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René Char

René Char
René Char

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Poète français (L'Isle-sur-la-Sorgue, Vaucluse, 1907 – Paris 1988).

Il est de l'avis des critiques le dernier grand poète de la littérature française. Son entrée de son vivant dans la bibliothèque de la Pléiade, la diffusion de son œuvre en éditions de poche, des colloques et des hommages attestent de sa présence. Le questionnement incessant de la poésie comme pratique et son interrogation d'autres cantons de l'art, en particulier la peinture, établissent sa modernité. De Cloches sur le cœur (1928) à Éloge d'une soupçonnée (1988), sa voix et son succès se sont amplifiés. Des auteurs comme Dupin mais aussi Camus ont été influencés par lui ; des critiques (J.-P. Richard, J. Starobinski) ont travaillé sur une œuvre dont la difficulté réelle naît d'une concentration extrême, quasi oraculaire et hermétique, du propos (« Plus que les mots essentiels »). L'obscur y est de recherche.

Char naît avec le surréalisme (son horizon pour cinq ans), qu'il rejoint à l'invitation d'Éluard. Il devient un élément d'un dispositif qui nourrit son sens physique (Arsenal, 1929), son amour de la vérité (comportement et langage) et le merveilleux cher au Manifeste de Breton. En 1930, il écrit avec ce dernier et Éluard Ralentir travaux. Il œuvre à la fondation de la revue le Surréalisme au service de la révolution. Mais plus encore que sa participation, les raisons de son éloignement du mouvement éclairent sa démarche personnelle. La surréalité du rêve – pourtant éclatante dans Artine (1930) – et plus encore sa systématisation, tout autant que la dictée de l'inconscient de l'écriture surréaliste ou le phénomène d'école lui sont, comme la gnose et l'urbanité, à peu près étrangers. S'il quitte sans éclat le groupe, dont il éclaire ainsi les dissensions internes, il n'en trahit pas les principes moraux et esthétiques (la Lettre hors-commerce, 1947). Pas plus, il ne rompt avec l'esprit surréaliste, à qui il doit l'essentiel de sa voix, son goût du poème en prose et des éclairantes possibilités verbales.

Son écriture, qui sera désormais inséparable du cadre géographique provençal, sorte de terre natale du poème, dont les patronymes irriguent les textes (Le Thor, La Sorgue), ne se comprend pas sans son arrière-pays romantique. Le rapport vital à la nature (mais aussi la conscience d'une blessure qui en sépare), la primauté de la figure féminine (« Le verbe de la femme donne naissance à l'inespéré mieux que n'importe quelle aurore »), l'exaltation de la liberté et, formellement, l'importance accordée à la métaphore, en sont des traits. La vérité sera désormais personnelle, à mesure que Char définit les responsabilités du poète (nouvel « Atlas portefaix », celui-ci a désormais, et de manière toute hugolienne, charge d'âme). Sa poésie sera d'action, d'autant plus que, faisant suite à une grave crise personnelle qui n'est pas encore celle de la Parole en archipel (1962), la guerre est là. Sa participation physique aux « années essentielles » de la Résistance fait de lui, bien plus qu'Aragon ou Éluard, un poète engagé.

Le recueil central Fureur et Mystère (1948, Char s'est interdit la publication pendant le conflit) ne se sépare pas de l'écroulement du pays. Le poème rencontre l'action et met sa raison d'être à l'épreuve. Répondre par l'action à la tyrannie nazie est le premier des « devoirs infernaux » d'une poésie « affectée par l'événement ». Cette expérience transforme Char et sa pratique. Sous forme brève, en recourant à la maxime, à l'aphorisme, au proverbe, les Carnets d'Hypnos éclairent la réalité de la lutte (exécution, coup de main, etc.). Résistance rime avec espérance : « à l'effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir ». Dans « la France des cavernes », Char, devenu le capitaine Alexandre, est responsable d'un groupe d'hommes avec lesquels des liens extraordinaires se tissent (« nous nous sommes épousés une fois pour toutes devant l'essentiel »). À elle seule, la splendeur provençale permet de résister, et pour l'homme vivant (entendre, le poète) de se requalifier. Réfractaire, celui-ci, « infini conservateur des visages du vivant », est cette part de l'homme éternel qui réfute le « toucher de la mort ». Ne pouvant « s'absenter longtemps », Char choisit la forme brève, accordant, à côté de l'analogie et de la métaphore, une place de choix à l'ellipse, chargée d'un contenu moral classique (« la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »). « Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité », intime le Poème pulvérisé (1947).

