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Eugène Ionesco

Eugène Ionesco
Eugène Ionesco

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Auteur dramatique français (Slatina, Roumanie, 1912 – Paris 1994).

L'un des initiateurs du renouveau théâtral des années 1950, il fut, avec Samuel Beckett, l'auteur le plus représentatif de ce qu'il est convenu d'appeler « le théâtre de l'absurde », ou « théâtre d'avant-garde ». De père roumain et de mère française, il est élevé en France, où il demeure jusqu'à l'âge de 13 ans, achève ses études en Roumanie et devient professeur de français. Marqué par le symbolisme, il publie, en roumain, un premier recueil de vers (Élégie pour êtres minuscules, 1931), puis de nombreux articles dans des revues, où il témoigne de son attirance pour le futurisme et le surréalisme. Un essai incendiaire contre les ronronnements de la littérature roumaine et contre toutes les formes de conformisme (Non, 1934) lui vaut la notoriété dans les milieux intellectuels qu'il fréquente alors et où il côtoie, parmi d'autres, Cioran et Mircéa Eliade. En 1935-1936, il publie également les fragments d'une biographie parodique et polémique de Hugo (Hugoliade, reprise en 1982). En 1938, ne supportant plus le climat créé par la montée du fascisme en Roumanie, et ayant obtenu une bourse pour préparer, à Paris, une thèse sur « les thèmes du péché et de la mort » dans la poésie française depuis Baudelaire, il quitte Bucarest. Après la guerre, il travaille à Paris comme correcteur dans une maison d'édition, et se lance, à la fin des années 1940, dans l'écriture de pièces qui s'imposent comme des farces tragiques, « anti-pièces » dans lesquelles le théâtre traditionnel implose véritablement dans l'absurde.

La première d'entre elles et la plus célèbre, la Cantatrice chauve, est montée au théâtre des Noctambules en 1950 par Nicolas Bataille. En dépit de l'échec de la pièce qui contrevenait si délibérément aux attentes du public, l'auteur est remarqué par André Breton et par Queneau, ainsi que par le critique Jacques Lemarchand, véritable « découvreur » de textes, qui lance ainsi le « théâtre de l'absurde ». C'est en étudiant l'anglais que Ionesco a été frappé par la banalité du discours de la méthode Assimil (le titre initial de la pièce était l'Anglais sans peine), dont il nourrit les répliques de ses personnages : au lever du rideau nous nous trouvons chez les Smith, parangons de la petite bourgeoisie anglaise, recevant leurs amis Martin. Commence alors une inénarrable conversation de sourds, un échange de lieux communs où le dialogue se dérègle inexorablement, en exhibant l'arbitraire de la convention sociale : la semaine ne compte plus que trois jours, le réel s'effondre, et un capitaine des pompiers intervient pour éteindre un incendie qui n'existe pas, sous l'œil de la bonne exaltée. À la fin de la pièce, quand tous les personnages semblent frappés de folie et de psittacisme, pris dans la machine infernale d'un langage subverti dans son usage, un noir interrompt l'action, qui reprend alors, les Martin se retrouvant cette fois dans la position des Smith. On a pu parler là d'« anti-pièce », tant les catégories habituelles du théâtre semblent mises à mal : plus d'action à proprement parler, des personnages inconsistants, un dialogue qui piétine. Le titre d'ailleurs qui n'a d'autre rapport avec la pièce que la simple mention d'une comparse qui n'apparaît jamais, traduit bien la radicalité du projet de Ionesco : exhiber le non-sens en mettant en crise le langage et la pensée.

Dans la Leçon (Théâtre de Poche, 1951), un vieux professeur pris d'une frénésie érotico-langagière finit par assassiner l'étudiante venue préparer son « doctorat total ». Là encore, le dramaturge joue avec les emballements d'une machine langagière déréglée, en s'en prenant avec irrévérence aux valeurs du savoir et des institutions scolaires qui le garantissent.

Très rapidement, la Cantatrice chauve et la Leçon deviennent les pièces phares d'une avant-garde théâtrale qui bouleverse le paysage littéraire, et avec lui le confort d'une vision rassurante de l'homme et de la société que les horreurs de la Seconde Guerre mondiale ont fait voler en éclat. Avec un succès qui ne se dément pas, ces deux pièces sont d'ailleurs représentées à Paris sans interruption depuis leur création, entrant dans leur quarante-septième année (au 30 mai 2002, l'on en était à la 14 361e représentation !).

