvre la beauté du monde, les valeurs éthiques, les possibilités cognitives. Écrite en 1943, sa plaquette le Salut délivre une représentation cruelle de la fin du monde (le ghetto brûle), tandis que la vie continue sur les tombes (Campo dei Fiori). Des jeunes poètes livrent les plus belles pages de la poésie polonaise du xxe s. : K. K. Baczyński (1921-1944), T. Gajcy (1922-1944), A. Trzebiński (1922-1943), L. Stroiński (1921-1944), T. Borowski (1922-1951). Leur poésie est visionnaire, mystique, elle transpose l'expérience du combat, de la souffrance et de la mort dans l'onirisme ou le grotesque par des métaphores d'une grande subtilité. T. Różewicz (1921), l'un des rares survivants de cette génération, traduit la tragédie vécue en vers dépouillés, en mots contraints à chercher le sens premier des valeurs (Inquiétude, 1948). La prose publiée sous l'occupation est rare. Le roman Des pierres pour le remblai de A. Kamiński (1903-1978) est l'un des best-sellers de la guerre. Les nouvelles de J. Iwaszkiewicz (1894-1980), la Bataille dans la plaine de Sedgemoor (1942), Mère Jeanne des Anges (1943), semblent très éloignées des thèmes de l'occupation, y compris celles qui s'apparentent à un questionnement sur les motivations psychologiques des hommes (Ikar ; la Vieille Briquetterie). Les nouvelles de J. Andrzejewski ne sont pas dénuées de valeur littéraire, elles soulèvent la pénible aporie de l'attitude des Polonais à l'égard de leurs concitoyens juifs qui se cachent du côté aryen (la Semaine sainte). Les journaux, publiés après-guerre, constituent une part intéressante de la littérature conçue en ces temps difficiles (Journaux, M. Dąbrowska ; Journal du temps de guerre, M. Nałkowska).

La littérature naît jusque dans les ghettos et les camps de concentration. La poésie la plus chargée d'émotions domine, elle exprime l'effroi, la désolation, mais aussi l'espérance et la résistance. Les textes inscrits sur des bouts de papier précieusement cachés sont la matérialisation du désir de leurs auteurs d'affirmer qu'ils sont des hommes qui refusent d'être réduits à l'état de bête ou d'objet. Ils veulent témoigner (j'ai vu, entendu, touché) en leur nom, mais aussi en celui des autres victimes et se réfèrent au « langage du silence », au caractère magique des mots, difficiles à trouver pour décrire l'horreur d'une expérience sans précédant. Parmi les écrits qui ont échappé à la destruction, les plus précieux sont incontestablement les chroniques d'Emanuel Ringelblum (1900-1944), Oneg Sabbat (1939-1943), véritables archives du destin des juifs en Pologne ; de Janusz Korczak (1878-1942), le Journal du Ghetto, d'Adam Czerniaków (1880-1942), le Journal. Les auteurs juifs écrivent en yiddish, en polonais ou en hébreu. Les plus éminents d'entre eux sont : Jehosza Perle, Henryka Łazowertówna, Avrom Sutzkever, Hirsh Glik, Hilel Cajtlin, Mordekhai Gebirtig, et le seul survivant Aba Kowner. Les textes de Władysław Szlengel (1914-1943) s'inscrivent parmi les chefs-d'œuvre littéraires, notamment ses poèmes réunis sous le titre Ce que j'ai lu aux défunts (Varsovie 1977-1979) qui ne sont pas sans annoncer la poésie de T. Różewicz par leur forme. Ils visualisent le mur qui se dresse de plus en plus haut autour du ghetto, mais aussi dans le cœur des hommes aux prises avec la vision de leur mort imminente. Yitzhaq Katzenelson (1885-1944) nous lègue en langue hébreu le Jour de mon grand malheur (le martyre de son épouse et de ses deux fils à l'Umschlagplatz), les Chants du peuple juif massacré et, écrits au camp de Vittel (il avait été exfiltré de Pologne vers la France dans l'espoir qu'il y survivrait), les Thrènes de Jérémie, quinze chants écrits dans le style biblique sur l'anéantissement du peuple juif avec d'émouvantes évocations des derniers instants de ses proches. Se retrouvent en camp de concentration, à Sachsenhausen : K. Jaworski ; à Ravensbruck : Z. Romanowiczowa ; à Buchenwald : M. Lurczyński ; à Auschwitz : Z. Kossak-Szczucka (chef de file des écrivains catholiques qui, en 1942, au nom de son mouvement, lance sa Protestation dénonçant l'holocauste : « Le monde regarde cet assassinat, plus effroyable que tout ce dont l'histoire a été le témoin et il se tait. Qui se tait devient complice. Qui ne condamne pas autorise. Qui ne proteste pas avec moi n'est ni digne d'être catholique, ni digne d'être chrétien »), T. Hołuj et T. Borowski dont les nouvelles écrites dans le trimestre qui suivit sa libération (l'Adieu à Marie), décrivent avec une précision glaciale le mécanisme de la terreur instaurée à Auschwitz. Le très populaire poète de l'entre-deux-guerres, K.I. Gałczyński (1905-1953) est au stalag d'Altengrabow (son Chant sur les soldats de Westerplatte circule pendant toute la guerre) dont il sort très affaibli. En France, A. Bobkowski croque sur le vif la réalité de l'occupation (En guerre et en paix, 1957). Les Aigles dorés (écrit en 1944-1945), roman d'une facture exceptionnelle, dont la narration n'a rien à voir avec la guerre, est écrit par T. Parnicki (1908-1988) lorsqu'il devient le représentant en U.R.S.S. du gouvernement polonais en exil à Londres. L'exil devient le sort définitif de beaucoup d'écrivains lorsque la libération de la Pologne par l'Armée rouge s'avère chargée d'amertume au point d'être perçue par une majorité de Polonais comme une nouvelle occupation.

