En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

Aimé Césaire

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain et homme politique français (Basse-Pointe, Martinique, 1913 – Fort-de-France 2008).

La crise économique, une société inégalitaire, hiérarchique : ces réalités n'échappent pas à ce jeune homme en colère. Les choses vont vite : une éducation classique très française, le souhait rimbaldien de s'en aller, l'arrivée à Paris l'année de l'Expo coloniale (1931), l'École normale supérieure. En 1936, il découvre lors d'un « retour » la réalité de son pays : le cri se prépare.

Un cri, le grand cri nègre : voici sans doute le vrai visage de Cahier d'un retour au pays natal. Introduisant le concept problématique de négritude, le texte, publié à Paris en 1939, est l'un des grands écrits poétiques de l'époque. Le Cahier établit son auteur, dont Breton reconnaît la stature, comme l'une des voix décisives de ce que l'on n'appelle pas encore francophonie. Cet ensemble qui, encore plus que la destinée personnelle, brasse l'ensemble de la mémoire africaine (mais de l'extérieur, à la différence de Senghor), est un classique de la littérature mondiale. Du cri, le Cahier a l'urgence, la profondeur subite, et la voix, en même temps qu'une dimension sociale nette. Quelque chose du souffle, de la colère des volcans de Martinique, y passe. La « négraille » a maintenant sa voix, son chantre, elle retrouve sa très ancienne, sa millénaire dignité. Par amour, Césaire fait œuvre de justicier.

Écrivain engagé par excellence, il devient un politique de première grandeur pour son pays natal, sa voix. Chez Césaire, le poète ne se sépare pas de l'élu, qui assure notamment le passage de la Martinique au statut de DOM. Plus que l'indépendance, il choisit le rattachement à la France, dont il se fait, lui aussi, une certaine idée. Il évolue du communisme au progressisme, du nom d'un parti qu'il fonde. L'après-guerre lui permet de donner sa mesure.

En 1946 paraissent les Armes miraculeuses (entendre celles de la poésie) alors que 1947 marque la vraie diffusion en France de son grand texte, préfacé par un Breton qui n'a rien perdu de son admiration et compare cette parole à la naissance de l'oxygène. Soleil cou coupé paraît en 1948. La poésie (tel est le titre que Césaire donne à ses œuvres poétiques complètes en 1994) commence par la très véhémente et raisonnée contestation d'un ordre archaïque, le colonialisme, déni de dignité à condamner. En bousculant la langue, en répondant à l'appel surréaliste, les laisses et les versets lyriques d'un discours battent en brèche l'ordre établi.

Comme chez Char, la poésie bouleverse le monde. Un disparate est là aussi, qui ne s'embarrasse pas outre mesure de construction, d'unité formelle ; cette dernière étant chez cet agrégé de grammaire celle d'une tonalité, encore une fois le cri. L'autobiographie propre y croise celle du continent, s'y métisse. Chez cet amoureux des commencements, l'aurore, l'aura lumineuse disent autant la présence du soleil que le rêve d'une justice qu'il appelle de ses mots. L'invocation leitmotiv Eia assure la surrection, l'entrée dans la lumière, une fois encore la révolte. Le nègre, celui par exemple des publicités du temps, cède la place à un homme qui est aussi la mémoire du monde, le fier et viril exemple d'une force qu'à sa manière l'ampleur lyrique du propos traduit en une architecture et en une genèse énergiques. Il s'agit ni plus ni moins que de refaire le monde. Pulsé par le rythme – et quel rythme ! –, par la densité de l'appareil mythique ou le recours à l'inconscient, le chant sacré ne s'enferre pas dans une revendication. Le surréalisme de Césaire, son amour de l'image le protègent de tout didactisme étroit. En 1960, Ferments, variations sur le fer : les « fers » de l'esclavage (Césaire aime Schœlcher, dont il publie les textes théoriques, et qui est avec Toussaint-Louverture, à l'origine de l'indépendance haïtienne, l'une de ses admirations historiques), les « ferments » de la révolte, peut-être aussi le « faire » de la poésie. À cette époque se met en place un théâtre certes poétique, marqué par la fulgurance d'un langage direct et accessible au cœur des hommes. Ce parcours sur les planches débute par la Tragédie du roi Christophe (1963), épisode de l'indépendance en Haïti, tandis qu'Une saison au Congo (1966) est une pièce de dénonciation sans fard qui interroge le présent des hommes et du continent blessé. Moi laminaire (1982) ne masque pas un pessimisme lancinant.