Ce qui avait été tout d'abord un jeu et un défi pour Ionesco devient progressivement une œuvre, où le dramaturge explore d'une pièce à l'autre les vertiges du vide et du non-sens, en subvertissant les formes du théâtre bourgeois, en même temps que les conventions sociales. Le point de départ du dramaturge est souvent un rêve, une réplique, une image. D'un détail, il bouleverse la perception du monde, déclenchant des mécanismes incontrôlables : dans les Chaises (1952), la scène est envahie, à un rythme accéléré, par des chaises inoccupées, tandis que les personnages de cette « farce tragique » (la plus beckettienne des pièces de Ionesco), un couple de vieillards, attendent vainement l'orateur censé venir donner un sens à leur vie ; dans Amédée ou Comment s'en débarrasser (1954), conçu comme un « vaudeville fantastique », le cadavre de l'amant assassiné se met à grandir démesurément, encombrant la vie d'un couple dont il révèle le vide. Ajoutant ainsi à la comédie du langage, l'insolite des situations, le bizarre ou l'extraordinaire, le merveilleux ou le monstrueux, Ionesco invente un théâtre puissamment poétique, dans ses jeux linguistiques, dans les images concrètes qu'il propose (Victimes du devoir, 1953 ; Jacques ou la soumission, 1955 ; le Nouveau Locataire, 1957 ; L'avenir est dans les œufs, 1957), comique et tragique à la fois, selon le principe d'équivalence des contraires chère à la « pataphysique » dont il se réclame.

Porte-parole du « nouveau théâtre » et brillant polémiste, Ionesco croise le fer à de nombreuses reprises avec la critique, celle notamment qui lui reproche le désengagement de son théâtre et son absence de perspectives politiques ; à quoi Ionesco répond avec la farce théâtrale de l'Impromptu de l'Alma (1956), où il se met en scène face aux tenants de la critique idéologique (brechtienne) qu'il dénonce. Son œuvre connaît pourtant un infléchissement remarquable à la fin des années 1950, et l' « anti-théâtre » y cède du terrain à un fonctionnement dramatique plus conventionnel : les personnages retrouvent de la substance ; symboles et allégorie affleurent ; en recourant à des archétypes, le dramaturge reconduit une logique du sens ; une forme d'humanisme fait retour, et Ionesco en appelle de plus en plus souvent à la définition d'un nouveau classicisme. Ce tournant est sensible dans la pièce la plus célèbre de cette seconde période, Rhinocéros (1958), créée par Jean-Louis Barrault à l'Odéon en 1960, où Ionesco, à travers une fable symbolique d'une grande efficacité (un village et ses habitants sont pris pas la maladie de la « rhinocérite », les pachydermes envahissant littéralement la scène), dénonce les dangers des totalitarismes. Représentant d'un humanisme naïf et pessimiste à la fois, le personnage de Béranger y fait son apparition, de même que dans Tueur sans gages (1959), dénonçant vainement la présence du mal dans le monde. Suivent le Piéton de l'air (1963), la Soif et la Faim (1964) et surtout Le roi se meurt (1962), l'un des chefs-d'œuvre du dramaturge, où s'opère une synthèse parfaite de l'apport du nouveau théâtre et de la tradition tragique à travers la fable de la mort « en direct » du roi Béranger Ier.

Auteur de plus de trente pièces – citons encore la réécriture shakespearienne de Macbett (1972) et l'onirique Homme aux valises (1975) – joué désormais dans les grands théâtres de l'institution et à l'étranger, entré à l'Académie française en 1970, Ionesco est devenu un dramaturge classique de la modernité, témoignant de la réceptivité de la société d'après-guerre aux remises en cause du théâtre d'avant-garde, mais aussi d'un parcours qui le distingue d'autres auteurs, et qui révèle le mouvement d'une réinscription délibérée de l'œuvre dans la tradition littéraire, même si le sens de la provocation demeure.

Rassemblant ses réflexions et ses souvenirs en volumes (Notes et contre-notes, 1966 ; Journal en miettes, 1967, suivi de Présent passé, passé présent, 1968 ; la Quête intermittente, 1988 ; Antidotes, 1977) et constatant à la fois la nécessité et l'impossibilité pour l'homme de savoir être seul, Ionesco a aussi fait l'essai de l'écriture romanesque dans le Solitaire (1973), porté à la scène dans Ce formidable bordel ! Il a publié par ailleurs trois délicieux Contes « pour enfants de moins de trois ans » (1969-1971). Ayant arrêté de composer pour le théâtre dans les années 1980, il consacra la fin de sa vie à la peinture, trouvant dans ce nouveau moyen d'expression une évidence et une nécessité que l'écriture avait perdues pour lui.