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François René, vicomte de Chateaubriand

François René de Chateaubriand
François René de Chateaubriand

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain et homme politique français (Saint-Malo 1768 – Paris 1848).

Pour comprendre pleinement l'originalité de Chateaubriand, il faut éviter l'erreur qui a longtemps été commise : trier les « chefs-d'œuvre » dans l'ensemble d'une écriture-aventure. Le texte de Chateaubriand est un texte continu qui établit un passage du style Louis XVI aux temps du chemin de fer et du roman-feuilleton. Chateaubriand, de tous les grands hommes du xixe siècle, est sans doute l'un de ceux qui eurent le plus profondément conscience de l'Histoire et de l'historicité.

L'origine

Chateaubriand a passé sa vie à se réclamer de deux légitimités : la légitimité aristocratique, la légitimité intellectuelle. Combourg avait été acheté par celui qui devait en devenir le comte avec l'argent gagné dans le commerce maritime pendant des années de besogneuse et efficace roture. Le texte littéraire, la fabrication de ce haut lieu d'une naissance culturelle, sera la grande opération purificatrice des Mémoires : Chateaubriand ne sera réellement aristocrate et chevalier, fils du comte de Combourg, que parce qu'il aura voulu l'écrire, et ce afin que son père soit blanchi d'une opération parfaitement moderne, mais par là parfaitement douteuse. En effet, le père de François René, ruiné, avait décidé de s'embarquer comme mousse ; il passa ses grades, devint officier, patron, se vit confier des cargaisons et des navires par des armateurs, s'établit à son compte, et finalement ouvrit à terre des bureaux. Il lui avait fallu renoncer à sa noblesse, à son droit de siéger aux états de Bretagne. Ce fut donc une réussite amère et de mauvaise conscience : Combourg acheté à un prix exorbitant pour y vivre enfin noblement, mais avec le sentiment peut-être d'une trahison, d'une bâtardise ; pour le fils, l'image d'un père qui avait voulu jouer les descendants des croisés et qui n'avait été qu'un marchand. Circonstance aggravante : Chateaubriand est un cadet, et, à ce titre, il se trouve déjà exclu, marginalisé dans l'ancienne société. Ni terre ni argent. Le frère aîné, lui, épousera une Malesherbes et voguera vers les splendeurs de la magistrature, du Parlement, bref, vers une carrière politique dont nul ne se doute, vers 1788, que la guillotine puisse venir l'interrompre. Un beau jour, le jeune cadet obtient une sous-lieutenance au régiment de Navarre. Départ pour Paris. Rencontre (passionnée) avec la société philosophique. Premières publications de vers dans le goût d'alors.

Pourquoi écrire ? Pourquoi avoir écrit ? René (le texte) racontera : dans les solitudes de Combourg, chaque été, on retrouvait la jeune sœur, Lucile, elle aussi un peu exclue, et qui devenait femme ; on s'exaltait ensemble, on se disait des vers. René ne montrera jamais le jeune homme et sa sœur à l'intérieur du château, mais toujours à l'extérieur, et ils n'y entreront, fugitivement, qu'après la mort du père et alors que le château est déjà vendu. La vocation littéraire, l'idée d'écrire sont liées ici non à une socialité magnifiante ou magnifiée, comme dans le cas des littéraires « classiques », mais bien à une exclusion, à un porte-à-faux, à un manque à être. La littérature-contrebande est en train de naître, qui doit évidemment se trouver ses lecteurs. Le romantisme est en train de se former, bien loin encore des théories, mais dans ces marges du réel dominant qui, soit à la fin de l'Ancien Régime, soit au début du nouveau, sont le refuge et le destin de toute une humanité « non bénéficiaire ».

