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Heinrich von Kleist

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain allemand (Francfort-sur-l'Oder 1777 – Wannsee, près de Berlin, 1811).

Issu d'une vieille famille de gentilshommes prussiens, il entre dans l'armée à 15 ans, mais la quitte en 1799 pour entreprendre des études de sciences et de droit, bientôt abandonnées pour des velléités de vie professionnelle et d'incessants voyages à travers une Europe bouleversée par les guerres napoléoniennes. Il a tragiquement accumulé les contradictions et les bizarreries, et mis fin à une vie jalonnée de ruptures, de fuites et d'échecs par un double suicide, entraînant avec lui son amie Henriette Vogel. Kleist n'a publié qu'au cours des trois dernières années de sa vie des manuscrits sans cesse corrigés, abandonnés, repris et remaniés. Son premier drame, la Famille Schroffenstein, est réécrit trois fois entre 1800 et 1803 ; son Robert Guiscard, duc des Normands, entrepris en 1801, brûlé, puis réécrit, est publié en 1808 sous forme de fragment, comme le plus célèbre de ses récits, Michael Kohlhaas, commencé en 1805, achevé et publié en 1810. Cette nouvelle, inspirée d'événements du xvie s., montre, avec un détachement et une minutie qui faisaient l'admiration de Kafka, l'engrenage de l'injustice et de la violence à travers l'histoire d'un marchand de chevaux. Ne pouvant obtenir réparation du tort que lui a infligé un hobereau saxon, celui-ci prend la tête d'une bande de hors-la-loi et dévaste toute une région. Il sera arrêté et décapité après restitution de ses chevaux, prétexte dérisoire de malheurs incommensurables dont on ne sait plus pour finir à qui imputer la faute. Entre 1806 et 1811, Kleist achève six pièces de théâtre que le public de son temps a méconnues ou ignorées, mais qui se sont progressivement imposées depuis la publication des œuvres posthumes, en 1821, par Tieck, comme des œuvres majeures de la littérature allemande. La Cruche cassée, retraçant les tribulations d'un juge chargé d'enquêter sur un délit dont il est lui-même coupable, transpose sur le mode burlesque le motif d'Œdipe roi, tandis qu'Amphitryon reprend sur le mode dramatique celui de la comédie de Molière. La Petite Catherine de Heilbronn, tirée d'une légende médiévale, et Penthésilée, adaptée du mythe des Amazones, représentent les rêves et les cauchemars qui hantent l'âme aveuglée par la passion. La Bataille d'Arminius, pièce engagée dans la lutte contre l'envahisseur français, assimilée à celle des Germains contre Rome, est animée d'un patriotisme à la fois ardent et lucide, comme le Prince de Hombourg, un des drames les plus riches et les plus complexes du répertoire classique allemand. Après s'être vu en songe couronné de gloire, Frédéric de Hombourg improvise, sans respecter les plans de l'Électeur de Brandebourg, l'assaut grâce auquel son camp remporte en 1675 la victoire de Fehrbellin. Condamné à mort pour désobéissance, le prince échappe à son châtiment après une dramatique prise de conscience déclenchée par la vue de son tombeau. Longtemps considérée comme une apologie de l'esprit de discipline, cette pièce apparaît aujourd'hui comme une illustration de la dialectique unissant faute et rédemption, rêve et conscience, réflexion et action. Kleist est aussi l'auteur de nouvelles remarquables par leur concision et leur tension dramatique : le Tremblement de terre du Chili (1807), Fiançailles à Saint-Domingue (1811), l'Enfant trouvé (1811) évoquent des situations limites où l'ironie du sort et l'aveuglement des hommes tissent d'inextricables pièges. L'ingénieux récit imaginé par Kleist à partir d'une anecdote de Montaigne dans la Marquise d'O... (1808) invite au réexamen des notions de culpabilité, d'honneur et de bienséance. La marquise, jeune veuve « d'excellente réputation », échappe à une tentative de viol grâce à l'intervention d'un officier russe ; mais celui-ci profite d'un évanouissement de celle qu'il a sauvée pour abuser d'elle. Son curieux empressement à vouloir l'épouser, puis l'inexplicable grossesse de la marquise précipitent la jeune femme et sa famille dans une confusion que le coupable ne dissipera qu'en reconnaissant sa paternité, en épousant la marquise et en gagnant peu à peu son pardon par la sincérité de son amour et de son repentir. Les problèmes moraux exposés dans ces drames et dans ces nouvelles procèdent à la fois d'une interprétation pessimiste de Kant, des spéculations théosophiques de G. H. Schubert et d'une vision personnelle du monde qui, tout en s'inscrivant dans le courant romantique, devance de très loin la sensibilité du début du xixe s.

Le prix Kleist, créé en 1911 pour récompenser et promouvoir de jeunes écrivains de langue allemande, a distingué de 1912 à 1932 quelques-uns des meilleurs auteurs du xxe s. : B. Brecht, R. Musil, A. Seghers, Ö. von Horváth. Recréé en 1985, il fut attribué à A. Kluge, T. Brasch, H. Müller, M. Maron.