Deux littératures

À partir de 1945, et au cours des cinq décennies qui suivent, la Pologne connaît, outre celle de la guerre, deux vagues d'expatriations : après les événements de 1968 (campagne dite « antisioniste » du gouvernement de Władysław Gomułka réprimant par ailleurs particulièrement la liberté d'expression, les intellectuels, les écrivains) et ceux de 1981 (instauration de l'État de guerre par le général Jaruzelski) ; mais aussi trois vagues de retour d'écrivains : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1956 (fin du stalinisme), après 1989 (négociations de la Table ronde instaurant le pluralisme politique suivi de la dissolution du P.O.U.P). Entre 1945 et 1989, la dichotomie de la littérature polonaise en littérature de l'exil et en littérature publiée en Pologne, sous le contrôle plus ou moins étroit de l'État selon les époques, est un fait marquant.

À la fin des années 1940, les écrivains se regroupent autour de la revue Wiadomości en Angleterre puis, de plus en plus, en France autour des Éditions de l'Institut Littéraire et du mensuel Kułtura. Le numéro du mois de mai 1951, où paraît l'article de C. Miłosz « Non » expliquant les raisons de son exil et un premier extrait du Trans-Atlantique de W. Gombrowicz, instaure la résistance culturelle dans le havre de liberté créé par J. Giedroyć et ses collaborateurs. Sans la « Bibliothèque de Kultura », l'œuvre des deux auteurs majeurs (W. Gombrowicz et C. Miłosz), comme celle des nombreux « Gardiens de phare » (C. Straszewicz, G. Herling-Grudziński, J. Stempowski, A. Wat) ou des écrivains-météores au talent condensé parfois dans une œuvre unique (J. Maurer, Z. Haupt, J. Poray-Biernacki, Leo Lipski) interdite en République populaire de Pologne n'aurait pu exister. La dispersion géographique des auteurs (Gombrowicz en Argentine, Miłosz aux États-Unis, Herling-Grudziński en Italie, Leo Lipski en Israël...) favorise l'expression des individualités littéraires, mais prive les écrivains de tout soutien institutionnel, du contact immédiat avec le public pouvant les lire dans le texte, ou des échanges multiples avec la critique. Maria Danielewicz-Zielińska (1907) est le plus éminent critique et historien de la littérature polonaise en émigration. Un seul groupe littéraire déroge à la règle de la solitude, le groupe Continents. Nés en Pologne entre 1934 et 1939, après avoir partagé la géhenne de leurs familles en Sibérie et au Moyen-Orient, ces écrivains vivent en Angleterre et ne se sentent « ni d'ici ni de là-bas » (A. Czerniawski, M. Badowicz, A. Bursza, L. F. Buyno, B. Czaykowski, J. Darowski, E. Dietricz, J.A. Ihnatowicz, Z. Lawrynowicz, M. Paszkiewicz, J. S. Sito, F. Śmieja, B. Taborski).

