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Grèce

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Panorama historique de la Grèce ancienne

La littérature grecque antique, la plus anciennement connue en Europe, est, par sa variété et sa richesse, une référence centrale, et un modèle, revendiqué ou critiqué, pour toutes les littératures occidentales.

L'histoire de la langue grecque ancienne, attestée des inscriptions mycéniennes (iie millénaire av. J.-C.) aux premiers textes byzantins, est complexe et foisonnante. La poésie, fondée sur une métrique raffinée et une accentuation musicale, s'exprime en une multiplicité de dialectes littéraires, issus de mélanges traditionnels de dialectes régionaux : par exemple, l'épopée homérique, même dans ses imitations tardives, utilise un fonds ionien, doté de traits éoliens et d'archaïsmes, et la lyrique chorale, qu'on retrouve dans les chœurs tragiques, est d'inspiration dorienne, réputée plus sonore et énergique. La prose, dont les premiers représentants sont ioniens (Hérodote), se développe dans le dialecte d'Athènes, l'ionien-attique, qui est à l'origine de la koinê ou « langue commune » des époques hellénistique et romaine.

La variété des registres linguistiques correspond à la diversité des genres, qui ont connu des développements riches en rencontres et en tensions, induites par des contextes sociaux, religieux et politiques en mouvement constant : l'époque archaïque (jusqu'à la fin du vie s. av. J.-C.) nous transmet une poésie orale, épique, en hexamètres dactyliques (Homère, Hésiode), ou mélique, dans d'autres systèmes prosodiques (Sappho, Pindare) ; l'époque classique, aux ve et ive s. av. J.-C., se centre sur la démocratie athénienne, où triomphe l'institution théâtrale (tragédie et comédie ancienne) et où se construisent l'éloquence, l'histoire et la philosophie ; après les conquêtes d'Alexandre, la littérature devient savante ou scientifique, et, à partir du ier s. av. J.-C., quand Rome domine le monde grec, l'hellénisme forme les élites de l'Empire, en particulier par la rhétorique, l'histoire et le roman, avant le triomphe du christianisme, qui s'exprime aussi d'abord en grec. La paideia grecque, éducation humaniste classique, définie par Isocrate, au ive s. av. J.-C., se développe, se construit et forme les cultures proches, pendant plus de quinze siècles, par sa littérature et son esthétique. Mais nous n'avons de cette littérature qu'une image partielle, à cause des aléas de la transmission (d'Eschyle, il ne reste que 7 pièces sur 80), des difficultés de la critique textuelle et de la notion moderne de littérature (la poésie grecque est d'abord liée à des événements sociaux ou à une construction du savoir).

La période archaïque

La poésie grecque commence avec l'épopée, surtout l'Iliade et l'Odyssée, qui sont l'aboutissement d'une longue tradition orale, d'origine surtout indo-européenne, comme l'établit la comparaison avec des épopées sanskrites ou germaniques. Dès le xe s., en Ionie, les aèdes, musiciens et conteurs, chantaient les exploits de héros légendaires. Les plus appréciés étaient sans doute ceux qui évoquaient la guerre de Troie et le retour de ses héros. Le rayonnement de l'épopée dans le monde grec se manifesta pendant des siècles par une floraison de cycles épiques, d'hymnes homériques, de parodies, transmis par les rhapsodes, récitants. Avec Hésiode, une poésie didactique se développe aussi : substituant au monde héroïque l'univers des paysans, il instruit son public, par le récit rythmé de son expérience personnelle ou de la « naissance des dieux ».

Après le viiie s., les Grecs poursuivent leur expansion coloniale en Méditerranée, tirant profit de leurs contacts avec de nouveaux peuples et civilisations. La plupart des cités, au prix de violentes luttes, s'éveillent à une vie politique complexe. C'est l'époque où s'épanouit la poésie dite lyrique, qui vise non pas l'expression personnelle, mais le chant (d'où le qualificatif de mélique) et le rite. Il reste surtout des noms et des fragments pour évoquer cette association dynamique de poésie, de musique et de danse : Alcée, Sappho ou Anacréon pour les odes en dialecte lesbien ; Tyrtée, Théognis, Solon ou Mimnerme pour les élégies ioniennes ; Archiloque et Sémonide d'Amorgos pour les iambes satiriques. Liés à la vie publique, odes triomphales, hymnes et chants de processions trouvent leur plus illustre représentant en Pindare, imité par Bacchylide. Et la poésie jouit d'un tel prestige que c'est en vers que les premiers philosophes, Parménide ou Empédocle, présentent leur pensée.

Au vie s., des auteurs s'expriment aussi dans une forme plus proche de la langue parlée. Les fables d'Ésope, les maximes des Sept Sages, les œuvres philosophiques d'Héraclite ou d'Anaximène, les premiers traités hippocratiques, témoignent des progrès de la prose, comme les chroniques, les généalogies divines ou royales : de ces récits en ionien viennent les premières œuvres historiques d'Hécatée de Milet, précurseur d'Hérodote.

La période classique

Le ve siècle est celui de la littérature classique. C'est alors que se constituent des genres littéraires fondamentaux, théâtre, histoire, éloquence et philosophie. Athènes, qui, au cours des guerres médiques, a pris la tête des Grecs dans le combat pour la liberté commune, impose sa suprématie. Et c'est là que se crée le théâtre classique, illustré par les tragiques Eschyle, Sophocle et Euripide, par le comique Aristophane. Quelles que soient ses origines, encore controversées, le théâtre est intégré à la vie religieuse de la cité, comme une forme particulière des rites dionysiaques. C'est aussi une manifestation de la vie collective : les représentations, organisées par les autorités dans le cadre de concours, sont suivies par tous les citoyens. Regroupées à l'origine en trilogies, les tragédies, qui traitent surtout de sujets mythiques d'intérêt actuel, alternent expression parlée et chant lyrique : les dialogues et les discours des acteurs sont scandés par les interventions du chœur, qui, suivant des règles rythmiques strictes, commentent l'action, critiquent ou conseillent les personnages ; miroir réfléchissant les luttes où sont engagés les acteurs, le chœur dégage le sens humain du mythe. Nous ne connaissons qu'une trentaine des 1 200 tragédies représentées en Grèce au ve s., et les trois auteurs connus correspondent à trois étapes de l'art dramatique. Eschyle, fondateur du genre, met en scène, par le mythe et dans un style noble et spectaculaire, l'établissement d'un nouvel ordre humain et religieux, lourd d'angoisse et d'espoir, dont il est le contemporain. Sophocle, avec sobriété, mais par des intrigues complexes et contrastées, représente des personnalités héroïques en proie à un destin pesant. Euripide, moins reconnu en son temps, influencé par les philosophes, met en scène les passions humaines, dans un monde où les dieux sont incompréhensibles.

Issue, comme la tragédie, du culte de Dionysos, la comédie ancienne, fantastique et burlesque, trouve dans la démocratie athénienne le terrain propice à sa bouffonnerie satirique, et, dans l'actualité politique, Cratinos, Eupolis ou Aristophane puisent l'inspiration d'une dramaturgie de combat.

La vie de la cité inspire les développements de la prose. Le pouvoir, politique ou judiciaire, passe par les discours. L'originalité de la Grèce est de n'avoir pas séparé philosophie (Platon, Aristote) et éloquence (Gorgias, Isocrate), soit qu'elles s'unissent dans la recherche d'une commune vérité, soit qu'elles se définissent par leur tension, la première cherchant la voie droite dans le monde des Idées, l'autre – lieu de la ruse, de la métis – jouant de tous les compromis dans l'univers quotidien (les sophistes). De ces réflexions est né l'art de la rhétorique : pouvoir rassembler les arguments capables de convaincre l'auditoire et les présenter de manière irréfutable, c'est ce qu'empruntèrent à la virtuosité et à la subtilité des sophistes les orateurs « attiques », que leurs talents s'exercent pour défendre ou pour accuser en justice, tels Lysias, ou que leur éloquence trouve dans l'engagement politique sa plus haute expression, comme Démosthène ou Eschine. Chez les citoyens athéniens, le pouvoir appartient à qui se dote de la force de persuasion.

Les œuvres historiques des ve et ive s. témoignent aussi du rôle capital attribué au langage et à la raison. Si Hérodote poursuit son enquête ethnographique dans les marges du mythe, Thucydide s'efforce de définir les critères de l'histoire, surtout contemporaine, qui en fassent un « trésor pour toujours ». L'œuvre historique ne se borne pas au récit des événements, dont le déroulement est soumis à une analyse critique, elle sert de leçon, et c'est encore par le biais de la rhétorique, et des nombreux discours fictifs intégrés dans le cours de l'action, qu'elle acquiert sa portée politique et morale.

L'époque hellénistique

Au iiie s., à la suite des conquêtes d'Alexandre et de la constitution des monarchies hellénistiques, Athènes perd son monopole intellectuel. La capitale de l'Attique n'est pas dépossédée de son prestige : les auteurs comiques, comme Ménandre, y demeurent et, sur les collines de la ville, les écoles philosophiques trouvent un asile dans les jardins qui leur donnent leur nom – l'Académie platonicienne, le Lycée aristotélicien (Théophraste) ou le Jardin d'Épicure. Cependant, l'importance d'Alexandrie ne cessera de croître : sous la protection des Ptolémées, sa bibliothèque, où furent rassemblées toutes les œuvres écrites en grec, devint un conservatoire de la pensée et de l'art, et, dans le Musée, écrivains et savants étaient entretenus aux frais de l'État. L'activité culturelle d'Alexandrie, l'alexandrinisme, se place sous le signe de l'érudition. L'étude technique des manuscrits (Zénodote, Callimaque, Aristophane de Byzance, Aristarque) se développe, avec la tradition des scholies, notes critiques ou grammaticales sur des textes anciens, et l'établissement du « canon d'Alexandrie », liste des écrivains considérés comme les modèles de chaque genre. À l'image de cette littérature de philologues, de grammairiens (Denys le Thrace), d'historiens, de géographes (Ératosthène), la poésie alexandrine est œuvre de savants et les références constantes à la littérature antérieure s'allient à la virtuosité et à la subtilité : élégies et hymnes de Callimaque, épopées d'Apollonios de Rhodes, poésie didactique d'Aratos ou petites scènes de genre, comme les idylles de Théocrite ou les mimes d'Hérondas. Avec la nouvelle situation politique, l'éloquence et l'histoire se font plus techniques, et la fiction romanesque connaît ses premiers feux.

La période romaine

Pendant la période romaine, la culture grecque reste un modèle : c'est dans les écoles grecques que les jeunes patriciens ou les hommes nouveaux (Cicéron) apprennent à réfléchir et à s'exprimer, et la Grèce fournit à Rome l'essentiel de son bagage philosophique, ses réflexions sur l'éloquence civique, ses références poétiques et ses débats sur le style. En contact constant, la littérature latine et la littérature grecque (parfois au service de la première, chez Polybe ou Denys d'Halicarnasse), dans les premiers siècles de notre ère, entretiennent des rapports riches et complexes, parfois tendus, tout en développant chacune son originalité. Dans la culture grecque d'alors, la poésie ne tient plus le premier rang, malgré les beautés de l'épigramme : après des figures marquantes et prolixes comme Plutarque et Dion de Pruse, c'est le triomphe de la rhétorique (la « seconde sophistique », avec Aelius Aristide) et le plein épanouissement du stoïcisme d'expression grecque et du néoplatonisme (Épictète, Marc Aurèle, Plotin, Jamblique) ; la figure de Lucien, rhéteur philosophe, représente bien cette époque faite de débats vigoureux, éloquents, et d'un puissant désir de savoir et de dire que confirment à la fois l'encyclopédisme (Galien, Athénée, Philostrate, Pausanias, Dion Cassius, Arrien) et la vogue du roman (Héliodore, Longus). Ensuite, dans l'antiquité tardive, c'est, à première vue de façon paradoxale, chez les auteurs chrétiens, formés à l'école grecque, que se déploient la persuasion et la controverse, le récit argumenté et l'exégèse, chez Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe de Césarée, Justin, Basile ou Jean Chrysostome. Les premiers textes chrétiens, le Nouveau Testament, les Lettres de Paul ou l'Apocalypse de Jean sont également grecs.

