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Japon

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Coupé du continent par une mer difficile, ce « terminus de la route de la soie », selon l'expression de René Grousset, n'entre en contact avec l'Empire chinois que dans les premiers siècles de notre ère, à une époque où le Japon commence tout juste son unification politique. Les dynasties du Yamato, qui avaient entrepris la construction d'un embryon d'État, comprirent alors très vite l'intérêt qu'il y avait à emprunter massivement tous les éléments de la civilisation continentale, à commencer par l'écriture. Dans un premier temps, elles usèrent donc du chinois classique et de son moyen de notation écrite, le système des idéogrammes. C'est ainsi que cette langue, très éloignée du japonais par ses structures morphologiques et syntaxiques, fut mise à contribution et ce, pour des siècles, dans les domaines juridique, diplomatique et administratif, jouant au Japon un rôle analogue à celui du latin dans les royaumes d'Occident. Tout comme le latin, elle servit en outre de langue religieuse à partir du vie siècle, les textes bouddhiques étant parvenus au Japon dans leurs versions continentales. Langue d'Église et de gouvernement, elle suffit aux besoins des Japonais tant que l'écriture resta l'apanage d'un petit groupe de gouvernants et de moines étroitement liés à la cour du Yamato, et c'est dans cette langue que sont rédigés les plus anciens textes conservés.

La période de Nara : les grandes compilations

Le renforcement du pouvoir impérial, la mise en place d'une administration centralisée et la création d'une capitale sur le modèle de la métropole de l'empire Tang en 710 provoquèrent le besoin de fixer les traditions nationales. Pour ce faire, la cour ordonna la compilation de légendes jusqu'alors transmises oralement et ayant toutes trait à l'origine divine de la dynastie. Le projet fut mené à bien par O no Yasumaro, et le Kojiki (Recueil des choses anciennes), achevé en 712 : il s'ouvre par des récits cosmogoniques qui retracent la création du monde et qui, par une suite de généalogies divines, rattache la famille impériale à la divinité souveraine et solaire, Amaterasu-omikami (« grande divinité qui illumine le ciel »). La légitimité de droit divin du monarque étant ainsi établie, l'ouvrage poursuit par une chronique des règnes successifs, de Jinmu, le premier « souverain humain », jusqu'à Suiko (592-628). Somme des mythes et des traditions nationales, le Kojiki est rédigé en japonais mais noté grâce à l'écriture chinoise, selon divers procédés fort complexes, pour la plupart à l'origine des systèmes graphiques proprement japonais. Cet ouvrage sera suivi de la série des rikkokushi (les « six histoires nationales ») qui, à commencer par le Nihon shoki ou Nihongi (Chroniques du Japon), seront pour leur part compilées en chinois et sur le modèle continental.

C'est à cette époque que, toujours selon la même logique d'inventaire et de saisie du monde, l'impératrice Genmei ordonne la compilation des Fudoki (Mémoires sur la géographie et les mœurs des provinces), sorte de recueils de notes relatives à chacune des régions de l'empire. Cinq seulement d'entre eux nous sont parvenus à peu près intégralement, mais ils n'en possèdent pas moins une importance documentaire considérable.

Si aucun de ces textes ne peut être tenu pour véritablement littéraire, au sens moderne du terme, il en va tout autrement de la dernière des grandes compilations du siècle de Nara, à savoir l'anthologie poétique du Man.yo-shu). Fruit d'une initiative privée, ce recueil fut sans doute réalisé au cours de la première moitié du viiie et réunit pour la première fois des poèmes japonais, par opposition à la pratique en vogue à la cour de la composition poétique en chinois (kanshi). Les quelque 4 500 poèmes de l'anthologie proposent une variété remarquable sur le plan formel – on compte notamment le tanka ou « poème » qui, pendant près d'un millénaire, deviendra le « poème japonais » (waka) par excellence. Le Man.yo-shu constitue donc au moins à ce titre une étape essentielle dans l'histoire de la poésie japonaise.