En Pologne, après une période de révolution en douceur (en littérature un rôle actif est dévolu à la revue Kuźnica [la Forge], où Jan Kott met son génie à convertir les intellectuels au marxisme, et à l'hebdomadaire Odrodzenie [la Renaissance] dirigé d'abord par K. Kuryluk puis par J. Borejsza), le Congrès des écrivains polonais convoqué à Szczecin en janvier 1941 instaure le réalisme socialiste. Il marque une coupure avec l'héritage littéraire tant polonais qu'européen (les œuvres anciennes et modernes des pays impérialistes sont interdites), la littérature soviétique est le modèle à suivre. Les masses prolétariennes et paysannes sont le destinataire privilégié de la littérature, aussi les dictionnaires sont révisés restreignant le vocabulaire utilisable dans les fictions à celui accessible à cette couche de la population. Seuls les sujets autorisés (la lutte pour la paix, la lutte pour le plan de six ans, la collectivisation de l'agriculture, la lutte contre l'infiltration d'agents fascistes) peuvent donner lieu à une publication, les écrivains ne sont plus que « les ingénieurs des âmes humaines », le fruit de leur travail doit servir la formation idéologique de la nation et la propagande marxiste. Ils sont contraints à des réunions bimensuelles de « sections créatives » où leur travail de production est commenté par le collectif, à des séjours dans les usines et dans les champs (les statistiques prévisionnelles de 1950 prévoient le « déplacement de quatre-vingts auteurs sur le terrain » avec pour résultat « trente-huit romans, seize nouvelles, six plaquettes de poésie, quatre pièces de théâtre »). En échange, ils bénéficient d'un mécénat de l'État qui leur assure un statut privilégié dans un pays ruiné par la guerre. Czesław Miłosz émigre (il décrit l'instauration du réalisme socialiste dans la Pensée captive, 1953), quelques écrivains confirmés s'enferment dans le silence (K. Truchanowski, 1904-1994 ; Z. Herbert, 1924-2000), nombre de plumitifs reçoivent des prix littéraires, des jeunes auteurs (les Boutonneux) sèment l'effroi dans les rangs de leurs aînés au nom de « la bataille pour Maïakovski », parmi eux seuls quelques jeunes écrivains (W. Szymborska, 1923 ; T. Konwicki, 1926) confirment leur talent après 1956. La « production » littéraire de cette époque meurt en 1956 tant sa médiocrité est avérée. L'exception concerne le seul roman de valeur Cendre et diamant (1947) de J. Andrzejewski, même si l'auteur, fervent converti au marxisme, l'écrit selon un canevas proposé par le ministre de la Sûreté à des fins politiques. La poésie résiste un peu mieux à la pression idéologique (T. Różewicz se réfugie dans le « traumatisme de guerre » ; J. Przyboś, pourtant membre du P.O.U.P., accepte à peine de simplifier sa poétique par une réduction des métaphores ; L. Staff garde son indépendance en opérant une rupture formelle avec la régularité du vers et l'esthétique, parce qu'« après le massacre l'utopie comme la sagesse ne peuvent plus être envisagées » et connaît sa troisième période d'une qualité similaire à celles des précédentes avec le Temps inerte, 1946 ; l'Osier, 1954 ; les Neufs Muses, 1958). Le théâtre est totalement assujetti, la fonction d'exécuteur des transformations « voulues par Marx, Engels et Lénine » est dévolue à la critique littéraire, ultime instance de la censure.