Premiers textes

Chateaubriand, en 1791, a fui vers l'Amérique, pour s'y faire peut-être un nom d'explorateur, exploitable dans la diplomatie. Il s'ensuit une errance qui le conduit, après une brève campagne de principe dans l'armée des émigrés, au grenier de Kensington, où il survivra en donnant des leçons de français. C'est à Londres, dans les sombres années 1793-1800, que Chateaubriand est devenu un écrivain. L'aristocrate se fond alors à l'intellectuel pour donner ce personnage de l'« infortuné » qui domine, de manière inattendue, l'Essai sur les révolutions (1797). Premier ouvrage en forme, il s'inscrit sous un double patronage : celui de Montesquieu pour une réflexion comparée sur les sociétés et leurs révolutions ; celui de Rousseau, pour une histoire vécue et dite de manière tragique par un moi de nulle part. Chateaubriand récuse aussi bien les nostalgiques aveugles « du quatorzième siècle » que les thuriféraires d'un ordre nouveau qui est celui de l'argent. Il sait qu'un monde est mort. Il ne sait lequel va vivre. Le livre n'eut qu'un faible écho, mais Chateaubriand y tiendra beaucoup, plus tard, pour prouver qu'il avait toujours été attaché à la liberté. En Amérique, Chateaubriand avait écrit un immense roman-épopée, les Natchez, dont le héros, René, constamment et sans explication désigné comme « le frère d'Amélie », avait fui sa patrie et demandé l'adoption aux Indiens. Emprisonné par les colons de la Nouvelle-Orléans (c'est-à-dire par son père et le monde colonial), René finissait massacré après avoir livré une part de son secret à son épouse, Céluta : « Suis-je donc Caïn ? » René avait été aimé, disait-il, trop aimé. Puis Céluta était violée dans le sang de son époux par l'Indien qui la poursuivait depuis si longtemps. Chateaubriand avait rapporté son manuscrit à Londres, où il l'avait terminé, mis au point, renonçant à une première manière épique (chants à la Virgile ou à la Fénelon, invocations et merveilleux de la plus pure tradition classique, mais en prose), pour en venir à une narration purement romanesque. Mais Bonaparte entendait rétablir l'ordre. Chateaubriand décida de rentrer.

La carrière

Chateaubriand débarqua à Calais quasiment avec le siècle, se fit rayer de la liste des émigrés et prit allègrement du service auprès de la France nouvelle. René-Caïn demeurait à l'écart alors que s'avançait René-Concordat. Le Génie du christianisme, commencé à Londres, nouvelle apologie de la religion chrétienne, paraît en 1801. Chateaubriand entend montrer que le christianisme a été un facteur de progrès et qu'il a dit l'âme de l'homme moderne dans le monde. Le succès est considérable, mais, du côté du conservatisme culturel bourgeois (l'Académie), c'est le tir de barrage. On ne pardonne pas à Chateaubriand son style, et Stendhal raconte qu'il a failli se battre en duel à cause d'expressions comme « la cime indéterminée des forêts », qui lui semblent ridicules. Chateaubriand joue en fait sur deux tableaux : il colporte un certain ordre (équivoque, car cet ordre est à la fois antibourgeois et néocatholique) et il le mine par une mise en roman du jeune homme pauvre, de l'inceste, du vague à l'esprit et à l'âme (car c'est par l'esprit que les choses commencent : voir la méditation de René sur les civilisations mortes, son refus de l'utopie dans la nature après celui de l'utopie urbaine, ce « vaste désert d'hommes"). Mourir d'amour et de foi mal jurée comme Atala, mourir de ne pouvoir oublier le meurtre originel de la sœur, comme René, et de ne pouvoir accepter l'insertion sociale : c'est donc encore possible après la Révolution ? La modernité révolutionnée n'a nullement libéré l'homme, mais certains hommes, ceux dont Chateaubriand dit dans le Génie qu'un La Bruyère leur manque. Qui décrira les nouveaux ridicules, les nouveaux tyrans ? Mme de Staël dit alors exactement la même chose, même si, en femme de parti, elle le regrette davantage. Mais c'est qu'elle n'avait pas vu, elle, cette Amérique washingtonienne où Chateaubriand s'attendait à trouver de nouveaux Catons et qu'il avait trouvée si comparable aux métropoles commerciales de l'Europe. 