Il n'est pas possible d'évoquer ici l'influence de la littérature grecque ancienne sur la culture des époques suivantes ; à titre d'exemple, de manière très incomplète, on citera l'aristotélisme médiéval, l'humanisme renaissant, la Pléiade, le classicisme, le roman baroque, le romantisme allemand, l'éloquence révolutionnaire, etc., jusqu'à James Joyce ou René Char. Chaque époque compose sa propre littérature grecque ancienne, pour, à la fois, en faire un modèle et se construire en s'y opposant.

Les grands genres dans la Grèce ancienne

L'épopée

Le genre épique est d'abord représenté par les deux épopées homériques, l'Iliade et l'Odyssée ; mais à côté de ces deux poèmes, le « Cycle » épique réunit des épopées traitant de la légende troyenne dans son ensemble ou de la légende thébaine : ce sont la Titanomachie, l'Éthiopide, qui conte les combats d'Achille contre Penthésilée et contre Memnon, les Chants cypriens, la Petite Iliade et le Sac de Troie, les Nostoi ou Retours, qui ont pour sujet le retour des héros grecs, la Télégonie, suite de l'Odyssée, qui relate la mort d'Ulysse, tué par Télégonos, le fils qu'il avait eu avec Circé, qui tue son père sans le savoir, et, pour le cycle thébain, l'Œdipodie, la Thébaïde et les Épigones. Ces épopées perdues eurent une grande influence sur les auteurs postérieurs, notamment sur Euripide. La langue de l'épopée homérique et l'hexamètre se retrouvent dans les Hymnes homériques, dont la composition s'échelonne du viie s. à une date sans doute récente, dans la poésie didactique d'Hésiode et dans les œuvres qui lui étaient attribuées, le Catalogue des Femmes ou Ehées et le Bouclier (vie s. av. J.-C.). On n'a conservé que des fragments des poètes épiques du vie siècle qui n'appartiennent pas au Cycle et de ceux de l'époque classique (Panyassis, Antimaque de Colophon). Le genre épique a donné lieu à des parodies, comme le Margitès, attribué à Homère, que connaissent Platon et Aristote ; la Batrachomyomachie (Combat des grenouilles et des rats) semble appartenir plutôt à l'époque hellénistique. À cette époque, les poètes donnent en hexamètres des pièces diverses ; l'Hécalè de Callimaque raconte la victoire de Thésée sur le taureau de Marathon et décrit la nuit passée auparavant par le héros chez la vieille Hécalè ; elle a été définie comme une « épopée miniature » (épyllion) et s'écarte d'Homère aussi bien par sa construction que par ses thèmes. D'Apollonios de Rhodes (iiie s. av. J.-C.) nous sont parvenus les Argonautiques, qui ont pour sujet l'aventure de Jason et des Argonautes ; ce poème savant en 4 chants, aux tons variés, à la construction complexe, marque la distance qui sépare son auteur d'Homère jusque dans les échos qu'il fait sonner. Les Phénomènes d'Aratos font quant à eux écho à Hésiode, en alliant science et poésie, comme ceux de Nicandre (iie s. ?). C'est ensuite beaucoup plus tard, du iiie au vie s. apr. J.-C., que l'on trouve, après les poèmes didactiques des siècles précédents et des épopées perdues, des poèmes épiques d'inspirations diverses. Nous avons ainsi conservé la Suite d'Homère de Quintus de Smyrne (14 chants), récits des événements qui se situaient entre l'Iliade et l'Odyssée, les Dionysiaques de Nonnos de Panopolis (48 chants), empreints de piété, la Prise de Troie de Triphiodore de Panopolis, des Argonautiques orphiques, l'Enlèvement d'Hélène de Collouthos, épyllion, et le poème de Musée (vie s.), Héro et Léandre. Autant de textes qui attestent de la variété du genre à l'époque tardive.

La poésie lyrique

La poésie d'époque archaïque

En Grèce archaïque, deux types de poésie coexistent : épique, en hexamètres, narrative (Homère) ou didactique (Hésiode), et mélique (melos, « phrase musicale »), chantée, dans une prosodie variée, monodique ou chorale. Cette dernière est appelée « lyrique » par anachronisme, suivant la critique hellénistique : elle peut être accompagnée de lyre, mais aussi de cithare, de flûte, etc. Le premier but de cette poésie non épique n'est pas l'expression individuelle, qu'implique la notion moderne de lyrisme : son rôle est rituel, religieux ou politique, comme le montrent les genres qu'elle rassemble, dithyrambe (pour Dionysos), épinicie (éloge d'un athlète vainqueur), hyménée (chant de mariage), parthénée (chœur de jeunes filles), péan (pour Apollon), thrène (chant funèbre), etc.

Au viie s. av. J.-C., deux courants dominent : la poésie iambique, dans un rythme proche du langage parlé, est ironique et satirique, souvent violente, chez Archiloque (Paros v. 712-v. 664 av. J.-C.), dont il reste aussi des fragments d'élégies – et qui, par ses attaques contre ses ennemis personnels, remet en cause les valeurs épiques et prépare Aristophane et Ésope – et chez Sémonide d'Amorgos ; la poésie élégiaque, en distiques de dialecte ionien, chante un idéal guerrier collectif, chez Callinos d'Éphèse et Tyrtée, chantre de la constitution spartiate (Eunomia et Exhortations), auteur aussi, en dorien, d'Embatêria (« charges contre l'ennemi ») ; Mimnerme de Colophon a des accents plus mélancoliques. À la fin du siècle, apparaît le premier représentant de la lyrique chorale, Alcman, qui vécut à Sparte et composa des hymnes pour les fêtes officielles, riches en références mythiques et notations amoureuses, en particulier des parthénées.

Au vie s., la poésie se diversifie, suivant l'évolution sociale et politique. L'île de Lesbos avait donné naissance à Terpandre, fondateur de l'école citharédique, inventeur de la lyre à sept cordes, auteur de nomes, d'odes et de scolies (chansons de table), et à Arion, inventeur du dithyrambe. C'est là que vivent Alcée (vers 630), qui, fidèle du parti aristocratique, chanta ses amours et ses haines politiques en dialecte éolien, et surtout Sappho (vers 630), qui, dans des vers à la métrique raffinée (strophe sapphique), composa hyménées, épithalames et poèmes mythologiques, en chantant les sourires et les tourments de l'amour. La poésie en distiques élégiaques se développe, chez Théognis, aristocrate de Mégare, exilé, qui critique amèrement la décadence de la noblesse et la nouvelle puissance du peuple, dans un recueil auquel des compilateurs ont adjoint de nombreuses maximes gnomiques, en regroupant en fin de volume un long groupe de vers à l'inspiration pédérastique. Xénophane de Colophon, premier adversaire connu de la conception anthropomorphique du divin, compose en hexamètres, en distiques élégiaques et en iambes (les Silles, textes satiriques) une poésie morale, dont la dimension philosophique prépare l'école d'Élée. La satire iambique se poursuit avec Hipponax d'Éphèse, la poésie gnomique en hexamètres avec Phocylide de Milet, et la lyrique chorale avec Stésichore, qui créa la triade (strophe, antistrophe, épode) et, dans un dorien littéraire devenant la langue du genre, composa des péans, des chants d'amour, des œuvres pastorales, des hymnes héroïques, dont il reste des fragments, et le poème Hélène – et sa correction, plus respectueuse de l'héroïne éponyme, divinisée, la Palinodie. De même, Ibycus de Rhégium inventa l'ode adressée à un humain : il reste une centaine de vers célébrant le tyran Polycrate de Samos et la puissance de l'amour. Une place particulière doit être accordée à Anacréon de Téos, vivant chez des tyrans de Samos et d'Athènes, qui composa des épigrammes et des chansons de circonstance, au style gracieux, ironique, sur l'amour et le banquet. Enfin, Solon (vers 640-v. 560), poète et politique, marque le passage à la démocratie, qu'il contribua à instaurer : archonte en 594, il élabora la constitution d'Athènes. Des 5 000 vers, en ionien, que lui attribuait l'Antiquité, il reste environ 300 vers de divers fragments, d'inspiration civique et morale, qui reflètent un idéal d'équilibre annonçant l'âge classique (Élégie pour Salamine, aux Muses, sur l'Eunomie).

La poésie à l'époque classique

Au ve s., la poésie chorale s'exprime par les passages chantés de la tragédie et de la comédie ancienne, dans des genres narratifs typiques de la cité démocratique, mais elle triomphe chez trois auteurs proches des milieux tyranniques. Simonide de Céos (vers 556-468) vécut à la cour du tyran athénien Hipparque, puis en Thessalie, encore à Athènes, où il fréquente Eschyle, puis auprès de Hiéron de Syracuse : premier « poète de métier », qui réclame de l'argent pour son art, il compara la poésie à la peinture, et composa des épigrammes politiques, des dithyrambes, des thrènes et des odes d'apparat. Bacchylide (vers 505-v. 430), neveu de Simonide, composa des Odes triomphales ou Épinicies, des dithyrambes et des péans, redécouverts en 1897 en Égypte : sa poésie exalte un idéal aristocratique modéré, dans un style serein et fluide, qui l'oppose au sublime parfois rude de Pindare. Ce dernier (vers 518-v. 438) marque le sommet et la fin du genre choral. Aristocrate thébain, il compléta son éducation musicale à Athènes, et devint célèbre très jeune, en 498, avec la xe Pythique. Il voyagea de ville en ville, accueilli par Hiéron de Syracuse ou Arcésilas de Cyrène. De ses nombreuses œuvres (Hymnes, Éloges, Dithyrambes, Péans, Hyporchèmes), à part des fragments, il reste 40 Épinicies (Odes triomphales) : réparties en 4 livres (Olympiques, Pythiques, Néméennes, Isthmiques), elles célèbrent les vainqueurs aux jeux Panhelléniques. Dans chaque ode, de composition complexe, Pindare évoque en général un épisode mythique en rapport avec la famille ou la cité du vainqueur et en tire une morale selon laquelle l'homme qui a reçu en don la force, l'intelligence, la beauté, doit faire fructifier ses talents par la pratique des exercices du corps et de la vertu ; c'est au poète qu'il revient de reconnaître sa valeur, de la célébrer et de rendre l'athlète glorieux et immortel. Son style, majestueux et fulgurant, est considéré par les Anciens comme le type de l'« harmonie austère » (Denys d'Halicarnasse).

La poésie d'époque hellénistique et romaine

À partir du iiie s., Alexandrie est le vrai centre de la culture grecque, placée sous le signe de l'érudition, et liée aux recherches menées à la Bibliothèque. Influencée par l'histoire et la critique littéraire, cette poésie est œuvre de savants et les références à la littérature passée s'allient à l'originalité la plus subtile. L'épopée d'inspiration homérique se poursuit, chez Apollonios de Rhodes (les Argonautiques), mais ce sont les les pièces brèves et virtuoses qui ont la faveur des poètes. Callimaque (vers 315-240), auteur d'ouvrages techniques nombreux, est connu pour ses élégies (Origines), iambes, hymnes et épigrammes ; Théocrite (vers 315-v. 250), pour le recueil des Idylles, qui regroupe des poèmes de formes variées (pastorales, épigrammes, mimes dialogués, hymnes, fragments épiques et mythologiques) et fonde le genre bucolique, pratiqué au iie siècle par Moschos de Syracuse (Europe) et Bion de Smyrne ; Hérondas (vers 275-225), pour ses Mimes, scènes de genre en choliambe ; Lycophron de Chalcis (fin ive s.-début iiie s.), pour l'Alexandra, monologue tragique consacré aux prophéties de Cassandre, célèbre pour son hermétisme. On notera aussi la poésie didactique d'Aratos de Cilicie (iiie s., Phénomènes, traité d'astronomie), Nicandre de Colophon (iie s., Theriaka et Alexipharmaka, sur les antidotes), Oppien (iie s., Halieutiques, sur la pêche, et Cynégétiques), et surtout la vogue de l'épigramme, avec Méléagre de Gadara (vers 130-60 av. J.-C.), auteur d'une Couronne ou recueil thématique, comme Philippe de Thessalonique (ier s. apr. J.-C.). Il nous reste plus de 4 000 poèmes, rassemblés en anthologies, de Straton de Sardes (iie s., la Muse garçonnière), Agathias le Scholastique (vie s., Cycle), à l'époque byzantine, avec Constantin Céphalas (ixe-xe s., Anthologie, recomposée ensuite sous la forme de l'Anthologie Palatine, éditée au xviiie s., et complétée par l'Anthologie Planudéenne, du xiiie s.). À part ce genre foisonnant, et des épopées tardives (Collouthos, Quintus de Smyrne, Nonnos de Panopolis), la poésie lyrique, à l'époque romaine, est un élément marginal de l'histoire littéraire grecque : on citera le recueil des Anacreontea, fixé au Moyen Âge et inspiré de la poésie amoureuse d'Anacréon, et des poètes chrétiens comme Clément d'Alexandrie (fin du iie s.) et Grégoire de Nazianze (ive s., plus 17 000 vers de textes variés).