Aux antipodes de l'anecdote, du roman, Char est un moraliste, un humaniste athée d'inspiration existentialiste. La poésie est une morale en action où esthétique et éthique échangent leurs vertus. L'œuvre présente de nombreux visages du poète et de la poésie. Être poète relève moins de la littérature que d'un comportement total de l'homme qui se porte – autre dimension charienne – vers un futur ouvert (« comment vivre sans inconnu devant soi ? »). La « fureur » (nom antique de l'inspiration poétique) ou « ferveur belliqueuse » réside dans une énergie déployée. « L'au-delà nuptial » de la poésie et ses « outils nuptiaux » remodèlent la donne. La présence (idée cardinale du demi-siècle poétique) est « commune présence », du titre de l'auto-anthologie de Char. Le poème, écrit-il, « veut agrandir la présence ». Les figures mythologiques comme Narcisse ou Icare lui sont étrangères. Il serait faux de cantonner Fureur et Mystère à une œuvre de circonstance tant elle dépasse – en le réalisant – l'événement par ses enjeux.

De fait, les thèmes de la révolte et de la résistance étaient présents dès le Marteau sans maître (1934). La nuit poétique (la Nuit talismanique, 1972) s'oppose à la nuit historique. La rivière (« La Sorgue m'enchâssait ») est une image naturelle de la poésie et figure en son « cœur jamais détruit » ce que, dans un temps de détresse hölderlinien, Hypnos ne pourra tuer. La Provence et ses hommes (les Matinaux, les Transparents) vivent poétiquement et au pluriel (« Le poème est toujours marié à quelqu'un ») leur rapport à la nature. Pour un poète qui aime rapprocher son écriture de l'eau (la Fontaine narrative, 1947), elle est l'image de l'élan. Autre présence féminine, autre alliée, la Femme de Job de Georges de La Tour, dont l'aura silencieuse lutte contre les ténèbres hitlériennes. C'est en effet une constante de ce projet en mots que d'être accompagné d'« alliés substantiels » ou de « Grands Astreignants » (Héraclite le présocratique qui figure, outre la génialité de la Grèce, la tension même inscrite au cœur du réel ; Nietzsche et son exigence ; Heidegger et la thématique du lieu ; Rimbaud, l'homme de la Commune, de la liberté libre et sa soif de départ, qui fait naître, plus que Baudelaire, la poésie moderne ; Van Gogh enfin et les « fleurs nouvelles de son regard ». Cela permet à la poésie d'éclairer sa route. De Recherche de la base et du sommet (1955) au tardif Voisinages de Van Gogh (1985), hommages et reconnaissances de dette se multiplient.

Une part spéciale est faite à la peinture (De Staël, V. Da Silva). Le Marteau sans maître, mis en musique par Boulez, est proposé à Kandinsky en 1934, à Picasso en 1945 et à Miro trente ans plus tard ! La réflexion sur la poésie ne se passe pas d'un pendant pictural. Des approches d'un théâtre saisonnier (Trois Coups sous les arbres, 1967), des arguments de ballets, des chansons, des poèmes versifiés auront moins d'écho. Au total, cette « révélation de la poésie » (Blanchot) n'est pas close, mais ouverte sur autre chose qu'elle-même : elle accentue l'obscur en nous, notre lumineux visage de nuit.