La période de Heian

Le Man.yo-shu éclaire singulièrement le processus de formation des genres littéraires spécifiquement nationaux. Les poèmes de l'anthologie sont en effet introduits par de courts préambules rédigés en chinois, qui précisent les circonstances de leur composition. Il s'agit parfois de textes soigneusement élaborés – relations de voyage, descriptions de paysage, scènes de fête ou légendes – dont le poème n'offre plus que l'expression subtile et concentrée. Il suffisait de rédiger ces textes introductifs eux-mêmes en japonais pour obtenir les uta-monogatari (« poétiques »), genre dont les Contes d'Ise livrent le chef-d'œuvre. Certaines des anecdotes proposées par ce recueil esquissent des embryons de constructions romanesques en prose, dont les waka cristallisent une sensation ou une impression. De nouveaux genres entièrement japonais, articulant ainsi prose et poésie, vont se développer très rapidement au sein de la société aristocratique de Heian-kyo, la « Capitale de la paix » (auj. Kyoto). Fondée dans les dernières années du viiie s., la nouvelle capitale abritera la résidence de l'empereur, la cour et ses fonctionnaires jusqu'à la révolution de Meiji (1868). C'est dans le monde clos des palais, profondément isolé du reste de l'empire, au sein de la vie ritualisée à l'extrême de l'élite aristocratique, qu'aux alentours de l'an mille s'élabore une littérature – essentiellement féminine – de journaux intimes (nikki) et de « récits » (monogatari) romanesques qui ont fait de cette période l'un des âges d'or des lettres japonaises.

Si le « père des monogatari », le Conte du coupeur de bambous (fin du ixe s.), reste anonyme, il en est tout autrement du premier des nikki, le Journal de Tosa (935), qui fut l'œuvre du grand poète Ki no Tsurayuki (vers 868-v. 945). Présidant à partir de 905 une commission chargée de donner une suite au Man.yo-shu, il avait placé en tête de cette nouvelle anthologie – le Recueil de poèmes de jadis et maintenant – une préface qui constitue le plus ancien art poétique du waka. Nommé plus tard gouverneur de la province de Tosa, dans l'île de Shikoku, il relata en japonais son voyage de retour dans son Journal de Tosa, qu'il attribuait fictivement à une femme de sa suite. Bien qu'inauguré par un homme, le genre essentiellement féminin du kana nikki (journal rédigé en japonais) était né. Il compte à l'époque de Heian de véritables chefs-d'œuvre comme le Journal d'une éphémère. Très proche du nikki, le monogatari apparaît quant à lui dès la fin du ixe avec le Taketori monogatari, mais il faut attendre le début du xie pour voir apparaître le chef-d'œuvre du genre : c'est à une dame d'honneur de l'impératrice Shoshi, connue sous le nom de Murasaki Shikibu, que l'on doit le Dit du Genji, évocation en 54 livres de toute une société courtoise évoluant autour de Hikaru Genji, le « Resplendissant », puis de son fils présumé Kaoru. Ce portrait imaginaire de la cour de Heian est complété par les Notes de chevet  de Sei Shonagon qui inaugure à la même époque le genre nouveau du zuihitsu (littéralement « écrit au fil du pinceau »), proposant en une suite apparemment sans ordre apparent des notes prises sur le vif au hasard des événements et des réflexions.

Guerres civiles et conscience nationale : l'épopée

La fin de l'époque de Heian est caractérisée par la montée en puissance de grands clans guerriers, les Taira et les Minamoto, et une série de crises de succession leur donne au milieu du xiie s. l'occasion d'intervenir directement dans la capitale impériale : les troubles de Hogen (1156) et de Heiji (1159) consacrent alors la victoire des Taira sur leurs rivaux, et inaugurent l'ascension fulgurante de ce clan à la cour. Les Taira sont cependant battus en brèche vingt ans plus tard par les Minamoto et anéantis en 1185 à la bataille de Dan-no-ura. Le chef du clan vainqueur, Minamoto no Yoritomo (1147-1199), fonde alors à Kamakura la première dictature militaire (bakufu). Nommé « grand général » (shogun) par la cour, il exercera, comme le feront à sa suite les différentes dynasties shogunales, la réalité du pouvoir.

