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Ernest Hemingway

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain américain (Oak Park, Illinois, 1899 – Ketchum, Idaho, 1961).

Il est la figure exemplaire de la « génération perdue » qui a connu les combats de la Première Guerre mondiale, qui s'est expatriée en France pendant les années 1920, qui, contre les incertitudes de l'histoire, les traumatismes des années 1930 et l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, a tenté d'allier un style de vie à un style d'expression, sans jamais rejeter le souci de l'objectivité. L'écrivain est à la fois un héros et un être incomplet, blessé infantile. Par cette dualité, il lui est donné de percevoir le monde tel qu'il est, de se trouver au milieu des événements et de toujours trouver quelque fuite. Hemingway est ainsi un personnage décentré : obsédé d'un accord avec le monde et toujours en quête d'une sécession. L'objectivité, attachée à la certitude de la perception, ne se distingue pas d'un certain sentimentalisme. Dans le monde tel qu'il est, chaque événement peut devenir emblématique : l'enfance d'un garçon issu de la petite bourgeoisie du Middle West devient initiation exemplaire de Nick Adams (Cinquante Mille Dollars, 1927) ; la guerre en Italie est une aventure placée sous le signe de la renaissance (l'Adieu aux armes, 1929). L'événement emblématique chasse le mensonge social porté par le langage de tous ; dans Trois Histoires et dix poèmes (1923), l'imposture de tous les mots glorieux ne cache plus la simple réalité de l'absurde et de la déchéance. L'esthétique littéraire est, dès lors, une éthique. L'objectivisme, le refus de l'effet sentimental, l'effacement de l'arrière-plan psychologique sont d'abord les moyens d'éviter l'imposture et de s'attacher à rendre le visible hors de toute préfiguration et de tout préjugé, suivant la leçon première du journalisme. Il y a une certitude de l'événement présent qui va contre toutes les falsifications. Le titre du roman posthume Îles à la dérive (1970) est révélateur : l'événement, aussi brutal qu'il soit, reste en lui-même une totalité, une sorte de présent continu ; l'écrivain va d'événement en événement, dans la fidélité à l'objectivité et dans l'affirmation des pouvoirs du sujet. Ainsi l'œuvre, nourrie d'une méfiance à l'égard du langage, devient assertorique : elle est reconnaissance du sujet et du monde, alors même qu'elle en note la constante destruction. Cette ambivalence explique les personnages à la fois mineurs et majeurs, promis à l'exploit et voués à l'échec. Écrire reste une manière de rechercher l'expérience partagée du réel : aussi le récit d'Hemingway se présente-t-il comme celui d'une épreuve, par laquelle l'action rapportée devient action symbolique. Le soleil se lève aussi (1926) est le roman de l'exil en Europe : l'expatriation définit le traumatisme de l'histoire et le monde fermé sur lui-même dans lequel l'homme blessé trouve sa place. L'Adieu aux armes présente, au-delà des constats de la guerre et de l'argument sentimental, la narration de l'« individuation ». La reprise symbolique de l'épreuve de la mort dans Mort dans l'après-midi (1932), sur la corrida espagnole, et dans les Vertes Collines d'Afrique (1935), reportage sur les safaris, souligne l'ambivalence du contraste en particularisation et en généralisation. Dans la nouvelle les Neiges du Kilimandjaro, il appartient au héros, faute d'atteindre les neiges sacrées, de lire simultanément la blessure individuelle et la plaie communautaire. Dans Pour qui sonne le glas (1940), les thèmes habituels de la mort et de l'absurde, placés dans le cadre de la guerre d'Espagne, définissent, contre les erreurs de l'Histoire et des hommes, le poids du sacrifice et la valeur de l'instant, seul capable de marquer la propriété du réel. L'héroïsme reste individuel ; il contredit la certitude de la sénescence et suscite l'épure stoïque du Vieil Homme et la Mer (1952), où la certitude de l'absurde ne peut voiler la victoire, vaine sans aucun doute, remportée par le vieux pêcheur. L'écrivain du xxe s., couronné par le prix Nobel (1954), rejoue, à travers les guerres et les lieux étrangers, le mythe américain d'Huck Finn : il dit la « terre gaste » contemporaine et le bonheur perdu. Cette ultime ambivalence montre dans l'œuvre d'Hemingway une dialectique du dedans et du dehors : si la blessure est agression du monde sur le sujet, l'acte héroïque, l'écriture ne sont pas tant marques du sujet sur le monde qu'intériorisation du monde par le sujet. Ainsi doit se comprendre Paris est une fête (1964) : la terre de l'exil se confond avec le never-land américain, lieu de l'expérience libre du sujet, et trouve sa figure ultime dans les blocs terrestres d'Îles à la dérive.