Le Poème pour adultes (1955) d'Adam Ważyk (1905-1982) ou la Défense de Grenade (1956) de K. Brandys (1916-2000) annoncent la déstalinisation. S. Cat-Mackiewicz (1896-1966) donne le signal du « retour au pays » en regagnant la Pologne. Le viie Congrès des écrivains (2 décembre 1956) rejette définitivement l'allégeance sans condition au pouvoir politique, réclame l'abolition de la censure, la suppression des listes de livres interdits... Désormais, pendant vingt ans, les écrivains n'ont de cesse de se battre pour leur liberté de parole et se livrent à un jeu, souvent douloureux avec la censure. En 1956, année d'embellie, les lecteurs polonais découvrent Sartre, Camus, Steinbeck, Faulkner... L'usage d'une périodisation de la littérature, en fonction des générations successives, s'instaure même si celle-ci est quelque peu artificielle [les débutants de 1956 ne se regroupent ni autour d'un programme ni d'une tranche d'âge : les auteurs qui se sont tus pendant l'époque stalinienne sont enfin publiés. Leurs individualités littéraires sont très différentes, les genres littéraires et les poétiques qu'ils pratiquent également. Certains sont poètes : T. Nowak, (1930-1991) ; J. Harasymowicz, (1933-1999) ; S. Grochowiak, (1934) ; A. Bursa, (1932-1957) ; E . Bryll (1935). D'autres romanciers : W. L. Terlecki (1933-1999), M. Hłasko (1934-1969), J. Krasiński (1928-1999). M. Nowakowski (1935), W. Odojewski (1930), Z. Herbert, M. Białoszewski (1922-1983), B. Drozdowski. T. Różewicz, S. Mrożek (1930) font souffler un vent nouveau sur le théâtre : entre 1945-1948, on parle de la génération de la guerre, c'est l'aube de la Paix ; entre 1949-1956, de la génération des Boutonneux, c'est le réalisme socialiste ; entre 1956-1960, la génération publiant dans la revue Współczesność ; entre 1960-1968, la génération de la revue Orientacje ou Notre petite stabilisation ; en 1968-1970 apparaît la génération de La Nouvelle Vague. Entre 1976-1989, un groupe de poètes s'appelle La Nouvelle Intimité ; entre 1989-1999, on parle du groupe de la revue BruLion et de sa stratégie du scandale.

Entre 1960 et 1969, la génération de la petite stabilisation, particulièrement réticente à envisager les questions politiques, se tourne volontiers vers les mythes, les traditions, auxquels elle donne de nouvelles versions : B. Sadowska, E. Stachura (1937-1979), A. Zaniewski, R. Krynicki (1943). Poursuivent leur carrière T. Konwicki, qui publie ses meilleurs romans [la Clef des songes contemporains (1963), Rien ou le néant (1971), l'Ascension (1967) où il remet en question ses premières œuvres et dresse un inventaire des intrications d'un monde où la vérité se confond avec le mensonge] ; A. Kuśniewicz (1904-1993) ; R. Bratny dont le roman, la Génération des Comlomb nés en 1920, devient un classique ; S. Lem (1921) ; T. Różewicz parvient dans son théâtre et sa poésie à une cristallisation de l'image dramatique du monde ; J. Iwaszkiewicz évalue la valeur de la vie face à la mort.

La Nouvelle Vague

Les événements de mars 1968 sont un point de référence, mais la Nouvelle Vague commence en 1966. Elle aspire à un changement de société, conteste la réalité polonaise, dénonce la langue de bois. Dans leur majorité, ses membres se disent marxistes, ils ne veulent pas changer de système politique, mais le rendre meilleur en parlant de tout ce qui est passé sous silence, en abordant des sujet engagés. Ils se montrent sauvagement agressifs avec leurs prédécesseurs tels Z. Herbert ou S. Grochowiak, auxquels ils reprochent de chercher refuge dans la fiction (J. Kornhauser, A. Zagajewski, le Monde non représenté, 1974). La poésie la plus innovante est celle de S. Barańczak, Communiqué, 1946 ; A. Zagajewski, les Magasins de viande, 1945 ; J. Kornhauser, Dans les usines nous jouons aux révolutionnaires tristes, 1946 ; R. Krynicki, l'Organisme collectif. S. Stabro, E. Lipska, J. Bierezin, L. Szaruga, K. Karasek, J. Markiewicz, J. Kronhold se joignent au mouvement, leurs vers dénoncent le hiatus entre la vérité officielle et les pratiques sociales, le pouvoir absolu de l'appareil politique et policier, la manipulation des faits historiques. Ils utilisent le collage, les pseudo-citations, les artifices de langue journalistique. Le suicide le l'un des leurs, Rafał Wojaczek (1945-1971), auteur de la Saison (1969), un Autre Conte (1970), révèle le tragique de leur génération condamnée à vivre dans « l'air irrespirable du mensonge appelé vérité ». Extrêmement critiques, mais tout aussi talentueux, ces poètes parviennent à préserver leur instinct artistique et à gagner les hautes sphères de la poésie, en dépit du caractère engagé de leur écriture. Le dégel momentané de l'époque de E. Gierek passé (début des années 1970), ils sont interdits de publication. Ils participent à la naissance des Presses parallèles où S. Barańczak donne la pleine mesure de sa richesse créative poussant la langue poétique jusqu'à des limites extrêmes : le Triptyque en béton, fatigue et neige (1980), l'Atlantide et autres poèmes (1986), la Carte postale de ce monde (1988), Voyage hivernal (1994), Une précision chirurgicale (1998). R. Krynicki évolue d'une « tempête de mots » chargée d'émotivité vers un « cri de silence »  qui se condense en haïku contemplatifs : Notre vie se développe (1978), Pas beaucoup plus (1981), Notre indépendance du néant (1989), le Point magnétique (1996). A. Zagajewski abandonne les métaphores aussi amples qu'heureuses de ses débuts pour des vers élégants et érudits, si purs qu'on peut y voir une froideur étudiée, une mise à distance esthétique ou un sens aigu de la qualité du bel ouvrage artistique.