À partir du Génie, qui est non seulement un livre, mais un acte politique, la vie de Chateaubriand va être une alternance de périodes de présence au monde et de retraite. Entré dans la diplomatie (un poste assez médiocre à Rome), il attend de Bonaparte qu'il fasse de lui quelqu'un. Mais, en 1804, après l'exécution du duc d'Enghien, il démissionne, et rentre en littérature. À Rome, il a déjà formé le projet d'écrire l'histoire de sa vie. Il publie de nombreux articles très critiques dans le Mercure de France, l'adversaire y étant d'ailleurs non tant l'Empire que l'idéologie philosophique et révolutionnaire. Lorsqu'il est élu à l'Académie (1811), on lui interdit de prononcer son discours de réception, qui évoquait trop directement le problème de la tyrannie impériale. Dans les Martyrs, grand roman sur Constantin, qui se présente comme l'illustration de la poétique chrétienne du Génie et pour lequel il est allé « chercher des images » en Orient (voyage de 1806-1807, qui sera raconté dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem), on veut voir en Dioclétien, une fois encore, un portrait vengeur du maître. L'intérêt majeur du livre, pourtant, est dans cette grande image d'une fin de l'histoire, d'une synthèse réalisée par Constantin entre l'héritage antique et la novation chrétienne. Tout prend son sens dans cette fusion qui vient accomplir les temps. Mais qui peut, alors, en France, en Europe, être ce Constantin ? Il n'est plus question de Bonaparte, et encore moins sans doute de ce lointain comte de Provence, rescapé de Versailles et qui attend à l'étranger que quelque chose se passe en France. Il faut au monde un Constantin, mais il est introuvable dans l'échiquier politique de fait. Il apparaîtra bientôt comme assez légitime que Chateaubriand ait pu penser, lui, jouer ce rôle, certes non pas à la tête de l'État, mais au moins dans ses Conseils, et cela par ses idées, par ses écrits.

1814 va lui donner l'occasion d'essayer. Il abandonne alors à nouveau la littérature pour devenir ministre, pair de France, ambassadeur à plusieurs reprises. Il fonde en 1818 le Conservateur, qui réunit tous les talents de la droite. Mais, derrière ce Chateaubriand public qui occupe bruyamment la scène de la Restauration, il y a cet autre Chateaubriand qui écrit ses Mémoires, qui a redécouvert sa Bretagne, ses bruyères, ses landes, et qui cherche le sens de ce qu'il appelle son « enfance malheureuse ». Dans les interstices de cette vie publique, on verra sans cesse reparaître ce discours littéraire, auquel la retentissante préface des Œuvres complètes, en 1826, tentera de donner sa véritable dimension, qui est politique.

Politique de Chateaubriand

La politique de Chateaubriand est d'abord un peu trop facilement ultra. Mais il faut bien voir que cet extrémisme fonctionne contre ce que Chateaubriand dénonce comme la « morale des intérêts ». Chateaubriand approuve la vente des biens nationaux, mais il demande que la noblesse la plus valable soit « nationalisée » par une indemnité et par l'octroi de responsabilités ; il demande que la Chambre des pairs soit l'assemblée des compétences et des mérites, et que les écrivains et les hommes de science y soient représentés. Sa lutte sans merci contre Decazes le ramène au pouvoir après 1820 (assassinat du duc de Berry). Sous Villèle, il deviendra ministre des Affaires étrangères, mais il sera brutalement « démissionné » en 1824 pour avoir dit son désaccord sur une politique financière qui favorise la banque et transforme la fameuse indemnité des émigrés en opération fructueuse pour les agioteurs. Dès lors, Chateaubriand retourne à l'opposition et à la littérature. En 1826, dans sa grande Préface générale, il donne à lire les sombres années de Combourg comme la préfiguration de toute sa vie et d'une certaine condition de l'homme dans le monde moderne. En même temps, l'appel à la « France nouvelle » maintient ouverte la porte d'un espoir. Chateaubriand devient alors l'idole de la jeunesse intellectuelle et libérale. Il participe aux campagnes du Journal des débats contre un pouvoir qui se coupe de la nation et qui nie, notamment, cette liberté fondamentale qu'est pour lui la liberté de la presse. La chute de Villèle et le ministère Martignac marquent un certain répit. Chateaubriand accepte l'ambassade de Rome (Stendhal alors l'envie) et donne ainsi sa caution à cette tentative de centre gauche qui fit naître tant d'espoirs. Mais le ministère Polignac le renvoie à l'opposition la plus déterminée : le 28 août 1829, il démissionne une fois de plus. Après Juillet, la jeunesse le porte en triomphe. Mais, alors, nouvelle rupture. Chateaubriand refuse de collaborer avec la nouvelle monarchie de celui qu'il appellera toujours « Philippe ». Il s'affirme fidèle et se démet de tout (pairie, pension de ministre d'État). En même temps, il se rapproche des républicains comme Carral, de figures de proue du libéralisme comme Béranger. Il souhaite être le précepteur du futur Henri V, dont il ferait un souverain moderne. Mais les chemins de l'action ne s'ouvriront plus jamais pour lui.