C'est la poésie d'époque archaïque et classique qui influencera d'abord la littérature européenne postérieure, en particulier des figures éminentes comme Sappho et Pindare, dont certains accents et thèmes se retrouvent jusque dans la poésie contemporaine, de Valéry à Bonnefoy, par exemple.

La tragédie

Eschyle, Sophocle et Euripide, auteurs athéniens du ve siècle, sont les seuls tragiques grecs dont nous soient parvenus des drames entiers ; le genre paraît ainsi vivre et disparaître dans l'espace d'une cité et d'un siècle. Si le développement du genre est lié à Athènes et à une période de son histoire, la tragédie a continué d'exister même après la période hellénistique, dans des conditions évidemment fort différentes. L'origine de la tragédie est une question qui a suscité de nombreuses hypothèses, et l'histoire du genre est aussi malaisée à établir. On situe habituellement l'établissement des concours tragiques aux Grandes Dionysies, à Athènes, en 534 (Thespis y aurait été le premier vainqueur) ; mais certains les placent à la fin du vie siècle. L'institution des concours des Lénéennes dans la seconde moitié du ve siècle date de 440 pour les concours comiques, de 432 pour les concours tragiques. Les Dionysies des champs, en Attique, donnaient aussi lieu à des représentations théâtrales. L'important est le cadre où s'inscrit la tragédie. Elle est politique, au sens ancien et au sens moderne. Politique, parce que la production théâtrale et les représentations n'existent que dans les concours que la cité organise jusque dans leur déroulement. Aux concours des Grandes Dionysies, trois tragiques donnaient une tétralogie, soit une trilogie, trois tragédies, parfois traitant de la même légende, comme l'Orestie d'Eschyle (trilogie liée), et un drame satyrique (drame où les satyres forment le chœur, à la fin heureuse et à la tonalité parodique et comique). Politique, la tragédie l'est encore, à Athènes, au ve siècle, au sens où elle est le lieu d'expression à la fois de la grandeur de la cité et de ses difficultés dans un temps de mutations importantes, quand l'empire athénien se constitue, quand la guerre du Péloponnèse fait rage. Mais les auteurs mettent aussi sur la scène les préoccupations morales, les débats intellectuels qui sont leur actualité. Ils le font en utilisant et en faisant évoluer une forme fixée. La tragédie est faite d'oppositions. Le texte tragique se divise entre des parties parlées par les acteurs, un prologue et des épisodes, et des parties chantées par le chœur, la parodos (entrée du chœur), les stasima, entre les épisodes, avant l'exodos (fin de la pièce et sortie du chœur). Le coryphée, chef du chœur, peut dialoguer avec les acteurs, deux, puis trois avec Sophocle (le protagoniste, le deutéragoniste et le tritagoniste). Mais les auteurs usent aussi du kommos, chant alterné d'un acteur et du chœur, ou des monodies données aux acteurs, assouplissant les structures. La dualité tragique est aussi dans la manière dont la tragédie se sert du mythe pour parler du monde présent, parfois de l'actualité, comme le Philoctète de Sophocle qui évoque la question du retour d'Alcibiade à Athènes (409). En 406, Sophocle et Euripide meurent. Après eux, au ive siècle, la production tragique se poursuit (nous ne disposons que de fragments) et tout le monde grec s'ouvre à la tragédie. Mais le genre se modifie, la tonalité des drames n'est plus la même.

La comédie

De la comédie ancienne à la comédie nouvelle

Le genre comique a existé avant le ve siècle, en Grèce, sous des formes différentes. Aristophane raille encore la farce de Mégare, tandis qu'Epicharme de Cos est le meilleur représentant de la comédie syracusaine (vie s.-ve s.). À Athènes la première forme de comédie (ou comédie ancienne) est une satire violente, à résonances politiques et souvent personnelles, de la réalité contemporaine : elle est illustrée par Cratinos, Platon le comique, Phérécrate ou Eupolis et, surtout, Aristophane, dans la première partie de sa carrière. Si les premiers concours comiques des Grandes Dionysies remontent à 486 et ceux des Lénéennes à 440, nous ne possédons que des fragments des comiques qui ont précédé Aristophane. En conservant une grande fantaisie, la comédie a une forme fixée : les parties parlées et les chants du chœur alternent, la parabase divise la comédie en deux parties et comprend elle-même une transition (commation), la parabase, en tétramètres anapestestiques, terminée par le pnigos (où le coryphée « s'étouffe »), un chant du chœur, une tirade du coryphée ou épirrhème, suivie d'une antode (second chant du chœur qui répond au premier) et d'un antépirrhème. Le Coryphée s'adresse aux spectateurs, au nom du poète qui parle ainsi à son public. Un agon à la construction fixe, différent d'un agon tragique, oppose souvent deux personnages dans une forme de débat qu'illustre bien celui du Discours Juste et de l'Injuste dans les Nuées. Le komos (d'où vient la komodia), évoquant les rites agraires associés au culte de Dionysos et leur « mascarade-charivari » (M. Trédé), se retrouve dans la sortie du chœur. Chez Aristophane, les comédies de la fin du ve siècle allient la fantaisie et les préoccupations politiques. Ses pièces du début du ive siècle, l'Assemblée des Femmes (392 ?) et le Ploutos (388), avec la disparition de la parabase et la transformation du rôle des parties chorales, marquent le passage à la comédie moyenne. Les sujets mythologiques et une critique générale des mœurs y prédominent, comme le montrent les fragments conservés d'Euboulos, d'Alexis ou d'Antiphane. L'aboutissement de cette évolution est la comédie nouvelle (Néa) qui prévaut dans la Grèce hellénistique. Théâtre de mœurs contemporaines, comédie d'intrigue qui finit bien, dans un univers artificiel, elle crée des types (le fils de famille, la courtisane, l'esclave rusé, le parasite, l'entremetteur, etc.), et est illustrée principalement par Ménandre (340-292), Philémon ou Diphile. Elle sera imitée par les auteurs latins (Plaute, Térence), et survivra jusque dans la commedia dell'arte.

Le mime

Genre théâtral mineur, le mimos est une petite pièce comique qui prend pour sujet le quotidien, parfois grossière, de forme très variable (Plutarque, Propos de Table, VII, 712 e). Il nous reste des fragments des Mimoi de Sophron (Syracuse, ve s. av. J.-C.), écrits en dorien, partagés en masculins (le Pêcheur de thons, le Pêcheur au paysan) et féminins (les Couseuses, les Femmes au déjeuner...). Admiré par Platon, Sophron fut l'inspirateur de Théocrite (Idylles II, XIV, XV) et d'Hérondas, qui vécut aussi à la cour de Ptolémée Philadelphe, à Alexandrie (iiie s. av. J.-C.) ; auteur de Mimiamboi qui mêlent le mimos et l'iambe, Hérondas fait d'Hipponax un autre modèle. Le réalisme apparent de ses poèmes et leur sujet (citons la Maquerelle, le Marchand de filles, la Jalouse, le Cordonnier) peuvent faire le raffinement d'une œuvre artificielle destinée à un public de lettrés.

L'histoire

Si Hérodote est considéré par la tradition comme le « père de l'histoire », il a néanmoins des prédécesseurs, qu'on appelle les « logographes », mais dont les œuvres ne sont conservées que par fragments. Parmi eux, Hécatée de Milet (vie-ve s. av. J.-C.) reprend dans ses Généalogies (Histoires des héros) la matière mythique – confondue à l'origine avec l'histoire – en l'articulant chronologiquement et en la critiquant parfois. Mais c'est au ve siècle qu'Hérodote (l'Enquête) entreprend l'histoire du monde connu, du règne de Cyrus (559-529 av. J.-C.) aux guerres médiques, et que Thucydide raconte la Guerre du Péloponnèse, à ses yeux le conflit le plus important de l'histoire des Grecs. S'appuyant sur une documentation et des témoignages, l'un et l'autre se préoccupent spécifiquement des hommes et de la recherche de la vérité, et s'ouvrent à la réflexion morale et politique. Au ive siècle, Xénophon continue le récit de Thucydide dans les Helléniques, œuvre variée, mêlant les méthodes et les manières.

On ne possède pour la plupart des autres auteurs que des fragments ou des témoignages. C'est le cas de l'Histoire des Perses et de l'Histoire de l'Inde où Ctésias (ve-ive s.) peint une Inde fantastique (le récit aura une grande postérité), des histoires locales, comme celles des Atthidographes qui relatent l'histoire d'Athènes depuis l'origine (Hellanicos de Lesbos, Cleidimos d'Athènes au ve siècle, puis Androtion au ive s., Philochore au iiie s.), des Helléniques et des Philippiques de Théopompe de Chios, ou des Histoires d'Éphore, qui vont du retour des Héraclides (iie millénaire av. J.-C.) à 340 av. J.-C. Les historiens d'Alexandre forgent la légende du souverain (Callisthène d'Olynthe, à qui on a faussement attribué le Roman d'Alexandre, Ptolémée, Onésicrite, disciple de Diogène, ou Aristobule). Les Helléniques de Douris de Samos (ive-iiie s.), où l'auteur cherche d'abord à provoquer l'émotion comme au théâtre, inaugurent « l'histoire tragique ». Timée de Tauroménium (iiie s.) écrit une Histoire de la Sicile qui va des origines à la première guerre punique ; Hécatée d'Abdère, une Histoire de l'Égypte (Egyptiaca), comme Manétho ; Mégasthène, une Histoire de l'Inde (Indika) ; Bérose, une Histoire de Babylone (Babyloniaca)) ; Fabius Pictor fait en grec une Histoire de Rome. C'est assez montrer la diversité du genre dans un monde où l'on voit grandir Rome.

Au iie siècle, Polybe (vers 208-126 ?) se fait précisément « l'historien de la conquête romaine » (P. Pédech) dans son Histoire, en partie conservée. Du stoïcien Posidonius d'Apamée (iie-ier s.), continuateur de Polybe, d'Agatharcide de Cnide (iie s. av. J.-C.), d'Alexandre Polyhistor, de Timagène ou de Nicolas de Damas (ier s.), il ne reste que fragments ou témoignages, mais nous lisons en partie la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, ouvrage de compilation, en grande partie, qui donne la Naissance des dieux et des hommes (L. I et II) et la Mythologie des Grecs (L. IV). Sous l'Empire romain, l'histoire conserve la variété que lui impriment le cadre même des événements, la culture d'auteurs qui ne sont presque jamais exclusivement historiens et les buts qu'ils poursuivent. Denys d'Halicarnasse (ier s. av. J.-C.-ier s. apr. J.-C.), contemporain de Strabon, écrit les Antiquités romaines, qui vont des origines de Rome à la première guerre punique, œuvre de diversité qui souligne aussi les liens entre la Grèce et Rome. Arrien (ier-iie s.) raconte dans une Anabase, dont le titre marque le souvenir de Xénophon, l'expédition d'Alexandre. C'est la puissance romaine que peignent Flavius Josèphe (ier s. apr. J.-C.), dans la Guerre des Juifs, auteur qui s'attache aussi à faire connaître l'histoire du peuple juif (Antiquités judaïques), Appien (iie s. apr. J.-C.) dans l'Histoire romaine, Dion Cassius ou Hérodien (Histoire des empereurs romains de Marc Aurèle à Gordien III), un peu plus tard. Au vie siècle, Zosime, dans l'Histoire nouvelle, se fait l'historien de la fin de l'Empire.

