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Philippe Jaccottet

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain suisse de langue française (Moudon 1925).

Après des études à l'université de Lausanne et une collaboration à Paris (1946-1953) avec l'éditeur Mermod, il s'établit à Grignan, dans la Drôme. D'Homère à Mandelstam, de Rilke à Gongora, par l'exercice de la traduction (D'une lyre à cinq cordes, 1997), il s'ouvre aux cultures européennes – Italie, Allemagne notamment – et définit les accents d'une voix reconnaissable à sa grâce aérienne, à son souci de « parfaite lisibilité » (Jean Starobinski) tout autant qu'à celui de « laiss[er] à l'insaisissable sa part ».

Il saura l'intégrer dans une vision du monde qui fasse sa part à une sérénité, même difficile et sans cesse remise en cause. L'Ignorant (1957) en poésie et Promenade sous les arbres (1958) en prose renoncent à l'emprise (« Seul peut entendre le cœur / Qui ne cherche la possession ni la victoire ») et définissent un ton qui refuse l'emphase excessive d'un certain lyrisme. Ce ton est indissociable de la trouvaille d'un lieu qui est celui d'un accord plénier au monde où l'expérience – depuis Rilke, peut-être l'intercesseur principal du poète, le bien propre de la poésie – est tout. En 1961 paraissent l'Obscurité et Éléments d'un songe, récit de rêve. Le bref recueil Airs (1967) est une relation poétique des saisons de l'année.

Autre forme brève, la note, celle de la Semaison (1963 puis 1971, puis 1996, le terme signifie « dispersion naturelle des graines d'une fleur ») fait la part belle à la forme brève et orientale du haiku, qui met l'accent sur le monde dans son immédiateté. Paysages avec figures absentes (1970 puis 1976) établit le classicisme de la parole : une voix est trouvée, assurément l'une des très justes du jour d'aujourd'hui poétique. Leçon (1969), relation de la mort d'un ami proche, rappelle l'évidence noire (« Toute poésie est la voix donnée à la mort »), présente dès les poèmes de Requiem (1947). Lié à notre essentielle fragilité, le motif du sang se fait obsédant. Chant d'en bas (1974) fait appel dès son titre à une parole plus humble, qui aurait comme intériorisé la « leçon » de la mort.

Le registre sombre des deux recueils est tempéré par À la lumière d'hiver (1977) et surtout Pensées sous les nuages (1983). En 1990, Cahier de verdure mêle vers et proses, multipliant les expérimentations formelles. Plus que tout, la sobriété du propos, un lyrisme bien tempéré sont le reflet d'une morale esthétique dont l'humilité (« L'effacement soit ma façon de resplendir »), à relier probablement à la culture protestante dont l'auteur est issu, est l'accord à la clé. Les mots du poème ne doivent pas recouvrir la « voix du jour ». Plus que tout, la poésie est un appel à la justesse d'un rapport au monde, inséparable d'une transparence. L'homme est un être dont la précarité est rappelée (« Un homme ce hasard aérien »). La poésie est, en confluence romantique, le réel absolu. Loin des vertiges trompeurs (de la préférence de soi, de l'image, d'un lyrisme enivré de lui-même et dès lors de mauvais aloi), elle aide à un dénuement qui est notre vérité.

Nous allons cesser mais quelque chose d'éternel passe dans notre « âme errante » : « Mais peut-être, plus légère, / incertaine qu'elle dure, / est celle qui chante / avec la voix la plus pure / les distances de la terre. » Le poème ne doit pas voiler ce qu'il dit, et qui ne peut être dit que par lui seul. Selon Jaccottet : « Le poème idéal doit se faire oublier au profit d'autre chose qui, toutefois, ne saurait se manifester qu'à travers lui. » La lumière, l'impondérable, l'air, l'oiseau sont quelques-unes des présences chères à une parole qui interroge les conditions de sa validité. Philippe Jaccottet : « Le poète serait cet homme sans apparence, sans appartenance, qui s'obstine à écouter ce vague bruit de source, de plus en plus lointain, dont il tire sa vie même. » Il est l'un des poètes dont l'influence musicale est la plus nette sur ses cadets.