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Sidonie Gabrielle Colette

Colette
Colette

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Saint-Sauveur-en-Puisaye 1873 – Paris 1954).

Colette, l'« écrivaine », connut tôt la notoriété, pour sa vie de femme libre (scandaleuse dans une France longtemps bien-pensante), et pour ses livres dont le succès ne se démentit jamais depuis l'époque où son mari Willy les signait à sa place (Claudine à l'école, 1900 ; Claudine à Paris, 1901 ; Claudine en ménage, 1902 ; Claudine s'en va, 1903 ; Minne, 1904), jusqu'à sa vieillesse paralysée où elle continuait d'observer le monde depuis sa fenêtre avec la même avidité, le même amour des mots (l'Étoile Vesper, 1946 ; le Fanal bleu, 1948). Si elle eut droit à des funérailles nationales, et à la reconnaissance de ses pairs (Cocteau, Mauriac, Aragon...), la postérité fut pourtant longue à lui donner la place qu'elle méritait : tantôt on la réduisit à la romancière de la nature, des bêtes et des fleurs, l'incomparable et inoffensive observatrice des araignées qui boivent du chocolat et des mimosas qui s'épanouissent, la providence des institutrices, tantôt à la demi-mondaine frivole, libertine, amorale, qui faisait de l'amour, de ses rages et de ses échecs, de ses perversions même, le sujet de « romans-à-ne-pas-mettre-entre-toutes-les-mains... » ; la biographie de la première s'évanouissait au profit de son écriture, mais les frasques de la seconde (trois fois mariée, des amantes et des amants) semblaient au contraire la matière brute de textes qui relevaient de ce genre « mineur » qu'est le roman mondain. La publication complète de ses écrits depuis une vingtaine d'années permet de prendre la mesure de la richesse et de la cohérence d'une œuvre où les talents de la romancière se conjuguent à ceux de la chroniqueuse qu'elle ne cessa jamais d'être, et où elle se révèle, mieux qu'une remarquable styliste, un grand écrivain et un vrai poète. À travers la multiplicité des titres et des écrits se dessine en outre un projet de quête et de construction de soi, tout à la fois reflété et mis en scène dans l'écriture.

En fait, l'œuvre de Colette trouve sa cohérence dans l'unité d'un projet existentiel qu'elle construit un demi-siècle durant. Cet être en quête de sa vérité et de sa liberté est une femme, dont toute la jeunesse appartient encore au xixe s. : promesse de rudes apprentissages. L'entrée dans la vie (elle se marie une première fois avec le brillant journaliste et boulevardier Willy, en 1893, qui devient aussi son employeur) coïncide presque avec les débuts d'écrivain : dans la série des quatre Claudine (1900-1903), elle raconte son itinéraire depuis l'époque de son enfance provinciale et de son passage à l'école communale, jusqu'à ses premiers émois amoureux, sa découverte du Paris mondain, ses déboires conjugaux ; Willy, qui la convainc d'écrire mais lui subtilise ses premières œuvres, saura y rajouter le petit zest de scandale destiné à assurer le succès de ces romans. En 1904, elle gagne enfin son nom-prénom d'écrivain en signant un premier ouvrage : Dialogues de bêtes, préfacé par Francis Jammes. Elle s'émancipe, noue une liaison avec Mathilde de Morny (Missy), se sépare puis divorce de Willy, tout en devenant mime et actrice, et en s'efforçant de vivre de sa plume ; alors encore c'est à la réalité de sa vie du moment qu'elle semble demander la matière de ses récits (la Retraite sentimentale, 1907 ; la Vagabonde, 1910 ; l'Envers du music-hall, 1913 ; les Vrilles de la vigne, 1913). Par la suite, d'autres œuvres puiseront ainsi dans les souvenirs : ceux de l'enfance (la Maison de Claudine, 1922 ; la Naissance du jour, 1928 ; Sido, 1930) ou ceux de la maturité (l'Étoile Vesper, 1947 ; le Fanal bleu, 1949). Mais, d'une part, ces œuvres ne sont pas les seules : Colette est autant une romancière qui invente des personnages liés à leur temps – la Belle Époque de Chéri (1920), de Gigi (1943), l'après-guerre de la Fin de Chéri (1926) ou de Julie de Carneilhan (1941) – qu'un écrivain en quête de son passé ; d'autre part et surtout, elle ne poursuit pas le projet de « se raconter ». L'ordre nécessaire à l'autobiographie manque et plus encore son enjeu : mettre, par l'écriture, de l'ordre dans sa vie. Il semble que Colette fasse exactement le contraire et que son écriture lui serve à aller au-devant du monde. La jeune fille, sa sensualité, ses premiers émois l'intéressent autant quand elle a presque l'âge de ses héroïnes que quand elle les a depuis longtemps quittées (l'Ingénue libertine, 1909 ; le Blé en herbe, 1923). Elle « expérimente » avec Chéri les effets de la différence d'âge sur l'amour, inversant son propre modèle – l'homme mûr marié avec une très jeune femme – et constituant le couple de la femme qui va renoncer avec le jeune homme qu'elle a initié. La vraie Colette n'a pas atteint cet âge du renoncement en 1920. Mais avec Léa, son héroïne, elle a anticipé sur ce qui l'attend : l'écriture sert à voir clair et à vivre, elle a servi aussi à Colette à devenir elle-même, seule, ses deux autres mariages (avec Henry de Jouvenel en 1912, avec Maurice Goudeket en 1935) n'ayant été que des épisodes dans l'histoire de sa liberté (Lettres de la vagabonde, 1961). Colette utilise de la même façon son instrument – son écriture – quand elle regarde un chat et quand elle regarde une femme, quand elle construit le portrait imaginaire, puisque littéraire, de sa mère Sido, et quand elle invente le monologue intérieur de Léa (Chéri) ou de Julie (Julie de Carneilhan). L'unité essentielle de son œuvre vient de l'amour qu'elle a pour les mots, sur le pouvoir desquels elle rêve passionnément : pour elle, comme pour quelques-uns de ses personnages – et surtout pour ses personnages d'enfants (Bel-Gazou dans la Maison de Claudine) –, les mots sont des choses, qu'on peut emporter avec soi, avec lesquelles on peut jouer tant que les adultes, qui veulent toujours appeler les choses par leur nom, ne sont pas passés par là. L'écrivain en possesion de ces talismans et dans l'inlassable travail de l'écriture est alors en mesure de jeter son filet magique sur le réel, et de retenir dans ses mailles les trésors de la sensation, les vibrations de la vie, la beauté du monde.