La géographie

C'est le philosophe présocratique Anaximandre de Milet (vers 610-v. 545 av. J.-C.) qui, selon la tradition, a le premier tracé sur une tablette la terre habitée (oikouménè). La première « carte » géométrique devait figurer un disque entouré par le fleuve Océan, où s'inscrivent l'Europe et l'Asie, égales, la Libye (l'Afrique), avec les mers et les fleuves. Cette représentation, qui témoigne d'une conception du cosmos et de traits de l'imaginaire mythique, ne se perd pas avec Hécatée de Milet (vie-ve s.), dont nous avons des fragments. L'auteur des Généalogies décrit dans la Périégèse (Description de la terre) pays et peuples, en allant des colonnes d'Hercule (Gibraltar) à la mer Noire, puis de l'Asie Mineure aux côtes nord de l'Afrique, selon le plan des Périples (Périple du Pseudo-Scylax, ive s. av. J.-C.) et en tenant un discours ethnographique dont use Hérodote (ve s.) et qui restera le fait des descriptions du monde, souvent données par les historiens. Tout en critiquant les cartes ioniennes dans l'Enquête (IV, 36), Hérodote conserve une peinture mythique des confins. Au ive siècle, les écoles philosophiques, l'Académie et le Lycée, donnent un cadre aux recherches, dans tous les domaines, et les conquêtes d'Alexandre ouvrent le champ du connu. Les Circuits de la terre (Eudoxe de Cnide, Gès Periodos) associent l'approche mathématique à la description. Pythéas de Marseille rend compte du voyage qui l'a mené de Gibraltar à l'Europe du Nord, jusqu'à l'île de Thulé, selon lui, dans Sur l'Océan, diversement reçu dans l'Antiquité. Le Périple de Néarque décrit sa navigation de l'embouchure de l'Indus à l'Euphrate. On n'a de ces œuvres que des témoignages ou des fragments, comme des Périégèses hellénistiques qui mêlent histoire, mythologie et description des lieux, annonçant la Description de la Grèce de Pausanias (iie s. apr. J.-C). D'un autre côté, Ératosthène de Cyrène (vers 275-v. 193), auteur d'une Géographie, mesure presque exactement la circonférence de la terre et trace équateur et parallèles ; bibliothécaire d'Alexandrie, philologue, historien, philosophe, proche de l'Académie et mathématicien, il est la grande figure de la géographie hellénistique. Au iie siècle, où Polybe décrit le monde habité au livre XXXIV de son Histoire, où l'on trouve le Circuit de la terre, en vers, du Pseudo-Scymnos (iie s. av. J.-C), Hipparque de Nicée (194-120), Artémidore d'Éphèse (iie s.-ier s.), qui allie à son tour description et mathématique (Geographoumena), puis le stoïcien Posidonius d'Apamée (vers 131-51 av. J.-C.), continuateur de Polybe, dont le Sur l'Océan offre des réflexions sur les causes des phénomènes, marquent les avancées scientifiques, avant le « système » et la Géographie de Claude Ptolémée (iie siècle apr. J.-C.), sous l'Empire romain. Arrien de Nicomédie (ier-iie s.) donne un Périple du Pont-Euxin et un traité sur l'Inde, qui reprend des œuvres hellénistiques ; on connaît encore, en hexamètres, la Description de la Terre de Denys d'Alexandrie (le Périégète, iie s. apr. J.-C.), mais c'est Strabon (ier s. av. J.-C.-ier s. apr. J.-C.) qui illustre pour nous la géographie grecque, indissociable de l'histoire, du souci politique et de la réflexion d'un auteur.

L'éloquence

L'apparition de l'éloquence dans le monde grec est directement liée aux nouvelles conditions sociales et politiques qui dominent les ve et ive s. av. J.-C., surtout à Athènes. Trois sous-genres, liés à la démocratie, apparaissent alors : l'éloquence judiciaire, composée notamment par des logographes (rédacteurs professionnels) pour les tribunaux, l'éloquence politique ou délibérative, qui s'adresse à l'assemblée du peuple, et l'éloquence épidictique ou d'apparat (oraison funèbre, panégyrique, etc.). Dans la poésie épique et mélique antérieure, une rhétorique non théorisée peut être mise en œuvre (cf. les discours d'Achille dans l'Iliade), mais les premières écoles connues (les rhéteurs Corax et Tisias de Syracuse) et le mouvement sophistique sont bien du ve siècle, contemporains de Thémistocle et de Périclès : leur apport principal est une réflexion sur la notion de vraisemblable (gr. eikos) et la mise en œuvre pratique de la controverse. L'éloquence grecque classique est d'abord orale et active : les premiers discours écrits (qui peuvent être différents des discours prononcés) ne circulent qu'à partir de 420, et, pour l'Antiquité, la parole est un acte. Enfin, l'histoire de l'éloquence, dès le départ, est liée à l'histoire de l'éducation en général, dans une société où penser et parler sont équivalents.

L'éloquence grecque classique

Outre les sophistes Protagoras et Gorgias, qui relèvent plutôt de l'histoire de la philosophie, mais dont l'influence sur l'enseignement et les techniques oratoires est fondamentale, on notera la constitution de toute une école contrastée, dite des « orateurs attiques », formée de fortes individualités, relevant surtout de l'éloquence judiciaire et politique : Antiphon de Rhamnonte (vers 480-411 av. J.-C.), oligarque radical, auteur de plaidoyers réels (Accusation d'empoisonnement contre une belle-mère) et de trois Tétralogies (groupes de quatre discours fictifs) ; Andocide (Athènes v. 440-v. 390), compromis avec Alcibiade dans l'affaire de la mutilation des Hermès en 415, exilé deux fois, connu pour ses plaidoyers personnels (Sur mon retour, Sur les mystères) ; Lysias (440-v. 370), métèque riche et démocrate convaincu, dont nous avons conservé plus de 30 discours, en particulier le Contre Ératosthène, réquisitoire personnel développé jusqu'à l'attaque politique contre l'oligarchie, des discours de logographe (Sur l'olivier sacré) et des œuvres d'apparat (l'Oraison funèbre), textes tous remarquables par la souplesse et la simplicité d'un style très libre et vif ; Isée (vers 420-v. 340), maître de Démosthène, connu pour une douzaine de discours, au style clair et efficace, sur des affaires de succession ; Hypéride (vers 390-322), issu de la riche bourgeoisie d'Athènes, élève d'Isocrate, célèbre pour son goût des plaisirs, antimacédonien vigoureux, et auteur d'une soixantaine de discours, dont il nous reste 6 textes mutilés (notamment, parmi des plaidoyers, l'Oraison funèbre des guerriers morts à Lamia, 323) ; Lycurgue (vers 390-324), aristocrate antimacédonien, chargé, après la défaite de Chéronée (338), de la gestion des finances athéniennes, promoteur des valeurs démocratiques de vertu et d'honnêteté, qu'il défend dans son seul discours conservé, Contre Léocrate, un Athénien coupable de désertion ; Démade (vers 380-319) et Phocion (402-318), promacédoniens au style brillant ; enfin, Dinarque (vers 361-v. 292), logographe dont, sur une centaine de discours, nous avons conservé seulement trois réquisitoires, surtout le Contre Démosthène. Mais deux auteurs athéniens sont particulièrement marquants, à la fois par leur style et leur pensée : Isocrate (436-338), logographe, puis maître de rhétorique (Contre les sophistes, Éloge d'Hélène), inventeur de la période oratoire, élève, dans ses nombreux et amples discours, surtout fictifs et politiques (Panégyrique, Panathénaïque), la rhétorique au rang d'un humanisme littéraire et philosophique, qui fait de la culture grecque classique un idéalisme tolérant (Sur la Paix), dont la méthode est évoquée en détail dans le Sur l'échange ; Démosthène (384-322), d'abord logographe dans une douzaine de Plaidoyers civils, puis homme politique très actif (Sur les symmories), s'engage entièrement, en démocrate passionné, dans la lutte contre l'impérialisme macédonien et le roi Philippe (Philippiques, Olynthiennes), en déployant une rhétorique faite d'ampleur et de véhémence, qui triomphe dans ses discours contre le parti promacédonien (Sur la paix, Sur la couronne) ; son adversaire politique, Eschine (vers 390-v. 314), malgré ses qualités, est bien moins inspiré (Contre Ctésiphon).

L'époque hellénistique et romaine

Après la mort d'Alexandre (323 av. J.-C.), l'éloquence n'est plus au fondement de la vie politique et judiciaire, mais au centre de l'éducation et de la culture. Sous l'influence d'Aristote (Rhétorique, Poétique) et de Démétrios de Phalère (vers 350-v. 283), orateur politique et rhéteur à l'origine de la Bibliothèque d'Alexandrie, les savants d'époque hellénistique puis romaine se plaisent à associer analyse rhétorique, critique littéraire et philosophie morale, dans une riche littérature pratique (progumnasmata, « exercices préparatoires », et meletê, « déclamation ») et théorique (commentaires des œuvres classiques, traités sur l'invention, la disposition, le style, la grammaire, etc.), dont l'influence se fera sentir jusqu'à l'époque moderne : ainsi, la Rhétorique à Alexandre, attribuée à Anaximène de Lampsaque (vers 380-v. 320 av. J.-C.), les ouvrages de Denys d'Halicarnasse (ier s. av. J.-C.) sur les auteurs attiques, le Traité du sublime du Pseudo-Longin (anonyme du ier s. apr. J.-C.) ou les traités d'Hermogène (iie-iiie s. apr. J.-C.). À partir du ier siècle de notre ère, le mouvement de la seconde sophistique triomphe, dans un vaste compromis historique entre la culture grecque et le pouvoir romain, dont la déclamation, l'éloge public et l'éloge paradoxal sont les pratiques principales. Philostrate (iiie s.), dans les Vies des sophistes, évoque en détail ces orateurs itinérants, dont les récitals étaient perçus comme de grands événements, en particulier Dion de Pruse (Sur la royauté) et Aelius Aristide (Discours platoniciens, Discours sacrés). Cette rhétorique puissante connaît ses derniers feux au ive s., avec Libanios, Julien (Contre les cyniques, Sur le Roi-Soleil), ou Thémistios de Paphlagonie (vers 317-v. 388, Paraphrases sur Aristote et 32 Discours), avant d'influencer profondément les premiers grands auteurs chrétiens d'expression grecque. Les diverses modalités de l'art oratoire grec ancien, judiciaire, politique et épidictique, dans leurs réalisations littéraires les plus abouties comme dans leur élaboration critique et théorique, ont marqué durablement l'histoire de la littérature, de l'analyse comme de la production littéraires.

La philosophie

Dès l'époque archaïque, les philosophes présocratiques ont été des explorateurs de l'ordre du monde et de ses lois, politiques et mathématiciens, comme Thalès de Milet (viie-vie siècle av. J.-C.) : souvent cité parmi les Sept Sages, pour avoir prévu une éclipse de soleil et comme l'homme qui tombe dans un puits parce qu'il observe le ciel, selon la tradition, ce personnage aux compétences multiples (Hérodote, I, 74-5 ; 170), n'a rien écrit. Les présocratiques montrent la richesse de la pensée grecque ; ce sont les Milésiens, enquêteurs ioniens (viie-vie s.), premiers « philosophes de la nature », ou phusikoi (« physiciens ») – pour emprunter selon l'habitude à une terminologie postérieure – qui cherchent l'archè du monde, à la fois début et principe régulateur du développement interne dont il permet l'explication, Pythagore ou Héraclite d'Éphèse (vie-ve s.), Parménide, philosophe de l'Être, Empédocle, Anaxagore, proche de Périclès, l'un de ces cosmologues ou « météorologues » (de météora, phénomènes célestes) moqués par Aristophane et accusés d'impiété, Démocrite, l'atomiste (ve s.). Enfin, il faut citer les sophistes, les penseurs du ve siècle. De tous ces auteurs nous avons conservé des fragments. Au ive siècle, Platon et Aristote marquent une étape dans l'histoire de la philosophie ; ils évoquent la figure de Socrate, dont les disciples sont aussi les « petits socratiques », les mégariques (Euclide de Mégare, Eubulide de Milet, Diodore Cronos, Stilpon, ive s.), les cyrénaïques (Aristippe, v. 435-350, Hégésias, Annicéris et Théodore de Cyrène) et les cyniques. L'époque hellénistique voit encore naître le stoïcisme, l'épicurisme et le scepticisme.