Conséquence directe des guerres civiles, une nouvelle forme de littérature orale, le récit épique se développe. Traditionnellement classée parmi les « chroniques guerrières » (gunki monogatari), l'épopée japonaise constitue un genre d'autant plus intéressant que ses sources, contrairement à la plupart des autres corpus, sont parfaitement repérables. Elle procède en effet, d'une part, des monogatari historiques tels que l'Eiga monogatari (xie s.) et, d'autre part, de la littérature bouddhique à visée édifiante (setsuwa), répandue sous forme de recueils d'anecdotes d'abord compilées en pur chinois, tel le Nihon ryoi-ki (ixe s.), puis en style mixte sino-japonais comme dans le Konjaku monogatari-shu (début xiie s.). L'épopée proprement dite apparaît au cours du xiiie avec le Dit de Hogen), le Dit de Heiji  et le Dit des Heike, qui évoquent l'ascension, puis la chute des Taira et les grandes guerres civiles du xiie. Le plus important d'entre eux, le Dit des Heike, est connu dans des versions à la fois fort nombreuses et fort différentes, tant par le style que par la dimension (de 3 à 48 livres). Cette diversité même témoigne du processus génétique d'une œuvre de nature essentiellement collective et qui semble bien résulter de la transformation et de l'amplification orale d'un noyau écrit, par apports successifs de chaque exécutant au cours des siècles.

Populaire, cette littérature l'est d'abord en effet par son mode de diffusion : des documents attestent dès la fin du xiiie s. que ces trois épopées étaient à l'époque déclamées par les  «moines au biwa » (biwa hoshi), des aveugles itinérants qui accompagnaient leurs récitations du biwa (sorte de luth à 4 cordes). Ces conteurs ambulants allaient de village en village narrer les exploits des guerriers, et certains d'entre eux furent probablement les auteurs des interpolations multiples qui constituent aujourd'hui la vulgate du Heike. Par ce mode de diffusion particulier, l'épopée a constitué un puissant facteur d'unification du pays. À cet égard, on peut dire que l'extrême popularité du Heike en a fait le point de départ de toute la littérature postérieure, des grands cycles épiques du xive au théâtre no.

La naissance du théâtre (xve s.)

L'existence d'une épopée semble avoir permis la formation du théâtre. L'emprunt, vers la fin du xiiie siècle et surtout au xive par les danseurs du dengaku ou du sarugaku, de thèmes épiques amènera en quelques décennies la création du no. Il suffira que l'acteur, qui mimait d'abord un texte chanté par d'autres, dise ou chante son propre rôle pour que soit franchi le pas qui séparait encore la pantomime du théâtre. Le génie de Kanami (1333-1384) et de son fils Zeami (1363-1443), fit le reste.

Genres nouveaux, individualités nouvelles (xvie-xviie s.)

L'apogée du no (vers 1400-1450) fut suivi par deux siècles considérés généralement comme un relatif désert littéraire. La production des xve et xvie est constituée pour l'essentiel par une production romanesque désignée par le terme otogizoshi (« livres de contes »), relevant de genres très divers : pastiches de monogatari ; fragments épiques ; récits de voyages, parfois imaginaires ; contes fantastiques ; récits de miracles ; histoires dont les acteurs sont des animaux au comportement humain.

C'est dans ces otogizoshi que se trouve le germe de la vogue retrouvée par la littérature anecdotique dans les premières années du xviie. La frontière qui les sépare des premiers recueils imprimés, ou kanazoshi (« écrits en kana », c'est-à-dire en japonais), est d'abord imprécise. Mais bientôt apparaissent des écrivains professionnels, dont le plus prolifique fut Asai Ryoi (?-1691), qui composent des recueils de contes drolatiques, des descriptions de sites fameux, des recueils d'apologues moraux ou de contes fantastiques.

La tradition du roman guerrier donne, de son côté, naissance à un genre nouveau, le joruri. Ce dernier doit son nom à un roman célèbre, l'Histoire en douze épisodes de la demoiselle Joruri (vers 1570), qui conte les amours de Yoshitsune avec une demoiselle imaginaire. Le succès de cette œuvre, diffusée par des récitants aveugles, est sans doute dû en partie à l'introduction du shamisen, guitare à trois cordes, aux ressources plus variées que le biwa. D'inspiration héroïque ou pathétique, le joruri s'adjoignit les services de montreurs de marionnettes et connut bientôt, dans la paix et la prospérité restaurées par les Tokugawa (1616-1868), la faveur du public des « trois métropoles » : Kyoto, Osaka et Edo.

