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Chrétien de Troyes

Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion
Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Poète français (vers 1135 – v. 1183).

Dans le prologue de Cligès, Chrétien dit être l'auteur d'adaptations d'œuvres ovidiennes (les Comandemanz et l'Art d'amors, ainsi que deux métamorphoses dont une seule est conservée, Philomène), et d'une version de Tristan et Yseut. On sait seulement qu'il a exercé son activité littéraire à la cour de la comtesse Marie de Champagne (vers 1165) puis du comte Philippe d'Alsace (av. 1190), qui lui ont fourni la matière, respectivement du Chevalier de la charrette et du Conte du Graal. L'œuvre de Chrétien repose sur l'usage d'une même forme, l'octosyllabe à rimes plates avec brisure fréquente du couplet, sur la récurrence, dans un cadre immuable, de l'univers arthurien issu du légendaire celte (sauf Cligès qui associe l'Angleterre et Byzance), avec retour des mêmes personnages. Dans une atmosphère baignée de merveilleux (la merveille) mais atténuée par des éléments vraisemblables et rassurants, se déroulent les aventures du héros. La mission de celui-ci est de dissiper les enchantements et les mauvaises coutumes, afin de rétablir l'ordre courtois, dans un monde agité par des passions violentes et menacé par une nature mystérieuse. L'éthique héroïque est aménagée pour proposer une conception de l'aventure et de l'amour chevaleresque. Mais la conjointure, terme par lequel Chrétien caractérise son art romanesque, laisse la voie ouverte à de multiples interprétations, et l'ajustement problématique de la matière arthurienne au san (but) de l'œuvre conduit à s'interroger sur l'invisible présence d'un auteur dans une écriture pourtant si réglementée par la poétique de l'époque, d'où le caractère énigmatique du roman, surtout fascinant dans le Perceval.

Érec et Énide (vers 1170). Dans ce premier roman de Chrétien de Troyes, Érec conquiert la jeune fille dont il fera son épouse (épisodes de la chasse au Blanc Cerf et du tournoi de l'Épervier). Mais il oublie sa prouesse dans le bonheur conjugal et doit la remettre à l'épreuve. Au terme d'une série d'aventures, il triomphe de la plus périlleuse, celle de la Joie de la cour, qu'il achève en sonnant du cor magique. Cette reconquête de l'honneur avec la conciliation de la prouesse et de l'amour conjugal ne peut se faire toutefois que dans l'accord avec le groupe social, dont la fête, la reconnaissance cachent définitivement la fêlure, l'impasse du couple que révèlent le soupir d'Énide et sa peur de la « recréantise », ce soupçon qui pèse sur la virilité.

Cligès (vers 1176). Ce roman est marqué par le mythe de Tristan et Iseut, comme en témoignent le cheveu d'or, tissé dans la chemise offerte à Alexandre, le père de Cligès, et la présence du philtre que Fénice, aimée par Cligès, utilise pour endormir l'époux qu'on lui a imposé et ne pas se donner à lui. Un autre breuvage magique donne à Fénice les apparences d'une morte. Ensevelie vivante, elle peut rejoindre Cligès dans une cachette où ils connaîtront un temps de bonheur pur. Mais, surpris, ils se réfugient à la cour d'Arthur et doivent attendre la mort du mari pour échapper aux contraintes du mythe, dont Chrétien cherche à conjurer le malheur.

Lancelot ou le chevalier de la charrette (vers 1177-1181, sans doute en même temps que le Chevalier au lion). Inachevé mais mené à sa fin par un continuateur, c'est le premier texte qui met en scène Lancelot du Lac et fait de lui l'amant, soumis aux caprices de sa dame, la reine Guenièvre qui fait montre de froideur après qu'il a hésité un instant à monter sur la charrette d'infamie. Par sa prouesse, le héros la délivre de la captivité dans laquelle l'avait emmenée un chevalier de l'Autre Monde, Méléagant de Gorre. Le roman s'interrompt après la seule nuit d'amour qui réunit les deux amants. Pour les romanciers ultérieurs, dont l'auteur du Lancelot en prose, ce texte énigmatique fixe la figure du parfait amant courtois et sa dimension messianique.

Yvain ou le chevalier au lion (vers 1177). Dans un parfait équilibre de la narration, l'amour est traité à partir du thème de la fée à la fontaine, ici présentée comme une châtelaine qui confie à un chevalier la garde de sa fontaine magique. L'aventure est d'abord tentée par Calogrenant. À son échec va s'opposer le succès d'Yvain, qui épouse la dame, Laudine, avec l'aide de sa servante Lunette. Mais, répondant à l'appel d'autres aventures guerrières, il a le tort d'oublier le contrat fixant la date de son retour ; d'où une crise, sa folie, son passage à l'état sauvage et la lente reconquête à travers une série d'épreuves et grâce à ce lion de parabole, d'un bonheur alors mieux fondé sur la vertu et sur un approfondissement de l'idéal chevaleresque.

Le Conte du Graal ou Perceval (av. 1190). Ce dernier roman retrace les aventures du jeune Perceval qui, malgré la résistance de sa mère, s'initie à la chevalerie. Il conquiert ses armes en arrivant à la cour d'Arthur, en apprend le maniement chez Gornemant de Goort, délivre Blanchefleur de l'ennemi qui assiège sa ville fortifiée, arrive au château du Graal, sur lequel règne le Roi-Pêcheur et où il assiste à un mystérieux rituel. Il apprend bientôt qu'il a échoué à l'épreuve qui, s'il avait réussi, aurait rendu la santé au roi et la fécondité à son pays : son silence est l'ultime conséquence de l'inhibition provoquée par les enseignements reçus et par le péché commis à l'égard de sa mère, morte de chagrin après son départ. La cour d'Arthur le surprend un matin, absorbé dans la contemplation de gouttes de sang sur la neige : évocation du visage de Blanchefleur, et de la lance-qui-saigne, vue dans la procession du Graal. Perceval est devenu un modèle de chevalerie courtoise. Par la suite, un défi prononcé à la cour lance Perceval et Gauvain, le neveu du roi Arthur, dans des aventures différentes. L'un apprend de son oncle ermite une partie du secret du Graal. L'autre, désormais seul au-devant de la scène, se trouve à son tour aux prises avec un monde merveilleux où il rencontre sa mère et sa sœur disparues depuis longtemps. Dès la fin du xiie siècle, les Continuations, les deux premières anonymes, les autres dues à Gerbert de Montreuil et à Manessier, cherchent, avec Gauvain et Perceval, à « élucider » le mystère de cette aventure qui fonde un mythe européen.