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Mary Ann Evans, dite George Eliot

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Romancière anglaise (Chilvers Coton, Warwickshire, 1819 – Londres 1880).

Elle reçut une éducation stricte et vécut auprès d'un père calviniste, régisseur de terres, jusqu'à sa trentième année. Convertie au rationalisme par Charles Bray (ancien unitarien, libre penseur, partisan de l'éducation universelle et du syndicalisme naissant), elle annonce (1842) son agnosticisme à son père, qui obtient qu'elle continue de paraître à l'église. Admiratrice de Comte et de Spencer, elle traduit (anonymement) la Vie de Jésus de David Friedrich Strauss (1846). Son père mort (1849), elle entre à la direction de la Westminster Review (qui retrouve son mordant du temps de J. S. Mill), traduit Spinoza, Feuerbach et affiche son union libre avec le journaliste et biographe de Goethe, George Henry Lewes, qui l'encourage à écrire.

Sous le pseudonyme masculin de « George Eliot », elle publie d'abord trois nouvelles : Scènes de la vie du clergé (1857). Elle passe au roman avec Adam Bede (1859) : le héros, charpentier de village, hésite entre une jeune frivole, qui finira infanticide, et la jeune méthodiste qu'il épousera. Le Moulin sur la Floss (1860) évoque la richesse inoubliable des relations frère-sœur. Silas Marner (1861) est l'histoire d'un homme trahi qui sombre dans l'avarice et que fait renaître une enfant. Situé dans la Florence du Quattrocento, Romola (1863) est l'occasion d'un superbe portrait de femme. Felix Holt, le radical (1866) oppose, dans leur amour pour la fille d'un prêtre dissident, un jeune ouvrier surdoué à un propriétaire terrien soucieux de la condition rurale. Publié en 1871-1872, Middlemarch est le chef-d'œuvre de George Eliot, première tentative réussie de vision globale d'une société (un petit milieu provincial s'éveille au désir de modernité) à travers le roman. L'auteur y analyse les jeux de l'illusion vitale et de la vanité masculine et féminine. Toute société est dévorante et chacun aspire secrètement à être dévoré. L'échec fonde la valeur. L'évangélisme anglais trouve ici sa version laïque : la morale du sérieux et de l'authenticité, qui fonde l'aristocratie des âmes. Daniel Deronda (1876) est le dernier roman d'Eliot : fils adoptif d'un aristocrate, Daniel se découvre Juif et adopte son peuple, tandis que Gwendolen, fille authentique d'aristocrate déchu, se vend. Ce chassé-croisé des quêtes d'identité marque une des premières réhabilitations du Juif dans la littérature européenne. On doit également à George Eliot des essais (Impressions de Theophrastus Such, 1879), des poèmes (la Gitane espagnole, 1868), des contes (le Voile soulevé, 1859).

Son œuvre s'amplifie sur les thèmes de la fécondité de l'échec (pourvu qu'il ait un sens) et de l'égalité des âmes. Dix-huit mois après la mort de Lewes (1878), elle épouse, à 62 ans, J. W. Cross (âgé de 40 ans) et meurt peu après. Imprégnée de Wordsworth, George Eliot décrit, avec une rare intelligence du détail et des détours de la mauvaise foi, le drame des obscurs dont les efforts servent de levain à une société plus chaleureuse. Si Dieu n'est pas, la loi morale demeure et se réinvente dans le mépris des conventions. Cette morale de l'authenticité, faite des fidélités et des métamorphoses irrationnelles du devoir, la pousse à adopter ses héros (même les plus haïssables) : tout malheur est respectable. Les sociétés changent ainsi d'horizon : le progrès sera moral, ou ne sera pas. Apôtre du sérieux, G. Eliot prône l'humanisation de toutes les relations, en évoquant, avec une ampleur épique, la destruction des âmes par la société. Refusant, jusque dans sa pratique littéraire, de laisser désigner un bouc émissaire, elle porte à maturité le roman moderne : elle a dans son sillage Tolstoï, Hardy, James, Conrad, Proust, Faulkner. Virginia Woolf a salué en elle une pionnière du féminisme.