En poésie, le waka classique avait été supplanté par le « poème lié en chaîne » (renga), formé par une alternance de vers de 5-7-5 et de 7-7 syllabes, composés à tour de rôle par plusieurs poètes. Cette sorte de jeu de société évolua vers un genre poétique à part entière, illustré par de grands poètes tels que Sogi (1421-1502). En marge d'un renga toujours plus épuré prit naissance une variante comique, le haikai-renga ou haikai, qui au xviie siècle se répandit dans toutes les couches de la société et s'imposa comme le genre poétique le plus vivant au sein de la nouvelle culture urbaine.

Prose, théâtre et poésie devaient connaître leur apogée à l'ère Genroku, au tournant du xviiie siècle. Issu d'une famille marchande d'Osaka, Ihara Saikaku (1642-1693) fut formé dans le haikai, dont il devint un virtuose. À partir de 1682, où il publie la Vie d'un homme galant, il compose en quelque douze ans une vingtaine de recueils de nouvelles, inaugurant ainsi le genre des ukiyo-zoshi (« écrits de ce triste monde flottant »), où il traite de sujets contemporains : récits d'amour, histoires de marchands et de guerriers, dont l'ensemble forme une sorte de Comédie humaine de son temps.

Le joruri lui aussi évoluait. Le récitant Uji Kaga no jo (1635-1711), à Kyoto, cherche à en élever le style pour lui conférer une dignité égale à celle du no. Le dramaturge Chikamatsu Monzaemon et le récitant Takemoto Gidayu (1651-1714), à Osaka, portent le genre à son sommet, en développant les parties dialoguées, désormais mieux distinguées des passages lyriques. En 1703, Chikamatsu, s'inspirant du kabuki, donna pour la première fois sur la scène du théâtre de marionnettes une pièce inspirée d'un fait divers contemporain (sewamono).

Quant au haikai, il atteint la perfection avec Matsuo Basho (1644-1694). Outre quelques milliers de hokku (vers initiaux d'une chaîne de renga), recueillis en plusieurs anthologies par ses disciples, son œuvre comprend des haibun ou proses composées dans l'esprit du haikai, des récits de voyage et des journaux poétiques dont le chef-d'œuvre est la Sente étroite du Bout-du– monde.

Le siècle d'Edo (1750-1850)

Dès le xviie siècle, les bouleversements politiques et sociaux ainsi que le relatif déclin du bouddhisme avaient favorisé l'éclosion d'une pensée confucéenne. Même s'il ne joua jamais au Japon le rôle officiel qui fut le sien en Chine, le confucianisme imprégna profondément la société de l'époque d'Edo. Les tenants du néoconfucianisme, comme Hayashi Razan (1583-1657), durent s'accommoder de la concurrence de nombreux courants tels que celui des « études anciennes » d'Ito Jinsai (1627-1705) prônant le retour aux textes de Confucius et de Mencius, ou celui fondé par Ogyu Sorai (1666-1728), qui sépare la morale individuelle de la politique et insiste sur le rôle civilisateur de l'expresion artistique.

Stimulés par ces recherches nouvelles, des philologues japonisants (kokugaku-sha) tentèrent de l'appliquer aux classiques nationaux. Rompant avec les commentaires traditionnels pratiqués dans les écoles poétiques, Shaku Keichu (1640-1701), inaugura une méthode plus rigoureuse, qui fut poursuivie par Kada no Azumamaro (1669-1736) Kamo no Mabuchi (1697-1769) et surtout Motoori Norinaga (1730-1801), auteur d'un commentaire exhaustif du Kojiki.

Cette diversification idéologique ainsi que la diffusion de la littérature chinoise en langue vulgaire (baihua) devaient marquer la littérature du xviie et du xixe siècle, dont le centre se transporte progressivement à Edo.