Il est désormais à la retraite, à l'écart, et consacre tout son temps à ses Mémoires. Un voyage fameux le conduit en 1833 à Prague, où il voit la famille royale dans la nuit du Hradschin. Il verra aussi Venise, en train de mourir dans la lagune (1845). Plusieurs extraits des Mémoires paraissent dans des revues ou en librairie. On en lit, on s'en transmet des fragments. En 1841, Chateaubriand, à court d'argent, vend son manuscrit à une société, qui le publiera après sa mort. Mais, en 1844, la société rétrocède ses droits à Émile de Girardin. Chateaubriand ne peut plus rien sur son œuvre, devenue objet, marchandise. En revanche, il a vu, autour de lui, fleurir et se systématiser ce romantisme dont il a été, sans le savoir, l'un des initiateurs. La jeunesse, depuis longtemps, avait fait de René son livre phare, et les jeunes plébéiens avaient reconnu, dans l'aristocratisme de leur aîné, de quoi styliser leur opposition à leur propre monde. En 1846, la Vie de Rancé, écrite à la demande de son confesseur, est un texte syncopé, étrange, qui donne au réformateur de la Trappe les passions et les désenchantements de René. La mort viendra, après les journées de juin 1848. Quelques jours plus tard, la Presse commencera la publication des Mémoires. L'enterrement sur l'îlot du Grand-Bé fut une impressionnante cérémonie nationale.

Il ne restait plus qu'à faire le bilan de cette œuvre immense. La droite se déchaîna contre ce maître d'interrogation et de mélancolie. Sainte-Beuve lui consacra, dès 1850, un cours universitaire retentissant. Les éditions d'Atala et de René se multiplièrent. Mais, peu à peu, l'œuvre proprement littéraire vieillit et l'on se fixa sur les Mémoires (avec Saint-Simon et Balzac, l'une des grandes lectures de Proust). Puis, au xxe s., de Julien Benda à Roland Barthes, on découvrit Rancé, Jean-Pierre Richard donna à relire les textes américains. Le fil conducteur est quand même celui de la mort : monde ancien de Combourg, civilisations indiennes, Angleterre d'avant la révolution industrielle, Venise, l'Histoire est vue non comme une suite de naissances (comme chez Michelet), comme un dégagement progressif de vérités, mais comme une suite de dégénérescences et de recouvrement par le temps. Pessimisme de classe ? En partie. Mais aussi repérage de la présence de la mort au sein de la vie nouvelle. Tout ce cortège d'images mortuaires n'aurait pas de sens si, quelque part, fonctionnait vers l'avenir un principe réel de vie. Chateaubriand n'y voit que des forces, des pouvoirs, jamais réellement de valeurs. De 1789 à 1848, il a assisté à l'installation successive de tous les pouvoirs de fait, sans que jamais se manifeste véritablement un droit. Dès lors l'Histoire ne saurait être une marche vers quelque chose, mais simplement le lieu d'un destin.