La génération de la « Nouvelle Intimité » (T. Jastrun, A. Jurewicz, A. Kaliszewski, R. Chojnacki, Z. Machej, K. Lisowski, B. Maj, S. Bereś, A. Pawlak, J. Polkowski) n'arrive pas à imposer ses « mythologies personnelles », son hypersensibilité, ses auto-vivisections, dans un contexte littéraire écrasé par la politique où elle ne peut même pas instaurer de discussions d'atelier avec la Nouvelle Vague interdite de publication.

En marge de toute école, Zbigniew Herbert est pendant un quart de siècle la référence poétique, artistique et morale, y compris de ceux qui discutent ses choix poétiques. Refusant tout compromis avec le système en place, il s'enracine dans un dialogue philosophique avec le passé, l'Antiquité surtout, et jette un regard ironique sur la médiocrité du spectacle historique qui éprouve douloureusement la résistance des hommes : Monsieur Cogito (1974), le Rapport de la ville assiégée (1983).

Les années 1970 sont aussi celles de la naissance d'une « prose d'opposition ». Elle est écrite par des auteurs qui ont une longue expérience du « jeu avec la censure » : K. Brandys, T. Konwicki (la Petite Apocalypse, 1979), J. Andrzejewski (la Pulpe, 1981), K. Orlos (le Troisième Mensonge, 1980), J. Krzysztoń (la Folie, 1980), B. Madej (la Pommade pour les rats, 1977), J. Komolka (la Fuite au ciel, 1989). La conscience qu'ont les Polonais des restrictions mises à leur souveraineté, du non-respect des droits de l'homme, est confrontée à leur perte inquiétante du sens de toute responsabilité individuelle : privée de liberté, les hommes perdent leur sens moral, cette déchéance leur fait honte, ils rejettent leur culpabilité sur leur oppresseur et se sentent dispensés de répondre de leurs actes. Les journaux et les mémoires connaissent des rééditions (Żeromski, Dąbrowska, Nałkowska) et des éditions (Konwicki, le Calendrier et la clepsydre (1975), les Levers et les couchers de lune (1982), le Nouveau Monde (1986). Les entretiens avec les écrivains ont droit à un intérêt soutenu. Publiés clandestinement, ils restituent un échange d'opinions dont le public est privé par la presse officielle : Mon siècle (1987), A. Wat et C. Miłosz ; Un demi-siècle de purgatoire (1987), T. Konwicki et S. Bereś ; Miłosz par Miłosz, C. Miłosz et E. Czarniecka, A. Fiut ; Sauvé à l'Est, J. Stryjkowski et P. Szewc ; Entretiens à Dragone, G. Herling-Grudziński et W. Bolecki ; Entretiens avec Stanislaw Lem (1987), S. Lem et S. Bereś ; Eux (1985), T. Torańska ; la Honte ; des intellectuels polonais face au communisme (1986), J. Trznadel. Des romans autothématiques, dont le projet est d'instaurer entre l'auteur et le lecteur une confiance réciproque, un contact direct, par-delà les structures idéologiques oppressives et mensongères, sont écrits par K. Brandys (Rondo, les Aventures de Robinson), M. Nowakowski (Deux Journées avec un ange, Un portrait d'artiste au temps de sa maturité), L. Buczkowski (Une pierre dans les langes), H. Krall (Arriver avant le Bon Dieu), K. Moczarski (Entretiens avec le bourreau). Les romans historiques restent des réflexions sur l'homme aux prises avec son héritage historique : W. Terlecki (l'Échelle de Jacob, 1988), E. Rylski (Stankiewicz), T. Parnicki (les Dons de Cordoba, le Secret du troisième Isaïe).