Le kokugaku-sha Ueda Akinari (1734-1809), disciple de Mabuchi, à qui l'étude attentive des classiques japonais inspira un style narratif nouveau, fut, avec les Contes de pluie et de lune (1776), l'initiateur du genre du yomi-hon, dans lequel les romanciers tourne le dos à la réalité contemporaine, pour élaborer un univers romanesque totalement fictif. Santo Kyoden (1761-1816) et Kyokutei Bakin (Histoire des huit chiens de Satomi, 1841-1842) illustrent ce genre en transposant des motifs empruntés aux romans chinois.

À l'arrière-plan de cette « grande littérature » foisonnent les opuscules de tous genres, généralement illustrés, œuvres d'abord de lettrés en mal de distractions, puis de véritables écrivains professionnels. Les sharebon (« livres plaisants, à la mode ») s'inspirent de l'esprit des quartiers de plaisir. Les kusa-zoshi, classés d'après la couleur de leur couverture en « livres jaunes, rouges, noirs ou bleus », font la part belle aux illustrations. Les « livres comiques » (kokkeibon), beaucoup plus amples, donnent une large place aux dialogues en langue parlée et renouent sur le mode de la fantaisie et de l'humour avec la réalité quotidienne. Jippensha Ikku (Par le Tokaido sur l'alezan Genou, 1802) et Shikitei Samba (Au bain public, 1809-1812) en sont les deux principaux auteurs.

Dès le xviie s'était constitué un théâtre d'acteurs, le kabuki, qui évolua rapidement vers une véritable expression dramatique en intégrant le répertoire du kyogen, du no et du joruri. L'époque de Genroku est marquée par l'émergence de grands acteurs comme Sakata Tojuro à Kyoto et Osaka ou Ichikawa Danjuro (1660-1704) à Edo, et de premiers dramaturges.

Après la mort de Chikamatsu qui l'avait quitté pour le théâtre de marionnettes, le kabuki effectua un retour triomphal. Bientôt, les auteurs se détournèrent des poupées pour écrire directement pour le kabuki. Parallèlement, Edo supplanta Osaka dans son rôle de capitale du théâtre. C'est là que vécurent les deux meilleurs dramaturges du xixe : Tsuruya Namboku et Kawatake Mokuami.

En poésie on peut retenir les waka du moine Ryokan (1757-1831), les hokku de Buson (1716-1783) et de Kobayashi Issa (1763-1827). À partir de l'ère Tenmei (1781-1789), Edo vit fleurir les genres comiques du senryu, version populaire et satirique du haikai, ainsi que du kyoka (« poèmes fous »), version parodique du waka, qui par ses liens avec le roman et la gravure ukiyo-e, exerça une influence considérable sur la vie culturelle.

L'ère Meiji (1868-1912)

La chute des Tokugawa, la restauration impériale de Meiji et l'introduction brutale de la culture occidentale remirent en cause toute la civilisation japonaise, fondée sur l'apport chinois du vie au viiie. Les lettres subirent immédiatement le contrecoup de cette révolution. L'intérêt du public jeune se détournait subitement des auteurs d'Edo pour se tourner vers ceux qui lui révélaient les secrets de la suprématie scientifique, technique et politique de l'Europe et de l'Amérique. C'est ce qui explique le succès sans précédent d'un Fukuzawa Yukichi (1834-1901), dont l'État de l'Occident (Seiyo-jijo, 1866) atteignit dès le premier tome un tirage de 200 000 exemplaires ; cette popularité fut dépassée bientôt par la Promotion des sciences (1872-1876), dont les 17 volumes atteignirent les 700 000. Ce triomphe étonnant était dû précisément à ce que les critiques traditionalistes reprochèrent à l'auteur : pour être compris « par une servante venue des montagnes qui les entendrait lire à travers une cloison », celui-ci avait écrit ses livres dans une langue rajeunie, proche de l'expression parlée. Certains littérateurs se taillèrent de beaux succès avec des « à la manière » des « livres drolatiques », tel Kanagaki Robun (1829-1894) avec son Voyage en Occident, qui promène dans un Londres de fantaisie les facétieux héros de Jippensha Ikku, ou l'Aguranabe, pastiche de l'ukiyo-buro, qui réunit autour d'un plat de viande de bœuf à l'européenne les nouveaux bourgeois de Tokyo.

