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Encyclopédie

ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772), en 35 volumes (17 de texte, 11 de planches, 2 d'index, 5 de suppléments)

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

C'est le creuset des Lumières qui réunit savants, philosophes, économistes, techniciens, dans un projet défini par Diderot : « Le but d'une Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre, d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont, que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux... » (article « Encyclopédie »). Mais cette somme est aussi un combat : l'histoire de la rédaction et de la publication de l'Encyclopédie voit se heurter raison et religion, liberté et autorité.

Le projet a des antécédents. Francis Bacon inspira à Diderot la classification des connaissances placée en tête de l'Encyclopédie. Le Dictionnaire historique et critique de Bayle en 1697, les dictionnaires de Moreri (1674), de Noël Chomel (1709), de Jacques Savary-Desbulons (1723-1730), le Spectacle de la nature de l'abbé Pluche (1732-1750), le Dictionnaire de Trévoux (1740) des jésuites, l'Histoire critique de la philosophie de Boureau-Deslandes, l'Historia critica philosophiae (1742-1744) de Brucker : voilà quelques sources, diverses, de l'Encyclopédie. L'intérêt pour le progrès du savoir se répand dans les académies de province, dans les travaux de l'Académie des sciences (l'Encyclopédie doit beaucoup à l'académicien Réaumur), dans les salons (Mme Geoffrin), dans la presse.

En 1728 paraît à Londres la Cyclopaedia de Chambers. Le libraire et éditeur Le Breton décide d'en publier une traduction et obtient un privilège royal le 26  mars 1745. Après deux échecs, Le Breton propose la direction de l'entreprise à Diderot et d'Alembert en 1747. Quand Diderot lance en octobre 1750 le prospectus de l'Encyclopédie, l'idée de traduire Chambers est abandonnée : une œuvre originale s'annonce. Diderot en est l'animateur essentiel. Incarcéré en 1749 après la Lettre sur les aveugles, il est libéré en partie grâce à l'insistance des libraires associés (Le Breton, Briasson, David, Laurent-Durand) et à l'appui du chancelier d'Aguesseau et du ministre d'Argenson. Mais la parution en juillet 1751 du premier volume de l'Encyclopédie déchaîne l'hostilité des jésuites, dans le Journal de Trévoux, et des jansénistes, très influents dans les parlements. En novembre 1751, les jésuites dénoncent des propositions hérétiques dans la thèse soutenue en Sorbonne par l'abbé de Prades, encyclopédiste ; ils la font condamner et brûler en janvier 1752. Ils s'en prennent aussi à Diderot, contre l'article « Autorité politique » notamment. En février 1752, les deux premiers volumes sont interdits. Mais, grâce à Malesherbes, le directeur de la Librairie, la parution continue jusqu'au tome VII et le nombre des souscripteurs ne cesse de croître.

Pourtant, après l'attentat de Damiens (1757), les attaques reprennent, celles du parlement, mais aussi les pamphlets de Fréron, de Palissot, de Chaumeix, de Moreau, qui brocarde les encyclopédistes appelés « Cacouacs ». D'Alembert prend peur ; Rousseau rompt avec ses amis à cause de l'article « Genève », auquel il répond dans la Lettre à d'Alembert. La publication du livre d'Helvétius, De l'esprit, déclenche la crise. Le parlement, le pape, l'archevêque de Paris condamnent l'ouvrage et l'Encyclopédie avec lui. Le 8 mars 1759, le Conseil du roi révoque le privilège, interdit la diffusion et la réimpression des sept volumes parus. Diderot résiste. Jouant sur les intérêts des souscripteurs et des libraires, il trouve un compromis avec Malesherbes, qui voulait éviter l'impression de l'ouvrage à l'étranger : seuls paraissent pendant un temps les volumes de planches, les volumes de textes sont reportés. L'entreprise suit alors son cours malgré diverses affaires (accusations de plagiat, comédie des Philosophes de Palissot). L'expulsion des jésuites, en avril 1762, délivre les philosophes de leurs principaux ennemis. Mais, en 1764, Diderot s'aperçoit que Le Breton lui-même censurait le texte (10 volumes parus en 1765) ; il proteste contre cette mauvaise action, mais reste aux côtés des libraires lors du procès de 1769 intenté par un souscripteur mécontent, Luneau de Boisjermain. Les quatre mille souscriptions, les imitations et traductions assurent alors la diffusion de l'œuvre en Europe et répandent l'esprit encyclopédique.

Travail collectif mené sur près de vingt ans, l'Encyclopédie n'a pas d'unité de doctrine en vertu de la diversité et de la liberté des collaborateurs. Les contributions sont donc d'inégale qualité, comme Voltaire le déplorait. Certaines sont de simples compilations. Mais le jeu des renvois, stratégie pour déjouer la censure, permet aussi au lecteur de compléter son information ou de confronter des opinions. Les collaborateurs de l'Encyclopédie sont peu rétribués (quand ils le sont) : le dévoué chevalier de Jaucourt faillit se ruiner. Roturiers ou nobles progressistes, ils ne représentent pas une couche sociale homogène mais les fractions les plus actives de la société.

Si Diderot et nombre de ses amis privilégient les « arts mécaniques » et la description des métiers, d'Alembert explore les mathématiques et intègre les acquis de Newton. Dans ses articles consacrés à la minéralogie et à la métallurgie, d'Holbach révèle aux Français des recherches allemandes. La pensée de Buffon imprègne les textes de Diderot touchant les sciences de la nature (article « Animal »). Les médecins (Bordeu et Tronchin par exemple) donnent à leur discipline le statut de science expérimentale. Turgot et Quesnay font entrer la pensée physiocratique dans le dictionnaire. Le champ et les concepts de l'économie s'organisent. Une méthode critique oriente les articles d'histoire (ainsi « Certitude » par l'abbé de Prades, « Critique » par Marmontel, ou « Histoire » par Voltaire). Malgré de nombreuses différences dans leur pensée politique, beaucoup d'encyclopédistes sont favorables à une monarchie tempérée, dans laquelle les parlements joueraient leur rôle d'équilibre (Diderot, Boucher d'Argis). Dans le domaine religieux, on retrouve toutes les positions, de l'orthodoxie (Mallet) au matérialisme (Diderot), en passant par l'apologie d'un christianisme dégagé des Églises (l'abbé Yvon, le protestant Formey). Mais le système des renvois oriente la lecture vers la critique de la religion. Pour l'histoire de la philosophie, Diderot a emprunté l'essentiel à Brucker, en l'infléchissant parfois. Les articles d'esthétique reflètent les débats contemporains (Montesquieu avec « Goût », Voltaire, Rousseau pour les articles de musique, Saint-Lambert avec « Génie », Marmontel). La réflexion sur la langue est notable dans les articles de grammaire, d'inspiration cartésienne (Dumarsais et Beauzée), et dans l'effort de définition des termes techniques.

L'Encyclopédie est-elle à l'origine de la Révolution ? Si l'on examine les hommes dans leur diversité, on peut dire non sans hésiter ; il n'y a pas chez eux de conscience révolutionnaire qui voudrait renverser violemment la monarchie et l'aristocratie. La rupture est ailleurs, dans un « geste » encyclopédique, qui, loin de se proposer pour objet la connaissance, embrasse les connaissances, les répand et permet à la bourgeoisie éclairée de se les approprier.