Les philosophes présocratiques et les sophistes

Disciple de Thalès, Anaximandre (vers 610-v. 545 av. J.-C.) s'est intéressé à l'origine des espèces, à la description du monde (on lui attribue la première « carte » ionienne), à l'astronomie ; il donne comme principe de toute chose l'Illimité et pose une loi de régularité cosmique, un système de dommage et de réparation. Anaximène (vers 585-v. 525), le dernier des Milésiens, admet l'air comme principe unique. Avec Pythagore (vers 580-v. 497), la pensée philosophique se déplace vers la Grande Grèce. Né à Samos, il s'installe à Crotone ; la vie de ce thaumaturge aux pouvoirs divins, fondateur d'une école qui est aussi une communauté politique et religieuse, est l'objet d'une riche tradition (les Vers d'or qu'on lui attribuait sont datés du ive siècle apr. J.-C.). Le pythagorisme unit mysticisme, physique, mathématique, cosmologie et musique à une théorie de l'âme et de la métempsycose et à la conception de l'harmonie de l'univers. On peut citer parmi les pythagoriciens Alcméon de Crotone, phusikos et médecin, et, au ve siècle, Ion de Chios, auteur tragique, poète lyrique et auteur des Triagmes, où il donne une cosmogonie ; Damon, le musicien, auquel Platon fait référence (en particulier République IV, 424 c) ; Hippodamos de Milet, architecte, connu pour le plan géométrique lié à l'harmonie politique qu'il donnait aux villes ; Philolaos de Crotone ou Archytas de Tarente, ami de Platon, politique, inventeur et auteur de nombreux ouvrages. Pythagore fut la cible des critiques de Xénophane de Colophon (vers 580-v. 480), dont il nous reste des fragments d'élégies ou des hexamètres ; observateur et enquêteur, il met l'accent sur la distance qui nous sépare du divin et pose le problème de la connaissance. L'influence d'Héraclite (vers 540-v. 480) sur la pensée grecque a été considérable. Dans son traité De la nature, le philosophe que les Anciens appelaient l'« Obscur » articule le changement universel sur un ordre réglé et immuable des choses où les contraires se combinent sans cesse. Au ve siècle, les Éléates, Parménide, auteur d'un poème Sur la nature, ou Zénon posent l'unité de l'Être éternel et immuable ; Empédocle d'Agrigente (vers 490-v. 435), médecin et thaumaturge, met à l'origine du monde quatre éléments et deux puissances, Amour et Haine ; Anaxagore de Clazomènes (vers 500-v. 428) y met le Nous, l'Intellect ; Diogène d'Apollonie donne une cosmogonie qui emprunte à plusieurs de ses prédécesseurs, notamment à Anaxagore et à Leucippe. On doit à Leucippe et à Démocrite la théorie de l'atomisme.

Le ve siècle est encore marqué par le mouvement sophistique ; les principaux sophistes sont Protagoras d'Abdère (vers 490-v. 420), Gorgias de Léontinoi (vers 485-v. 380), Prodicos de Céos, Hippias d'Élée, Antiphon, Thrasymaque. À côté de témoignages, de fragments parfois d'œuvres de ces auteurs, nous avons deux textes anonymes, les Dissoi Logoi (Discours doubles) et l'Anonyme de Jamblique. C'est par Platon qu'on connaît surtout les sophistes, qui se déplacent de cité en cité, se font payer fort cher pour enseigner la rhétorique et former les jeunes gens, et donnent aussi des « conférences » (epideixis). Platon met en scène des adversaires plus que des interlocuteurs de Socrate, chez qui il critique l'intéressement, la prétention à une connaissance sans fondement, l'usage d'une rhétorique que les Nuées d'Aristophane ont caricaturée, la prétention de la plupart d'entre eux à enseigner la vertu, l'« excellence » qui assure le succès ; il associe souvent les sophistes au régime démocratique, dont le mythe du Protagoras (320 c-322 d) est un mythe fondateur. La critique s'intéresse désormais chez ces auteurs à une réflexion qui touche aux problèmes philosophiques, porte sur le langage et sur l'être ou sur le discours et son statut, comme c'est le cas du traité Du non-être ou De la nature, de l'Éloge d'Hélène et de la Défense de Palamède de Gorgias. Au ier et au iie s., dans le monde gréco-romain, s'épanouit une seconde sophistique, à partir des écoles rhétoriques d'Asie Mineure (Dion Chrysostome, ier s. apr. J.-C., Favorinus d'Arles, Hérode Atticus, Aelius Aristide, iie s.). Le mouvement est fort différent de la première sophistique.

Les cyniques

Antisthène, proche de Socrate, auteur de discours d'apparat, sans doute le maître de Diogène de Sinope, apparaît comme le fondateur du cynisme, dont le nom vient, avec un jeu sur le nom du chien en grec, du gymnase du Cynosarge. Diogène est célèbre pour ses provocations, pour ses mots et pour l'ascèse, dont il montra le modèle à Athènes et par laquelle le philosophe s'affranchit de la civilisation et des contraintes qui pèse sur l'homme. On doit au cynisme, qui reste vivant jusqu'au ve siècle apr. J.-C., la forme littéraire de la diatribe et la satire (Ménippe de Gadara, 1re moitié du iiie s. av. J.-C.).

Scepticisme, épicurisme et stoïcisme

Le scepticisme, qui conteste la possibilité de la connaissance et prône la suspension du jugement (epochè) pour accéder au bonheur dans la tranquillité de l'âme, remonte à Pyrrhon d'Élis (vers 365-v. 275), dont rien ne nous est parvenu, et que nous ne connaissons que par le témoignage de son disciple Timon de Phliunte (vers 275-v. 230), qui raille dans les Silles, conservés par fragments les autres doctrines philosophiques. La doctrine sceptique trouve un renouveau avec le néopyrrhonisme d'Énésidème (ie s. av. J.-C.) ou d'Agrippa, dont les œuvres sont perdues, et surtout avec Sextus Empiricus, médecin et compilateur, auteur des Hypotyposes pyrrhoniennes (iie s. apr. J.-C.) et du Contre les mathématiciens. Épicure (341-270) a fondé à Athènes le Jardin, où il enseigna une doctrine dont il revendique l'originalité. Nous avons conservé de lui des Lettres, les Maximes capitales (Kuriai doxai) et les Sentences, enfin les fragments d'un traité De la nature en 37 livres. La philosophie d'Épicure comprend une physique où l'on retrouve l'atomisme, les atomes et le vide, le mouvement et le hasard qui le gouverne, une théorie de la connaissance, ou canonique, et une éthique. L'épicurisme entend aboutir au bonheur des hommes, délivrés de la crainte par la connaissance, par le choix des plaisirs qui mènent à l'absence de souffrance. Le Jardin demeure jusqu'au iiie siècle apr. J.-C., et l'on peut citer parmi les épicuriens, outre Lucrèce à Rome, Colotès de Lampsaque (iiie s. av. J.-C.), à qui Plutarque répond dans le Contre Colotès et qui s'oppose à l'Académie et au stoïcisme, Philodème de Gadara (ier s. av.-ier s. apr. J.-C.) ou Diogène d'Oenanda (iie s. apr. J.-C.).

On donne au stoïcisme plusieurs fondateurs : Zénon de Citium (vers 334-262), élève du cynique Cratès, disciple de Diogène puis des mégariques Stilpon et Diodore Cronos, et du platonicien Polémon à Athènes, a enseigné dans le Poecile, la Stoa Poikilè, d'après laquelle sont nommés les stoïciens, philosophes du Portique. Cléanthe d'Assos (vers 331-230), auteur de l'Hymne à Zeus, lui succéda à la tête de l'école, en 262, avant Chrysippe de Soles (vers 280-v. 206) ; le système stoïcien qui lie physique, logique et éthique, montre la solidarité des éléments de l'univers réglé par la raison. Ainsi, le philosophe peut définir un art de vivre qui s'appuie sur la connaissance et sur la soumission aux lois de la nature. Diogène de Babylone, Cratès de Mallos, Antipater de Tarse, Panétius de Rhodes (vers 180-110), Posidonius d'Apamée (vers 135-51), qui enseigna à Rhodes, sont les auteurs du moyen stoïcisme, dont nous n'avons que des fragments. Le stoïcisme de l'époque romaine impériale s'incarne ensuite dans les grandes figures de Sénèque, d'Épictète ou de Marc Aurèle.

Platonisme et néoplatonisme

L'histoire du platonisme est d'abord celle des différentes Académies, où les scholarques, à la tête de l'école, apportent des orientations nouvelles. Dès l'ancienne Académie, chez Speusippe (347-338), le neveu de Platon, et chez Xénocrate (scholarque de 338 à 313) se fait sentir l'influence du pythagorisme. Arcésilas de Pitane (vers 316-v. 241) donne à la nouvelle Académie une orientation sceptique et renoue avec la tradition de l'enseignement oral, comme Carnéade de Cyrène, scholarque de 166 à 126, comme encore Philon de Larissa, dernier scholarque de l'école. Antiochos d'Ascalon (ier s. av. J.-C.), son disciple, empruntant à l'aristotélisme et au stoïcisme, rompit avec son maître. Le moyen platonisme est un platonisme éclectique (Potamon d'Alexandrie, ier s. apr. J.-C.), où le néopythagorisme prend une place de plus en plus importante, et qui annonce parfois le syncrétisme néoplatonicien. Ce courant est illustré, en langue grecque, par Plutarque (vers 50-v. 125), Théon de Smyrne, Alcinoos (Enseignement des doctrines de Platon), Atticus, Maxime de Tyr ou Numénius d'Apamée (2e moitié du iie s. apr. J.-C.), qui voit dans Platon un « Moïse qui parlait grec » (Clément d'Alexandrie, Stromates, I, 22). Philon d'Alexandrie (vers 30 av. J.-C.-45 apr. J.-C.) avait déjà rapproché la foi et la tradition judaïques des philosophies grecques, platonisme, aristotélisme, stoïcisme et néopythagorisme. Les grands noms du néoplatonisme (iiie s.-vie s. apr. J.-C.) sont d'abord Plotin (205-270), Porphyre (233-v. 305), qui édita les traités de Plotin (Ennéades), dont nous possédons plus de vingt ouvrages, et Jamblique (vers 240-v. 325). Auteur, entre autres, d'un Protreptique, d'une Vie de Pythagore et des Mystères d'Égypte, celui-ci substitue la théurgie à l'ascension philosophique de l'âme telle que la définit Plotin. Le néoplatonisme, auquel adhère l'empereur Julien (331-363), marque l'unité des doctrines philosophiques et concilie les traditions philosophiques et religieuses (orphisme, pythagorisme, Oracles chaldaïques). Il poursuit son développement, au début du ve s., à Alexandrie et à Athènes. À Athènes, Proclus (412-485), disciple de Syrianus, écrivit entre autres ouvrages de nombreux commentaires aux dialogues platoniciens, que nous possédons pour partie, une Théologie platonicienne et des Éléments de théologie. Damascius, auteur d'un Commentaire du Parménide de Platon, d'une Vie d'Isidore et d'un Traité des premiers principes, est le dernier à la tête de l'école d'Athènes, fermée par Justinien en 529 ; Simplicius, commentateur d'Aristote et d'Épictète, y a enseigné.

L'aristotélisme

Théophraste d'Érésos succéda à Aristote à la tête du Lycée en 322. Il illustre l'esprit encyclopédique des péripatéticiens (de peripatetikos, « qui aime à se promener pour converser ou enseigner »), comme ses disciples, Douris de Samos, l'historien, ou Démétrios de Phalère, qui s'est préoccupé de philosophie, d'histoire, de rhétorique et de poésie. Straton de Lampsaque, qui a succédé à Théophraste en 287, s'oppose aux platoniciens et aux stoïciens dans une œuvre importante (perdue). Après lui, l'aristotélisme décline et c'est l'édition des traités d'Aristote, au ier siècle av. J.-C., qui suscite son renouveau. Nous avons conservé un commentaire de l'Éthique à Nicomaque d'Aspasios (iie s. apr. J.-C.) et de nombreux commentaires d'Alexandre d'Aphrodise (iie-iiie s.). À l'exception du rhéteur Thémistios de Paphlagonie (vers 317-v. 388 apr. J.-C.), les commentateurs d'Aristote sont ensuite des néoplatoniciens.