Les traductions d'œuvres étrangères faisaient fureur, elles aussi. Jules Verne connut une vogue surprenante, due à un malentendu : ses romans d'aventures ou d'anticipation passaient pour des documents géographiques ou scientifiques. Certaines adaptations plutôt libres recouvraient des intentions politiques : le Jules César de Shakespeare, par exemple, était généreusement enrichi de tirades révolutionnaires inédites. Le roman allégorique à la manière de Bakin trouvait une postérité inattendue dans les « romans politiques » ou encore le roman « historique » de Yano Fumio (1850-1931) : Keikokubidan (Une belle histoire des pays classiques) retrace ainsi les luttes d'Épaminondas et de Pélopidas.

Une nouvelle génération, cependant, se préparait, qui allait répudier cette littérature utilitaire et chercher sa voie dans une synthèse de la tradition et de l'apport occidental. Le théoricien en fut Tsubouchi Shoyo avec le manifeste Shosetsushinzui (la Moelle du roman, 1885) : il y affirmait que la littérature était d'abord un art voisin de la poésie, dont le but était de créer des personnages vrais. Traducteur scrupuleux de Shakespeare, il n'en prenait pas moins la défense du kabuki et de Mokuami contre les « réformateurs » à tous crins. Futabatei Shimei (1864-1909) révélait à la jeune génération les Russes contemporains, qui avaient alors des préoccupations analogues à celles des jeunes Japonais ; en même temps, il publiait un roman, Ukigumo (1887-1889), entièrement écrit dans la langue parlée de Tokyo.

Le groupe des « Amis de l'écritoire » (Kenyu-sha, formé en 1885) se proposait de mettre en pratique les thèses de Tsubouchi. Le plus célèbre d'entre eux, Ozaki Koyo (1867-1903), s'inspira de Saikaku, tout en s'attachant à montrer des hommes de Meiji ; son Démon de l'or (Konjiki-yasha), que la mort interrompit, fut tenu pour un chef-d'œuvre.

Contre le « romantisme » des disciples de Tsubouchi s'éleva le groupe du « Monde littéraire » (Bungakukai) autour du jeune poète Kitamura Tokoku (1868-1894). Mais déjà la découverte du naturalisme, et singulièrement de Zola et de Maupassant, orientait le roman japonais dans une direction nouvelle. L'initiateur en fut Nagai Kafu (1879-1959) avec Jigoku no hana (Une fleur en enfer, 1902). Kunikida Doppo (1871-1908) prenait bientôt le relais dans le Destin (Ummei, 1906), qui montre l'homme aux prises avec l'illogisme de la société.

Celui qui traduisit le mieux le malaise créé par le heurt des idées nouvelles avec la tradition en même temps qu'avec l'autoritarisme croissant de l'État fut Shimazaki Toson (1872-1943). Dans une série de watakushi-shosetsu (« romans à la première personne »), il relate minutieusement sa propre histoire et celle de sa famille, la dislocation d'une maison de type patriarcal, suivie de la reconstruction laborieuse de cellules familiales élémentaires.

Deux écrivains, cependant, Mori Ogai et Natsume Soseki, s'étaient tenus à l'écart de toutes les écoles. Mori Ogai, médecin et haut fonctionnaire, s'était signalé dès 1890 par une courte nouvelle, Maihime (la Danseuse), d'un exotisme discret, puis par un récit antinaturaliste, Vita sexualis (1910). La mort de l'empereur Meiji en 1912 et l'évolution du régime provoquèrent chez lui une prise de conscience qui s'exprima dans un pamphlet, Chimmoku no to (la Tour du silence), où il s'attaque à la censure, et un roman, Ka no yo ni (Comme si..., 1912), qui traduit l'espoir d'un lent progrès éliminant sans douleur les survivances du passé.

Natsume Soseki, professeur de littérature anglaise, qui s'était signalé en 1905 par un roman satirique publié en feuilletons, Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru), laissera inachevé un récit sans intrigue, Meian (Ombre et Lumière), qui décrit dix jours sans aventures de gens sans importance.