Vers la liberté

À partir de 1976, le cours de l'histoire s'accélère. Non seulement les événements ont une influence sur la littérature, mais la littérature est souvent le fer de lance de l'action politique et sociale. Les écrivains (J. Andrzejewski, S. Barańczak, J.J. Lipski, A. Kowalska suivis par T. Burko, J. Bocheński, K. Brandys, J. Ficowski, Z. Herbert, R. Krynicki, M. Nowakowski, W. Woroszylski, A. Zagajewski) sont parmi les premiers à s'engager dans le Comité de défense des ouvriers créé à la suite des répressions dans les usines de Radom, ils créent le Bulletin d'Information du C.D.O. pour briser la barrière de silence. Aussitôt frappés par l'interdiction de publier (entre autres sanctions), ils fondent une revue littéraire trimestrielle clandestine, Zapis (1977), puis entreprennent une action éditoriale. Naissent ainsi les Presses parallèles NOWa dirigées par M. Chojecki, puis la revue littéraire trimestrielle Puls qui se propose de « donner préférence aux auteurs qui expriment ce que vit et ressent l'homme contemporain permettant ainsi au lecteur d'opérer une synthèse qui dans un système culturel libéral se nommerait liberté ». Les maisons d'éditions (Krag, KOS, ABC) et les revues clandestines (Glos, Res Publica , Kultura Niezależna, Wezwanie) se multiplient, les publications imprimées en Pologne, aux risques de lourdes répressions, paraissent conjointement à Paris, Londres ou New York. Dès la parution des deux premiers romans (1977 : le Complexe polonais, T. Konwicki ; En Pologne, c'est-à-dire nulle part, K. Brandys), le monopole d'État en matière d'édition, le dirigisme littéraire, la censure sont brisés. L'œuvre des écrivains exilés (W. Gombrowicz, C. Miłosz, G. H.-Grudziński), mais aussi celle des auteurs étrangers (A. Koestler, G. Orwell, R. Gary) absente des librairies, est éditée par l'infrastructure éditoriale parallèle et le lecteur polonais y a enfin accès. Cette explosion éditoriale, qui abolit de fait la censure et alimente les réflexions, participe à la naissance du syndicat libre Solidarność à la suite des grèves de Gdańsk (1980). L'attribution du prix Nobel de littérature à un poète polonais, C. Miłosz, la même année, légitime le combat de toute une nation avide de liberté. L'État de guerre du 13 décembre 1981 paralyse le processus de démocratisation. Le mouvement éditorial, revenu à la clandestinité après les seize mois de liberté de Solidarność, ne se laisse pas museler : entre 1981 et 1985, période où la répression est la plus forte, 1 800 titres édités parfois à plusieurs milliers d'exemplaires paraissent, échappant au contrôle de l'appareil d'État : Opération Carthagène, A. Mandalian ; la Grève, J. Glowacki ; Rapport sur l'État de guerre (1981), J. M. Nowakowski ; le Désert de Gobie, K. Orłoś ; la Grande Peur, J. Stryjkowski ; Conversations au bord du lac, J. M. Rymkiewicz. Les livres parlant des confins orientaux de l'ancienne Pologne, officiellement particulièrement frappés d'interdiction en Pologne, parfois publiés en exil, paraissent en force : l'Atlantide, A. Chciuk ; l'Anneau de papier, Z. Haupt ; le Chemin vers nulle part, J. Mackiewicz ; De Berditchov à Rome, J. Stempowski ; Sur la haute prairie, S. Vincenz ; Mon Lwów, J. Wittlin.