La science

La science grecque se trouve d'abord chez les philosophes présocratiques, phusikoi, mathématiciens, cosmologues, qui peuvent traiter de biologie ou de médecine. Les médecins de la Collection hippocratique (ve-ive s., pour la plupart) dialoguent avec les autres penseurs, s'adressent à des spécialistes ou à un tout autre public, et les traités peuvent être des discours d'apparat influencés par la rhétorique de Gorgias. Aristophane se moque, dans les Oiseaux, d'un Méton, géomètre et astronome du ve siècle, qui rappelle Hippodamos de Milet et prétend résoudre le problème de la quadrature du cercle. C'est assez dire la diversité des contributions à la science grecque et celle des modes de sa réception. Les écoles philosophiques, l'Académie de Platon ou le Lycée d'Aristote, au ive s., puis l'école d'Épicure et le Portique, sont des lieux de la recherche. On peut ainsi citer, à côté des philosophes de tous les siècles, jusqu'aux néoplatoniciens, pour les mathématiques et l'astronomie surtout, après Eudoxe de Cnide, Héraclide du Pont (ive s.), membres de l'Académie, disciple d'Aristote pour le second, Aristarque de Samos, qui conçoit un système héliocentrique, Euclide d'Alexandrie (Éléments), Archimède et Ératosthène de Cyrène, qui fut aussi bibliothécaire d'Alexandrie, géographe et philologue, Apollonios de Pergè (iiie s.), Hipparque de Nicée (iie s.), pour la mécanique, Ctésibios d'Alexandrie (vers 270 av. J.-C.), Philon de Byzance (vers 200 av. J.-C.), pour la médecine, Hérophile et Érasistrate (iiie s.), avant Claude Ptolémée, géographe et astronome, dont la Composition mathématique est connue sous le nom d'Almageste, depuis le Moyen Âge, et le médecin Galien, sous l'Empire romain (iie s. apr. J.-C.).

L'époque hellénistique voit se développer, à côté de la philologie et de la critique littéraire, les compilations, les recueils et l'histoire des doctrines, étape de la recherche pour les péripatéticiens. Les auteurs reprennent les œuvres de leurs prédécesseurs ; les poètes didactiques, comme Aratos (fin du ive s.-milieu du iiie), dans les Phénomènes, prennent aussi comme source des traités scientifiques. L'époque romaine est riche de sommes et d'ouvrages encyclopédiques qui prennent des formes très diverses dans tous les domaines. Galien a laissé une œuvre qui touche aussi bien à la philosophie et à la philologie qu'à la médecine, et témoigne des connaissances acquises ; un autre médecin, Sextus Empiricus, sceptique (Hypotyposes pyrrhoniennes ; Contre les mathématiciens) rend compte de manière polémique des doctrines philosophiques, comme le font d'une autre manière les Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce (iiie s. ?), et les Vies des sophistes de Philostrate (iiie s.). La Bibliothèque attribuée à tort à Apollodore d'Athènes (iie s. av. J.-C.), élève d'Aristarque de Samothrace, est un recueil de récits mythologiques (ier s. apr. J.-C.). Artémidore de Daldis (iie s.) a écrit une Clef des songes, traitant de l'oniromancie. Les Deipnosophistes (Banquet des sages) d'Athénée, l'Histoire variée, la Nature des animaux d'Élien (iie-iiie s.) sont placés sous le signe de l'érudition, comme l'Anthologie de Stobée (ve s.).

Le roman

Le roman, dernier genre créé par l'Antiquité grecque, sans nom spécifique, a eu son plein développement à époque romaine, du ier au ive s. Le schéma général est celui du roman d'amour et d'aventures, l'histoire de deux jeunes gens très beaux qui, aussitôt après un coup de foudre, sont séparés par de nombreuses péripéties (enlèvements, esclavage, rivaux, naufrages...), avant de se retrouver enfin. Les variations sont multiples : le roman grec intègre la tradition littéraire (poésie épique, lyrique, tragique, éloquence classique, comédie nouvelle, etc.), tout en révélant l'influence de mouvements comme la seconde sophistique et une conception individuelle et dramatique de la condition humaine. Mais c'est surtout une littérature d'évasion et de loisir, à la fois conventionnelle et originale, souvent parodique. Outre des fragments et des résumés (par exemple les Babyloniaques dans la Bibliothèque de Photius), il reste cinq textes complets. De Chariton, les Aventures de Chéréas et Callirhoé (fin du ier s.) relèvent du roman historique et de l'analyse psychologique, alors que les Éphésiaques de Xénophon d'Éphèse (iie s.), souvent vus comme un abrégé, suivent de près le schéma générique, avec des effets subtils de composition. Encore au iie s., Daphnis et Chloé de Longus est une pastorale qui évoque le développement de l'amour entre les deux héros, à Lesbos, alors que les Aventures de Leucippé et Clitophon d'Achille Tatius, remaniées au iiie s., forment une œuvre à la première personne, ironique et rhétorique, riche en digressions. Les Éthiopiques d'Héliodore (ive s.), à la construction complexe et à l'intrigue mystérieuse, qui influencèrent le roman renaissant et classique, marquent l'aboutissement du genre. On ajoutera des récits de voyage fantastique, comme les Merveilles d'au-delà de Thulé d'Antonius Diogènes (iie s.), un roman philosophique, la Vie d'Apollonios de Tyane de Philostrate, et le Roman d'Alexandre, dont la popularité, au Moyen Âge, fut extrême. Le roman grec antique est un genre foisonnant, varié, à la riche postérité.

La Grèce chrétienne

Les deux premiers siècles

Les plus anciennes œuvres de la littérature grecque chrétienne sont les écrits du Nouveau Testament, dont la rédaction s'étale de 50 à 100. Les textes non canoniques apparaissent dès les dernières années du ier s., et se rattachent étroitement au Nouveau Testament. D'abord par leur forme littéraire : la plupart d'entre eux sont des épîtres qui prolongent ou codifient une prédication orale (Épître de Barnabé, Lettres de Clément de Rome, d'Ignace d'Antioche, de Polycarpe de Smyrne). D'autre part, les auteurs de ces écrits ont été les disciples des apôtres ou se donnent pour tels, et se proposent de résumer leur enseignement (la Didachê ou « Doctrine des Apôtres ») ou de prolonger les Évangiles (Papias compose des Explications des dits du Seigneur, perdues). Aussi les désigne-t-on sous le nom de « Pères apostoliques ». L'Église ancienne leur a reconnu une autorité exceptionnelle, et plusieurs manuscrits anciens contiennent leurs œuvres en appendice de la Bible.

Les auteurs chrétiens de la génération suivante (entre 125 et 200) sont appelés « Pères apologistes ». Ils répondent aux attaques des païens (et éventuellement des juifs) dans des écrits qu'ils leur ont destinés ; aussi la philosophie profane, surtout platonicienne et stoïcienne, y est-elle largement utilisée. Ils s'appliquent aussi à démontrer la vérité du christianisme en mettant en avant les prophéties bibliques (Justin), l'ancienneté de la Bible (Tatien), la moralité des chrétiens, qu'ils opposent aux turpitudes de la mythologie païenne (Aristide, Athénagore, Théophile d'Antioche) ; leurs vues théologiques sont encore sommaires. On ne saurait adresser pareille critique à Irénée, évêque de Lyon (178), né en Asie et écrivant en grec. Son traité Contre les hérésies, dirigé contre les gnostiques, associe à son entreprise polémique un travail de réflexion original sur l'histoire du salut, sur les notions d'autorité et de tradition dans l'Église.

Le iiie siècle

C'est alors qu'apparaissent les premiers travaux d'exégèse et les premiers exposés systématiques de la foi. Ce progrès est rendu possible par la constitution de grandes écoles de théologie, à Antioche, à Césarée de Palestine et surtout à Alexandrie. Cette dernière métropole était depuis des siècles un haut lieu de l'esprit grec, illustré par le Musée et son annexe, la célèbre bibliothèque ; mais il existait parallèlement une tradition juive, sensiblement aussi ancienne. Si les deux courants s'ignoraient souvent, ils confluèrent plus d'une fois, pour donner lieu à des œuvres extrêmement significatives. C'est à Alexandrie que fut traduite en grec la Bible hébraïque (la Septante) ; or, non seulement les traducteurs employèrent la langue grecque, mais ils inclinèrent souvent le sens de l'original hébreu pour le conformer aux idées grecques. Plus tard, aux alentours de l'ère chrétienne, le plus grand témoin de la rencontre des deux cultures sera Philon le Juif ; son exégèse de la Bible, qu'il lit dans la traduction grecque, met à contribution tout l'acquis de la philosophie religieuse grecque ; elle exercera une influence considérable sur les commentaires bibliques des Pères de l'Église grecque, et même latine.

Ces circonstances ont favorisé la naissance, à Alexandrie, d'une école chrétienne. Le premier maître connu de l'école alexandrine – qui n'était pas encore l'institution officielle qu'elle devint sous Origène – fut un stoïcien converti, le Sicilien Pantène (mort v. 180), dont il ne reste aucun écrit. Mais on a conservé la plus grande partie de l'œuvre de son disciple, Clément d'Alexandrie, dont l'ambition fut de réaliser une transposition chrétienne de la gnose hérétique. Servi par une connaissance parfaite de la culture, de l'art littéraire et de la philosophie des Grecs, Clément travailla à la réconciliation de l'hellénisme et du christianisme ; pour se faire entendre des Grecs païens, il s'efforce de parler leur langage, d'utiliser les schèmes philosophiques et religieux qui leur sont familiers.

La figure d'Origène est assez différente. C'est lui qui transforma l'école de la cathéchèse en école exégétique (vers 211). Sa fidélité à la philosophie grecque porte moins sur le matériel expressif (comme c'était le cas de Clément) que sur l'attitude herméneutique et les doctrines. Il applique à la Bible les procédés de l'exégèse allégorique des écoles païennes, comme Philon l'avait fait avant lui. D'autre part, il associe au dogme chrétien des idées grecques peu compatibles avec lui, telles que l'éternité du monde ou la préexistence des âmes. L'apport d'Origène à la tradition théologique ancienne n'en demeure pas moins de tout premier ordre. Il donna aux études bibliques non seulement un souci du sens spirituel mais aussi une scientificité dont on mesure l'influence sur les siècles suivants ; ses commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament sont d'une richesse inégalée. Il est aussi l'auteur du premier essai d'exposé synthétique de la doctrine chrétienne (Des principes). Son jugement sur la culture païenne est moins conciliant que celui de Clément ; il se formule pour l'essentiel dans le Contre Celse, réfutation d'attaques portées contre le judaïsme et le christianisme par un philosophe platonicien de ce nom. À la même époque enfin vit à Rome un auteur de langue grecque sur qui toute la lumière n'est pas encore faite, lui aussi exégète allégorique et polémiste antithérétique, Hippolyte.

Le ive siècle

C'est l'« âge d'or » de la patristique. Les deux centres principaux de la science théologique demeurent Alexandrie et Antioche, dont les divergences, déjà marquées au siècle précédent, s'accentuent. En philosophie, les alexandrins s'apparentent au platonisme, alors que les antiochiens empruntent à l'aristotélisme, dont la dialectique fera merveille dans les controverses théologiques. La dualité des tendances est plus prononcée dans l'exégèse de la Bible, où les premiers, fidèles à l'esprit d'Origène, pratiquent l'interprétation allégorique et mystique, cependant que les seconds, à la suite de Lucien de Samosate, préfèrent l'explication historique et grammaticale. En théologie proprement dite, les uns et les autres s'opposent sur le statut ontologique du Christ. À Antioche, on distingue soigneusement en lui le divin et l'humain, au point de mettre parfois en péril l'unité de personne du Sauveur ; ce sera la tendance de Nestorius et, à un moindre degré, de Diodore de Tarse, de Théodore de Mopsueste, de Jean d'Antioche et de Théodoret de Cyr. À Alexandrie en revanche, on met au premier rang l'union de la nature divine et de la nature humaine dans le Christ ; de ce côté, l'excès apparaîtra avec le monophysisme et consistera à penser que, après l'Incarnation, la nature divine du Christ « absorbe » sa nature humaine. La lutte de ces deux tendances devait se prolonger jusqu'au concile de Chalcédoine (451), qui définit la position officielle de l'Église universelle touchant la christologie.