L'ère Taisho (1912-1926)

Une réaction se dessina contre le naturalisme, dont Nagai Kafu lui-même s'était détaché pour se réfugier dans une sorte d'esthétisme qui cherche dans les survivances du vieil Edo un équilibre détruit par les excès du réformisme. Mais les plus actifs artisans de cette réaction furent les jeunes gens du groupe Shirakaba (« le Bouleau »), créé en 1910 autour de la revue de ce nom. Se réclamant de Mori Ogai, de Tolstoï, de Maeterlinck, ils professent un idéalisme généreux et utopique qui ne résistera guère au déferlement du socialisme de l'après-guerre. Quelques écrivains estimables se détachent de ce groupe : Arishima Takeo (1878-1923), et surtout Shiga Naoya (1883-1971), que l'on a pu comparer à André Gide et qui publia l'un des grands romans du demi-siècle, Anyakoro (la Route dans les ténèbres, 1921-1937), autobiographique dans une large mesure.

Le plus authentique des écrivains de Taisho, en marge de toutes les modes et écoles, reste Akutagawa Ryunosuke (1892-1927). Révélé par Natsume Soseki peu avant sa mort, il se signalait bientôt par une série d'écrits d'inspiration très diverse : récits du Japon ancien empruntés au Konjaku-monogatari, « légendes chrétiennes » du xvie, fragments autobiographiques, satire politique et sociale, recueils d'aphorismes, enfin, à la fin de sa vie.

L'ère Showa

Après 1918 s'étaient constitués des cercles d'écrivains de gauche, qui se regroupèrent en 1928 dans la NAPF (la « Fédération des artistes prolétaires »), bientôt déchirée par des dissensions qui reflétaient les remous internes du parti communiste japonais et qui se doublaient d'une polémique avec les « néosensationnistes » ; les principaux représentants de cette dernière tendance, qui se réclamait de Paul Morand, furent Yokomitsu Riichi (1898-1947) et Kawabata Yasunari, qui deviendra l'un des grands écrivains des années 1950. Parmi les prolétariens que les suites de l'« incident de Mandchourie » (1931) allaient bientôt réduire au silence, se détachent Kobayashi Takiji (1903-1933) et son Kani-kosen (le Bateau-Usine, 1929).

Seuls quelques romanciers déjà « arrivés » pourront, dans les dix années qui suivent, continuer leur œuvre dans la mesure où elle reste éloignée des préoccupations politiques : tel Tanizaki Junichiro (1886-1965), qui, lui-même, en 1941, lorsque la censure interrompt la publication de son chef-d'œuvre Sasame-yuki, renonce à cette voie pour se consacrer à la traduction du Genji-monogatari en langue moderne. Le Japon connaît cependant une forme originale de surréalisme avec Shinkichi Takahashi, qui tente de concilier la subversion dadaïste avec le bouddhisme zen, Shuzo Takiguchi, Junzaburo Nishiwaki et des revues comme Bungei tambi (« l'Esthétique des arts et des lettres », 1925), Fukuiku taru kafu yo (« Oh, chauffeur exquis », 1928), Shi to Shiron (« Poésie et poétique », 1928-1931) qui publient des textes de Breton, d'Aragon et d'Eluard.

L'après-guerre voit ainsi paraître d'abord des œuvres dont la publication avait été retardée par les événements mais aussi et surtout une littérature de témoignages plus ou moins romancés : ainsi les Feux dans la plaine (Nobi, 1950) d'Ooka Shohei.

Vers 1950, la littérature pure reprend ses droits. Kawabata Yasunari entame, jusqu'à son suicide tragique, une seconde carrière avec des romans d'un style très travaillé, aux limites de la préciosité, tandis que Ito Sei (1905-1969) pose le problème de la liberté de l'artiste dans les réflexions inspirées par le procès que lui vaut sa traduction de l'Amant de lady Chatterley (1950).