L'effervescence contemporaine

Les négociations de la Table ronde ouvrent une nouvelle ère pour la démocratie polonaise et pour la littérature. Les années 1989-1999 correspondent à une pléthore inouïe de publications, souvent sauvages et difficiles à évaluer. Les auteurs qui publient dans la revue de Cracovie BruLion parviennent par le biais de « scandale » à trouver un écho dans les médias. Les plus prometteurs des poètes semblent : M. Baran, M. Biedrzycki, D. Foks, M. Grzebalski, K. Jaworski, J. Klejnocki, K. Koehler, M. Melecki, J. Posiadlo, M. Sendecki, A. Sosnowski, A. Stasiuk, D. Suska, A. Szlosarek, M. Świetlicki, R. Tekieli, W. Wencel, A. Wiedemann. Dans un premier temps, la prose s'ouvre sur des romans amers évoquant le temps de l'immigration qui suivit l'État de guerre : E. Redliński, Dolorado (1985), les Polonaisrats (1997) ; J. Anderman, Maladie carcérale (1992) ; J. Kaczmarski, Autoportrait avec une canaille (1994) ; J. Rudnicki, C'est viable (1996). La nouvelle réalité polonaise sert de décors à des romans postmodernistes chargés de satire : le Roman de gare contemporain (1992), T. Konwicki ; Homo polonicus (1992) et le Dieu grec (1993), M. Nowakowski ; l'École de charme et de survie (1994), P. Wojciechowski. Le grotesque renforce la satire dans les romans tels Putain de monde et Aller retour sur l'arc-en-ciel (1997), J. Rudnicki, ou la Liste des femmes adultères de J. Pilch. Les réflexions psychologiques s'inscrivent dans une prose nouvelle en quête de l'identité des individus fuyant la « vraie vie » ou recherchant celle-ci : l'Oisellerie (1986) et Al fine (1987), G. Musial ; la Passion selon saint Jean (1991), K. Myszkowski ; la Fin des haricots (1992) et Kino-lino (1995) G. Strumyk ; Notes prises en garde de nuit (1995), J. Baczak. Un nombre considérable de roman plonge dans les processus psychologiques complexe de l'enfance : la Pellicule blanche (1993), Z . Rudzka ; l'Amnésie absolue (1995) et la Ménagerie bleue (1997), I. Filipiak ; le Saint Péché (1995), A. Szymańska ; la Sœur (1997), M. Saramowicz ; la Clinique des poupées (1997), M. Holender ; Tabou (1998), K. Dunin. Les romans d'adolescence en sont une variante : David Weiser (1987), Récits le temps d'un déménagement (1991) et Premier Amour et autres récits (1996), P. Huelle ; Brève Histoire d'une plaisanterie (1991), Hanemann (1995) et Mademoiselle Estheri (1999), S. Chwina ; les Murs d'Hébron (1997), A. Stasiuk. L'autothématisme s'inscrit dans une littérature qui recourt volontiers à des genres comme le roman policier, le roman d'épouvante, de mœurs, de parapsychologie : Mademoiselle Personne (1994), T. Tryzna ; le Voyage des hommes du Livre (1993), E.E. (1995), Maison de jour-Maison de nuit (1998), O. Tokarczuk ; le Cabaret métaphysique (1994), M. Gretkowska. La recherche des « patries locales » est un thème très fréquent : le Corbeau blanc (1995), A. Stasiuk ; le Tarot de Paris (1993), un Manuel pour les êtres humains (1996) ; le Livre des pâtés (1995), N. Goerke ; Terminal (1994), M. Bieńczyk. Une forme romanesque plus classique, renvoyant au roman historique, pseudo-autobiographique ou de science-fiction jouit d'une grande popularité auprès des lecteurs : le Sang des Elfes (1994), le Temps du mépris (1995), la Tour de l'hirondelle (1997) et la Dame du lac (1999) de A. Sapkowski ; le Retour et Autoportrait avec une femme (1994), A. Szczypiorki ; Bohini, un manoir en Lituanie (1986), T. Konwicki ; Madame, A. Libera ; le Souffle brûlant du désert (1997), G. Herling-Grudziński. Un genre très original d'œuvres romanesques où le jeu avec la langue prend le pas sur la permanence narrative, livre une prose poétique intéressante : Dans le rouge (1998), Des rêves et de pierres (1999), M. Tulli ; les Esquisses historiques (1996) Z. Kruszyński.