La première génération qui suit Origène est celle de disciples enthousiastes : Héraclas, Denys d'Alexandrie, Grégoire le Thaumaturge, Pamphile, l'historien Eusèbe. Le grand évêque d'Alexandrie Athanase est plus réticent ; pour le combat contre l'hérésie arienne (hérésie chrétienne niant la consubstantialité du Fils avec le Père, et remettant ainsi en cause la divinité du Christ), qui occupa l'essentiel de sa vie, la théologie d'Origène ne lui offrait pas d'armes suffisamment sûres. Se rattache également à l'école alexandrine, tout en demeurant sur certains points fort indépendant à l'égard de l'héritage origénien, le très important groupe des Pères cappadociens : Basile et les deux Grégoire. La tradition origénienne reprend toute sa séduction, un peu plus tard, avec Didyme, dont on a récemment découvert d'importants commentaires scripturaires, et Évagre le Pontique, auteur de littérature ascétique. De son côté, l'école d'Antioche est le milieu intellectuel où s'épanouit Jean Chrysostome. Les deux principaux exégètes de cette tendance sont Diodore de Tarse, puis Théodore de Mopsueste ; l'un et l'autre devaient donner des gages à l'hérésie de Nestorius, et ils furent condamnés à ce titre par l'empereur Justinien et le concile de Constantinople (553).

Du ve au viie siècle

L'intense activité intellectuelle, spirituelle et apostolique qui caractérise le ive siècle devait se relâcher par la suite. Au ve siècle, l'antagonisme d'Alexandrie et d'Antioche se poursuit dans la personne de deux évêques. L'un d'eux, Cyrille, s'est fait le champion de l'orthodoxie christologique contre Nestorius ; très alexandrin par son goût de l'allégorie en exégèse biblique, il s'est également employé à lutter contre la renaissance du paganisme en composant une réfutation de l'empereur Julien. Son adversaire est Théodoret de Cyr, qui, en bon antiochien, applique les ressources de son esprit positif à l'histoire ecclésiastique, à l'hérésiologie, à la défense de la foi contre les « maladies helléniques », et surtout à l'exégèse scientifique. À partir du milieu du ve siècle, l'originalité créatrice et la fécondité littéraire des théologiens grecs déclinent ; du dogme et de l'exégèse l'intérêt se déplace vers la liturgie et l'ascèse ; pour l'interprétation de la Bible, on prélève dans l'œuvre des grands exégètes des siècles passés des extraits que l'on met bout à bout (c'est le genre littéraire des « chaînes ») ; on tire semblablement des grands traités théologiques des citations choisies que l'on assemble en « florilèges ». Sur ce fond de grisaille, quelques grands auteurs se détachent avec d'autant plus d'éclat. L'un d'eux est le mystérieux Denys l'Aréopagite, dont l'identification et la datation demeurent incertaines. Très influencé par la philosophie néoplatonicienne tardive, il est aussi un subtil analyste de la nature de Dieu et de la vie spirituelle, qui édifie une architecture de l'Église triomphante et militante en prenant pour base la notion de hiérarchie ; ses écrits devaient rencontrer un écho démesuré dans le Moyen Âge occidental. On doit en dire presque autant d'un théologien grec du viie siècle, Maxime le Confesseur : influencé par Grégoire de Nazianze et par le pseudo-Denys, dont il commenta les œuvres, il est regardé comme le principal fondateur de la théologie mystique byzantine.

La Grèce moderne

L'histoire de la littérature grecque moderne est étroitement dépendante d'une part des aléas, le plus souvent tragiques, de l'hellénisme, et, d'autre part, d'un problème spécifique à la Grèce : la « question de la langue » . En ce qui concerne l'histoire, retenons trois faits révélateurs : de 1204 à 1261, Byzance est aux mains des croisés ; de 1453 à 1821, la majeure partie des territoires hellénophones est soumise aux Turcs ; de l'indépendance à nos jours, royaume ou république, l'État grec n'a guère échappé à la « protection » de puissances étrangères et à des formes plus ou moins marquées de colonialisme culturel. Ce constat historique négatif se trouve encore aggravé par le problème du bilinguisme, ou plutôt du multilinguisme. La Grèce a longtemps vécu dans un sentiment d'insécurité linguistique : cette « malédiction originelle » trouve sa source dans l'atticisme alexandrin du iiie s. av. J.-C., lorsque quelques grammairiens érudits décidèrent de figer le grec dans un état jugé parfait de son développement. Cette langue savante, destinée à devenir, vers la fin du xviiie s., dans une sorte de crispation archaïsante, la catharévoussa ou langue « puriste », qui devait empoisonner toute la vie littéraire du xixe s., s'oppose, en un divorce absolu, au grec vivant qui, ayant évolué naturellement de la koinè des Évangiles à la langue populaire médiévale, orale puis écrite, a finalement constitué l'outil vivant d'expression du peuple grec : la langue démotique. Cette dernière triomphera littérairement dès le xixe s., mais devra attendre 1976 pour être enfin reconnue comme langue officielle de l'État grec dans tous ses rouages (justice, administration, etc.). Ces divers facteurs ont grandement retardé et paralysé l'expression littéraire d'une identité nationale, elle-même troublée par l'absence de frontières politiques stables permettant à l'hellénisme de prendre une conscience tangible de son espace spirituel. Aussi, jugeant la littérature grecque moderne, doit-on s'étonner de l'extraordinaire qualité – à défaut de quantité – des œuvres qu'elle a réussi à élaborer dans des circonstances aussi contraires. L'esprit qui anime cette tentative d'un peuple pour trouver sa voix dans le concert des autres littératures européennes est donc la longue et pénible quête d'une synthèse entre une expression linguistique homogène et vivante (permettant d'aborder enfin des problèmes strictement littéraires trop longtemps relégués au second plan par la simple nécessité d'une survie menacée) et les frontières d'une nation qui, après l'effondrement de l'Empire byzantin et la catastrophe de l'Asie mineure en 1922, a dû attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale (rattachement du Dodécanèse en 1946) pour se retrouver dans l'espace de l'État grec contemporain, qui ne correspond du reste qu'approximativement à son espace naturel (questions chypriote et macédonienne).

Des origines à la chute de Byzance

Si la sensibilité grecque moderne est déjà perceptible dans certains passages des romans hellénistiques, on peut néanmoins fixer, sans trop d'arbitraire, au xiie s., les premiers témoignages de la poésie néohellénique. C'est en effet à cette date qu'apparaît la structure formelle par excellence de la poésie orale grecque, et qui devait bientôt être adoptée par la poésie écrite : le vers de quinze syllabes, où le rythme est accentuel (8/7) et non plus prosodique. Ce vers, dit aussi politique (c'est-à-dire originaire de Constantinople, la Polis ), semble l'adéquation formelle la plus proche du souffle lyrique qui, de la chanson populaire au Discours d'amour de Séféris (1931), en passant par Érotocritos (xviie s.) et les Libres Assiégés de Solomos (1826), y trouvera toujours son expression parfaite.

La chanson populaire est le premier témoignage d'une poésie orale qui, bien souvent, par ses thèmes et ses images, remonte directement à l'Antiquité : chants d'amour, de travail, de mort, d'exil, ballades narratives, puis, plus tard, chants « cleftiques » relatant les exploits de résistants à l'occupant turc – tous sont caractérisés par une vision du monde à la fois hédoniste et désespérée qui ignore le christianisme, et par une perfection formelle qui atteindra son apogée au xviiie s. et en fera la matrice du lyrisme grec moderne. Ces chants sont le mode naturel d'expression du peuple grec, qui en créa encore durant la Seconde Guerre mondiale, et il ne faut pas s'étonner que la publication par Claude Fauriel des Chants populaires de la Grèce moderne (1824-1825) ait fait grande impression sur l'Europe philhellène.

Parallèlement à cette production, qui est avant tout le fait d'une société agraire traditionnelle et close, on voit naître, dès avant la chute de Byzance, deux éléments essentiels de la littérature moderne : le récit, épique ou romancé, et la littérature didactique, morale et satirique.

Les exploits des défenseurs des marches (akrés) de l'Empire byzantin ont suscité divers cycles de chants akritiques, à partir desquels s'est constituée l'épopée de Digénis Akritas, que l'on a surnommée, non sans exagération, l'épopée nationale des Grecs. Nous n'en possédons qu'une version déjà relativement tardive (xive s.), où l'on perçoit un mélange d'influences orientales et d'éléments occidentaux, situant bien cette œuvre au carrefour où s'est toujours trouvé l'hellénisme entre Orient et Occident. C'est à ce croisement que l'on doit plusieurs romans versifiés qui, tel Callimaque et Chrysorrhoé, présentent une alliance de romans de chevalerie et de romans hellénistiques, avec parfois des éléments populaires qui sont, eux, prédominants dans les diverses versions du Roman d'Alexandre. La Chronique de Morée, long récit versifié de la conquête du Péloponnèse par les Francs, inaugure un genre qui connaîtra une grande fortune tout au long de la période précédant l'indépendance. La vie urbaine dans la Byzance des Comnènes est présentée de façon cyniquement réaliste dans l'ensemble hétérogène des poèmes prodromiques (xiiie s.), dont les accents désabusés vont au-delà de la seule valeur documentaire. Ils reflètent la décomposition d'un monde qu'une autre littérature, édifiante, s'efforce de sauver de la ruine : vies de saints ou synaxaires, ou traités moraux, tels le Spanéas ou le Discours consolateur sur le malheur et le bonheur. Mais Byzance était bien morte et « attendait que les Turcs la prennent ».

De la chute de Byzance à l'indépendance

Le destin littéraire de l'hellénisme sera tout autre selon qu'il se développera, après 1453, dans l'Empire ottoman, ou sur des terres échappant à la domination turque.

En effet, plusieurs des îles de l'Égée et les îles Ioniennes bénéficièrent d'un statut favorable dû à leur occupation par des colons occidentaux, Génois et Vénitiens qui, avant tout préoccupés d'intérêts mercantiles et stratégiques, laissèrent à leurs administrés grecs la possibilité de développer une vie littéraire plus ou moins riche selon les régions et les structures sociales. C'est ainsi que Rhodes, libre jusqu'en 1522, et Chio, tombée en 1566, connurent une poésie amoureuse, qui atteint la perfection à Chypre, prise en 1570 : la poésie amoureuse chypriote, fortement influencée par le pétrarquisme tout en restant profondément grecque, est caractérisée formellement par la pratique du sonnet et de la rime, dont il faut noter qu'elle fit une entrée tardive dans la poésie grecque moderne lettrée et resta généralement absente de la poésie populaire.

Mais c'est en Crète, le « Regno di Candia », possession vénitienne de 1204 à 1669, qu'une véritable vie littéraire, avec auteurs et public, put se développer, atteignant aux xvie-xviie s. une floraison d'une qualité telle qu'on est en droit de parler d'une « Renaissance crétoise ». Si les modèles des œuvres crétoises sont pour la plupart italiens, parfois français, la façon de les traiter, le ton, le style répondent bien au « regard crétois » défini par Kazantzakis. Les « adaptations » crétoises sont, en certains cas, bien supérieures à leurs modèles, et ce chef-d'œuvre qu'est Érotocritos, composé vers 1650, laisse supposer qu'un destin plus heureux eût sans doute permis à la Crète et au crétois d'être le levain de la littérature et de la langue grecques modernes. Il ne s'agit plus seulement d'œuvres sporadiques, comme dans les autres îles, mais bien d'une culture qui a également offert à l'Europe, issue des ateliers d'hagiographes de Candie, la haute figure du Greco. La variété des genres cultivés à cette époque atteste l'existence d'une société homogène et raffinée, capable de goûter tout ensemble la verve gouailleuse et grivoise de la description des nuits chaudes de Candie par Sachlikis, sorte de Villon crétois cynique et truculent, le didactisme grandiose des visions eschatologiques de l'Apocopos de Bergadis, le marivaudage cruel de l'érotique Séduction de la jouvencelle ou la douceur bucolique de la pastorale de la Bergère. Mais la Crète vit aussi le renouveau d'un genre tombé en quasi-désuétude à Byzance : le théâtre, avec des comédies (Fortounatos de M.-A. Foscolo, Catsourbos de G. Chortatzis), des tragédies imitées de modèles italiens (Érophile, 1637, de G. Chortatzis et le Roi Rodolin de J.-A. Troïlos), et un drame religieux (le Sacrifice d'Abraham de V. Cornaros, v. 1635). Vincenzo Cornaros, la plus forte personnalité de la Renaissance crétoise, et l'un des maîtres de l'hellénisme moderne, est également l'auteur d'Érotocritos, roman de chevalerie en vers inspiré d'un modèle français, texte majeur de la littérature grecque, resté vivant dans la mémoire populaire jusqu'au xxe siècle.