La littérature d'aujourd'hui

L'attribution du prix Nobel 1968 à Kawabata Yasunari consacre l'audience mondiale qu'a acquise la littérature japonaise. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et de la période troublée qui l'a suivie continue à inspirer ceux qu'on appelle la « troisième nouvelle génération » : romanciers et essayistes nés pour la plupart entre 1916 et 1926, qui ont mis à l'honneur le « roman psychologique » (shinkyo shosetsu) et qui s'interrogent sur la place nouvelle de l'écrivain dans une société en pleine recomposition : ainsi les collaborateurs du magazine Critique d'aujourd'hui (Gendai Hyo-ron), qui succède à Littérature moderne (Kindai Bungaku) à partir de 1964. Yasuoka Shotaro (né en 1920), Yoshiyuki Junnosuke (né en 1924), Umezaki Haruo (1915-1965), Kato Shuichi (né en 1919), Fukunaga Takehiko (1918-1979) et surtout Abe Kobo (la Femme des sables, 1962 ; le Plan déchiqueté, 1967) et Endo Shusaku (né en 1923) en sont les figures les plus marquantes.

Reprenant souvent le réquisitoire social, la condamnation de la terreur militaire des écrivains de l'immédiat après-guerre, les auteurs japonais des années 1960 et 1970 témoignent aussi de la rencontre conflictuelle avec l'Occident. Les mobilisations populaires contre la présence américaine, en 1960, puis la violente révolte estudiantine (1967-1968) révèlent les contradictions d'une industrialisation foudroyante, de la suprématie de modèles occidentaux souvent mal assimilés : Mishima Yukio (1925-1970), dont romans et pièces de théâtre ont connu une notoriété internationale (Après le banquet, 1960 ; la Chute d'un ange, 1970), estimant avoir échoué dans sa Défense de la culture nippone (Bunka Boerron, 1969), se donne la mort par hara-kiri.

Mais, dans cette même angoisse des nouvelles générations, la littérature puise des forces accrues. Refusant de n'y voir qu'un moyen de « compenser les dégâts », selon l'expression de Tanizaki Junichiro, les auteurs japonais s'engagent dans l'ère de la littérature de masse, ouverte en 1955 par Saison du Soleil (Taiyo no Kisetsu) de Ishihara Shintaro. L'opposition entre littérature de qualité (junbungaku) et littérature courante (taishubungaku) commence à disparaître. Les interrogations quotidiennes (statut des femmes, pollution, délinquance, etc.) donnent matière et inspiration au groupe de la Véritable Après-guerre (Junsui Sengo Ha) : Oe Kenzaburo (né en 1935), Kaiko Takeshi (né en 1930), Kurahashi Yumiko (né en 1936). De nombreuses romancières se signalent : Ariyoshi Sawako (née en 1931), Uno Chiyo (née en 1938), Tsushima Yuko (née en 1938). Des revues littéraires actives permettent la confrontation des tendances de cette abondante production : Nouvelles Voies (Shin-cho), Cercle littéraire (Bungakukai), le Groupe (Gunzo).

La poésie, elle aussi, évite un repli sur les formes traditionnelles ou l'imitation des courants occidentaux. En réponse à une incontestable dégradation de la langue, les nouveaux poètes travaillent sur ses possibilités graphiques, sur les ressources des photomontages et retrouvent ainsi souvent cette « épaisseur du temps » propre aux fameux haiku : ainsi Ishii Yutaka (né en 1940), Iwata Hiroshi (né en 1932), les poètes du groupe YOU, ceux du groupe ASA, fondé par Niikuni Seiichi (né en 1925), ou du groupe Arechi, comme Tamura Ryuichi (né en 1923). Tanikawa Shuntaro (né en 1931) a inspiré la « beat generation » japonaise.

Au théâtre, les générations nouvelles puisent dans les modes classiques (bunraku, kabuki, no, kyogen) une spontanéité qui paraît souvent manquer aux pièces du shingeki (le théâtre moderne occidentalisé), et même plusieurs thèmes du répertoire traditionnel. Face aux troupes à l'occidentale (Bungaku-za, Mingei, Haiyu-za, Shiki), Terayama Shuji, Fukuda Yoshiyuki (né en 1931), Kara Juro (né en 1941), avec sa troupe Jokyo Gekijo (« Tente rouge »), Sato Makoto (né en 1943), qui monta sous sa « Tente noire » cinq versions de Voleur justicier surnommé le Rat (Nezumi Kozo Jirokichi), la troupe Mitsume, avec Suzuki Tadashi (né en 1939), entendent tirer parti d'une tradition millénaire pour donner une dimension japonaise au théâtre d'avant-garde.