Atala (1801). D'abord épisode des Natchez, le roman sera intégré au Génie du christianisme en 1802, mais en sortira en 1805 pour être toujours publié, désormais, dans un volume de « romans » avec René. Le cadre en est l'Amérique du Nord à la fin du xviie s. Prisonnier d'une tribu ennemie, le Natchez Chactas est sauvé par une jeune Indienne, Atala, secrètement chrétienne. Tous deux s'enfuient, mais un vœu de sa mère voue Atala au célibat ; elle ne peut donc aimer Chactas et s'empoisonne. Le roman eut un immense succès, mais sa « prose poétique » scandalisa les académiciens.

René. Le roman fut publié par Chateaubriand en 1802, dans le Génie du christianisme, puis à part en 1805, avec d'importantes atténuations. L'auteur, après avoir fait la théorie du « vague des passions », caractéristique de la modernité, en donne comme exemple l'histoire de René, jeune cadet déjà marginalisé et paria dans l'ancienne société, mélancolique, qui se consume en folles rêveries dont le secret échappe. Las du monde et de lui-même, il s'enfuit en Amérique pour trouver une paix impossible à son cœur (la fin de l'histoire de René se trouve dans les Natchez).

Génie du christianisme ou les Beautés de la religion chrétienne (1802). Entreprise par l'écrivain à la fin de son émigration en Angleterre, et en rupture radicale avec les Natchez, cette apologie du christianisme parut au moment de la signature du Concordat. L'auteur se proposait de prouver que, « de toutes les religions qui aient jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres [...], qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte ». C'est là l'indication même du plan : Dogmes et Doctrine, Poétique du christianisme, Beaux-Arts et Littérature, Culte. Dans la deuxième partie, de constants parallèles entre les œuvres de l'Antiquité païenne et les œuvres modernes tendent à montrer que, dans les œuvres classiques elles-mêmes, l'âme est chrétienne, malgré l'imitation des modèles antiques. L'influence de l'œuvre (que les « exemples » d'Atala et de René illustraient à l'origine d'une manière ambiguë) fut immense, sur l'art et l'histoire (réhabilitation du style gothique, poésie des ruines) et surtout sur la littérature, à la fois dans la vision critique de l'histoire littéraire et dans le goût pour la méditation philosophique que cultivera le romantisme.

Mémoires d'outre-tombe. L'écrivain conçut le projet d'écrire ses Mémoires dès 1803, quand il était secrétaire d'ambassade à Rome et que commençaient à l'envahir les souvenirs de sa Bretagne et de son enfance. Il en commença la rédaction sans doute en 1809 et, jusqu'à la fin de sa vie, ne cessa de remanier le manuscrit. En 1836, il le vendit à une société, à condition qu'il ne paraîtrait pas de son vivant (« J'ai hypothéqué ma tombe »). La publication en fut d'abord faite, sous forme de feuilleton, dans le journal la Presse (1848-1850). De ces Mémoires l'écrivain a voulu faire le poème de sa vie et de son temps, opérant ainsi une jonction entre le genre « Mémoire » et le genre « confession ». D'où le lyrisme de ces pages, qui transforment souvent la simple narration en hymne, sans exclure la satire ou le pittoresque. Commencée par un tableau de l'ancienne France, portant enkystée en son centre une évocation de Napoléon, l'œuvre s'achève par une passation de pouvoir aux générations nouvelles des sociétés démocratiques et industrielles. Cette évocation de la fin d'un monde, à travers la célébration de la mer, de l'amour et des ruines, et les perpétuelles surimpressions de paysages et de souvenirs, compose en fait une variation continue sur le thème de la mort. À l'épigraphe initiale (Sicut nubes..., quasi naves... velut umbra : « Comme un nuage,... comme des navires... comme une ombre ») tirée du Livre de Job, et qui marque toute vie et toute œuvre du sceau de la vanité, répond cependant l'espérance finale : « Je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'Éternité ».