Constantinople asservie, désertée par nombre d'intellectuels réfugiés en Occident, reste le siège du Patriarcat qui s'attache avant tout à maintenir le legs savant et la foi orthodoxe. Le clergé orthodoxe joue un rôle relativement progressiste, limité toutefois par le conservatisme des Phanariotes (du nom du « Phanar », quartier de Constantinople où résidait le patriarche). Ces notables se sont vu confier, par le Sultan, dès la fin du xviie s., de hautes charges administratives, ce qui fait d'eux à la fois les rouages essentiels de l'Empire ottoman et une caste de privilégiés. Ils se mettent à l'école des Lumières française, mais demeurent attachés à l'ordre établi. Un clivage social, qu'on peut situer vers 1775, apparaît à travers un conflit apparemment purement linguistique. Les Phanariotes ne veulent pas voir les aspirations d'une nouvelle bourgeoisie marchande que ses contacts avec l'Occident en pleine effervescence prérévolutionnaire incitent à mettre sur le même plan la libération du joug ottoman et l'usage de la langue démotique. Des poètes optent pour la langue populaire, comme J. Vilaras (1771-1823) et surtout Rigas Feraios (1757-1798) qui exprime dans des hymnes guerriers le rêve de libération nationale. Phanariotes et patriarcat ont une réaction négative, condamnant l'œuvre de Voltaire et prêchant le retour à une langue hyperarchaïsante, la catharévoussa, qui l'emportera, pour toute une partie de l'intelligentsia grecque, sur la sage « voie moyenne » que proposait alors A. Coray. Ce refus d'un moyen terme entre démotique et catharévoussa est le signe que la « question de la langue » est désormais liée à des options politiques.

De l'indépendance à la génération de 1880

Dès l'indépendance (1830), le clivage entre libéraux et réactionnaires se manifeste de façon évidente. Une personnalité exceptionnelle, celle du poète Dionysios Solomos (1798-1857), réalise la synthèse poétique si longtemps attendue. Nourri de culture italienne, imprégné de l'idéalisme allemand, cet aristocrate de l'esprit choisit de revenir à la grande tradition du chant populaire et de la littérature crétoise. Véritable père fondateur de la poésie grecque moderne, il est toutefois dépassé par l'ampleur de la tâche qui s'offrait à lui et nombre de ses œuvres sont restées à l'état fragmentaire. Le destin de son compatriote A. Calvos (1792-1869) est plus tragique encore, car il y a en ses Odes à la fois une hauteur d'inspiration peu commune et un échec rendu sensible par le recours à une langue artificielle, à une métrique étrange et à un esprit néoclassique qui donnent, en dépit de fulgurances sporadiques, une impression générale de froideur. Amis et disciples de Solomos (Typaldos, Tertsetis) constituent l'« école ionienne » ou « de l'Heptanèse », à laquelle s'oppose l'« école d'Athènes », aussi radicalement que naguère la Crète à Constantinople. La première, traditionnellement ouverte à l'Occident, veut fonder la nouvelle littérature nationale sur la culture populaire, tandis que la seconde est le principal vecteur de diffusion du romantisme en Grèce (1830-1880). Ses représentants (D. Paparrigopoulos, Sp. Vassiliadis), influencés par le byronisme, Lamartine et Hugo, écrivent une poésie en langue savante, souvent de caractère patriotique.

La victoire du démoticisme

Un double facteur, littéraire et social, contribue à débloquer assez rapidement cette situation, mettant un terme définitif au phanariotisme. D'une part, une seconde génération de poètes et prosateurs rattachés à l'école de l'Heptanèse, tels A. Lascaratos et A. Valaorítis (1824-1879), et l'influence de certains critiques, parmi lesquels se distingue E. Roïdis (1836-1904), font entendre leur voix à Athènes, soulignant l'impossibilité de maintenir une vie littéraire aussi ridiculement sclérosée. D'autre part, avec le départ du roi Othon (1862), une mutation sociale permet à la classe libérale bourgeoise d'accéder enfin à la direction des affaires politiques du pays. Cette bourgeoisie est acquise d'avance à l'usage de la démotique, qu'une génération historique, celle de 1880, a fait triompher après un combat où s'illustra l'helléniste Jean Psichari, dont Mon voyage (1888) est considéré comme le texte-manifeste du démoticisme. Une figure domine cette génération qui va s'illustrer jusque vers 1920 : celle du poète Costis Palamas (1859-1943), dont l'œuvre est le reflet du lyrisme nationaliste et pléthorique que l'on retrouve, à des degrés divers, chez d'autres poètes marqués par le symbolisme et le Parnasse : I. Gryparis, C. Chatzopoulos, M. Malacassis. Les travaux du folkloriste N. Politis soulignent la continuité de la civilisation grecque, ripostant ainsi, comme l'avait déjà fait l'historien C. Paparrigopoulos dans son Histoire du peuple grec (1860-1872), aux théories de l'Allemand Fallmerayer sur la « slavisation » du peuple grec. Toute une partie de l'œuvre de la génération de 1880, englobée sous le terme générique d'« étude de mœurs » (ithographie), est consacrée à justifier ces théories par l'exploitation, parfois abusive chez A. Eftaliotis ou Crystallis, des coutumes, traditions ou expressions puisées dans le trésor du folklore populaire. A. Papadiamantis (1851-1911) se distingue par la richesse de son œuvre tandis des romanciers plus ouverts aux courants littéraires européens et plus sensibles à la question sociale produisent dans les années 1900-1920 une œuvre d'inspiration naturaliste (C. Chatzopoulos et C. Théotokis).

La crise des années 1920 et la génération de 1930

De l'euphorie née des victoires balkaniques (1912-1913), la Grèce passe au désespoir consécutif à la catastrophe d'Asie mineure (1922). Dans le port de Smyrne, ce sont, avec la mort de la « Grande Idée » incarnée par Venizélos, les espoirs d'une génération tout entière qui se trouvent engloutis. La jeunesse grecque doit désormais vivre avec la vision d'une Grèce rétrécie aux frontières d'un petit État balkanique. L'œuvre du poète C. Caryotakis (1896-1928) reflète bien, dans des accents où le désespoir est sapé par une ironie laforguienne, la frustration d'une génération marquée par le défaitisme. Cette crise spirituelle est, à la même époque, la toile de fond des poèmes qu'élabore, à l'écart de toute mode, le solitaire C. P. Cavafis (1863-1933) dont il faudra attendre encore vingt ans pour comprendre la place essentielle qu'il tient dans l'expression de la modernité poétique en Grèce. Si le lyrisme exubérant du syncrétisme pagano-chrétien d'A. Sikélianos (1884-1951) ne se trouve guère affecté par la remise en question de l'après-guerre, N. Kazantzakis (1883-1957) commence, lui, à exprimer l'angoisse de l'homme contemporain (Ascèse, 1927). Mais c'est dans Esprit libre (1929) de Georges Théotokas (1905-1966), considéré comme le manifeste de la « génération de 1930 », que l'inquiète jeunesse grecque trouve le mieux exprimés ses exigences, ses refus et ses aspirations. Cette génération, la première à être née dans la démotique que ses aînés ont conquise, fait un bilan très négatif de l'héritage littéraire qu'elle reçoit, condamnant aussi bien l'emphase de Palamas que l'abus de couleur locale des prosateurs. Il est temps de faire accéder la Grèce à la modernité d'une problématique considérant l'homme dans sa complexité psychologique et dans sa quête d'une forme poétique intégrant la recherche européenne depuis Baudelaire et Mallarmé. G. Séféris (1900-1971) est celui qui a le mieux exprimé à la fois la souffrance contemporaine d'être Grec et le besoin d'une modernité technique découverte à l'école des poètes français et anglais contemporains. À la même époque, autour de la revue des Lettres nouvelles, un groupe de jeunes poètes (N. Engonopoulos, A. Embiricos, O. Élytis) se met à l'école du surréalisme français, tandis que I. Ritsos continue, dans l'esprit de C. Varnalis (1884-1974), à chanter l'espoir militant des « lendemains qui chantent ». Mais c'est en prose que la distance à combler par rapport au roman européen est la plus considérable. Malgré un effort pour introduire la modernité dans la thématique, aucun romancier ne parvient à renouveler véritablement la forme romanesque, et l'apport de la génération de 1930 paraît aujourd'hui largement surestimé. Théotokas exigeait du roman grec qu'il posât enfin les problèmes contemporains, mais sa propre fresque historique (Argo, 1932) n'est guère convaincante ; les œuvres de S. Myrivilis (1892-1969), E. Vénézis (1904-1973) et S. Doucas constituent d'honnêtes romans de guerre, tandis que les romans d'A. Terzakis (1907-1979) ou Th. Petsalis, malgré un cadre urbain moderne, n'offrent guère d'innovation par rapport aux œuvres antérieures de G. Xénopoulos (1867-1951). Ph. Condoglou ou C. Politis (1887-1974) sont les témoins de l'hellénisme d'Asie mineure et P. Prévélakis (1909-1986) consacre ses romans à son île natale, la Crète. La psychologie tient, certes, un rôle prédominant dans l'œuvre de M. Caragatsis (1908-1960), mais, là encore, la génération de 1930 ne diffère pas véritablement du naturalisme du xixe s. Autour de la guerre, cependant, des écrivains comme Y. Skarimbas, M. Axioti et surtout N. G. Pentzikis, représentant de l'école de Thessalonique, bousculent les conventions romanesques.

Une expression mûrie de la crise de la Grèce contemporaine

La « génération de 1950 », issue d'une guerre civile meurtrière (1945-1949), a été profondément marquée par cette expérience. Plusieurs jeunes poètes en portent témoignage dans leur œuvre (M. Anagnostakis, M. Sachtouris, T. Patrikios). En prose, l'après-guerre est marquée, outre le virage romanesque de N. Kazantzakis, par des œuvres qui intègrent l'apport technique du roman américain ou européen de l'entre-deux-guerres et l'analyse des problèmes de la société grecque contemporaine, en pleine mutation. Exemplaires sont à cet égard Cités à la dérive (1960-1965) de S. Tsírkas, le Troisième Anneau (1962) de C. Taktsis ou la Trilogie : la Plante, le Puits, l'Ange (1961) de V. Vassilikos. Les autres romanciers restent plus classiques dans leur écriture, tout en posant un regard critique et souvent très politisé sur la société contemporaine (D. Chadzis, A. Frangias, I. Ioannou, M. Koumandaréas, M.  Douka).

Dans les années 1980-1990 la recherche d'une écriture romanesque nouvelle prend enfin le pas sur l'engagement politique et le témoignage historique, avec des romanciers tels que Th. Valtinos, R. Galanaki ou Z. Zatelli.

Le théâtre, longtemps à la remorque soit de drames à la Ibsen, soit de revues de vaudeville, n'a guère pris naissance que depuis la dernière guerre. Si le Théâtre Royal, puis National, reste, aujourd'hui encore, marqué par une tradition trop souvent timorée, le Théâtre d'Art de K. Koun a joué un rôle essentiel soit en présentant les œuvres majeures du théâtre étranger contemporain, soit en donnant leur chance à de jeunes dramaturges dont quelques-uns sont maintenant des valeurs reconnues : J. Cambanellis, I. Skourtis, D. Cechaïdis.