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Louis Aragon

Louis Aragon
Louis Aragon

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Paris 1897 – id. 1982).

Sa nouvelle le Mentir-vrai (1964), qui réinvente son roman familial (sa naissance illégitime ne lui sera révélée qu'à l'âge adulte), vaut comme une clé pour l'ensemble de son oeuvre. L'art du mentir-vrai, qui empêche de rabattre la chose écrite sur le biographique dont elle s'est nourrie, implique qu'il n'y a pas d'autre vérité que celle que l'art invente. Ce primat de l'invention donne son unité au long parcours d'Aragon.

Pendant la guerre, il rencontre Breton, puis Soupault, et avec eux fonde la revue Littérature (1919), pensée comme un « complot » contre la littérature, que radicaliseront la découverte des Poésies de Ducasse et l'arrivée à Paris de Tzara. Aragon, dont la révolte est exacerbée par l'expérience directe des massacres du front, place son premier recueil de poèmes (Feu de joie, 1920) sous le signe de la conspiration avant-gardiste, mais son premier roman (Anicet ou le Panorama, 1921) critique le nihilisme moderniste. S'il participe passionnément au mouvement Dada, ses Aventures de Télémaque (1922) mettent en procès la négation dadaïste. Refusant de faire table rase de l'héritage littéraire et développant la nouvelle pensée du langage qu'autorise la découverte de l'écriture automatique, il donne au surréalisme son premier manifeste (Une vague de rêves, 1924). Aux côtés de Breton, il joue un rôle essentiel dans l'orientation de l'activité surréaliste, notamment quand le groupe, à partir de 1925, intervient sur le terrain politique et cherche à s'allier avec les communistes. Aragon devient membre du Parti en 1927, et le restera jusqu'à la fin de sa vie. Son évolution idéologique s'enracine dans son expérience de l'écriture : ses proses (la Défense de l'infini, écrite entre 1923 et 1927 ; le Libertinage, 1924 ; le Paysan de Paris, 1926 ; Traité du style, 1928), comme ses vers (le Mouvement perpétuel, 1926 ; la Grande Gaîté, 1929 ; Persécuté, persécuteur, 1931), allient l'expression du rejet d'un monde inacceptable, et la quête souvent désespérée de l'amour, à une recherche systématique sur le langage, dont témoigne sa pratique du collage, de l'intertextualité, du mélange des genres. Las des limites que les théories surréalistes imposent à l'exploration du réel par l'écriture, et fasciné par sa découverte de l'U.R.S.S., il rompt avec le groupe en 1932.

Se pliant aux nécessités du « travail social » au sein du Parti communiste, Aragon devient journaliste à l'Humanité, milite infatigablement dans le mouvement antifasciste, dirige la revue Commune, organise la Maison de la culture, crée le journal Ce soir. Sa conception du réalisme socialiste implique la reprise critique de l'héritage culturel national, y compris les acquis de la modernité. Sa poésie, s'inspirant de Maïakovski, chante l'édification du socialisme (Hourra l'Oural, 1934). Mettant au service du roman l'automatisme surréaliste, assimilé au mécanisme générateur de l'incipit qu'il théorisera dans Je n'ai jamais appris à écrire (1969), il entame le vaste cycle du Monde réel (1934-1951). Organisateur de la résistance intellectuelle, il sera, avec Eluard, la voix la plus populaire de la France occupée (le Crève-Cœur, 1941 ; les Yeux d'Elsa, 1942 ; Brocéliande, 1942 ; le Musée Grévin, 1943 ; la Diane française, 1945). Articulant les leçons de la modernité à l'héritage de la poésie nationale, il invente alors un lyrisme de combat qui gage son sens sur la figure d'Elsa Triolet, sa femme depuis 1928. La guerre froide isole l'écrivain et conduit le militant, privé de ses droits civiques en 1949, à défendre la politique stalinienne de son parti.

Le Roman inachevé, poème autobiographique publié en 1956, l'année des révélations du rapport Khrouchtchev, donne voix à des déchirements politiques longtemps tus et inaugure une extraordinaire période créatrice. Son roman la Semaine sainte, où il figure les incertitudes de l'Histoire à travers la reconstitution de la fuite des royalistes au moment du retour de Napoléon en mars 1815, connaît en 1958 un immense succès. C'est l'amorce d'une pratique renouvelée du réalisme, qui débouchera sur la remise en question du genre romanesque et sa réinvention dans la Mise à mort (1965), Blanche ou l'Oubli (1967), Henri Matisse, roman (1971) et Théâtre/Roman (1974). Les poèmes Elsa (1959), les Poètes (1960), le Fou d'Elsa (1963), le Voyage de Hollande (1965), l'Élégie à Pablo Neruda (1966), les Chambres (1969), témoignent d'un incessant travail sur les formes, qui renouvelle la poésie lyrique. Directeur des Lettres françaises, Aragon défend le droit à la libre création et mène une contestation du régime soviétique, qui causera la disparition de l'hebdomadaire en 1972. La mort d'Elsa Triolet en 1970 fait de lui un survivant. Soucieux cependant du devenir de son œuvre, il entreprend en 1974 la confection de son Œuvre poétique, et lègue en 1976 la totalité de ses manuscrits au C.N.R.S. Ses Écrits sur l'art moderne (1981) témoignent de sa permanente interrogation sur le phénomène créateur, ses Chroniques, 1918-1932 (1998) montrent l'enracinement de son écriture dans les « circonstances ». Pour expliquer ce que j'étais (1989), la correspondance avec Paulhan (le Temps traversé, 1994), les fragments retrouvés de la Défense de l'Infini (1997), les Papiers inédits. De Dada au surréalisme (2000) complètent l'immense corpus de l'écrivain, dont l'œuvre apparaît désormais comme l'une des aventures majeures de la littérature du xxe siècle.

Le Paysan de Paris (1926). Œuvre majeure de la période surréaliste, ce texte inclassable, à travers le regard neuf du « paysan de Paris » et au rythme de sa flânerie, donne à lire la ville comme l'espace où le sujet moderne s'éprouve traversé par le mouvement perpétuel du devenir et trouve dans le langage, vivifié par l'emploi systématique du « stupéfiant image », le moyen de mener « une vie poétique », accordée au flux universel.

La Défense de l'Infini. Les débris de ce roman, commencé en 1923 et qu'Aragon a détruit en partie en 1927, ont été rassemblés, complétés d'inédits, en 1997. Ce roman hors normes devait faire converger les destins séparés d'une centaine de personnages dans « un gigantesque bordel », image dénonciatrice de la société contemporaine. Le bordel devient l'emblème de ce grand texte mutilé, mais éblouissant, dont les vestiges, notamment le Con d'Irène qui détourne le roman pornographique, montrent l'orgie d'une écriture qui cherche à embrasser la multiplicité du réel, s'exaspère de ses propres limites et finit par se détruire.

Les Yeux d'Elsa (1942). Ce recueil de poèmes fait de la célébration lyrique de la femme aimée une arme de la résistance à l'occupant. La voix personnelle du poète puise sa force aux sources médiévales de la poésie nationale. Outre l'usage d'une poésie de « contrebande », Aragon tire des troubadours, en réponse à la barbarie nazie, cette leçon qui sous-tend sa prosodie : l'art du vers est une invention véritable, en prise sur l'Histoire, quand il sert, dans la célébration conjointe du langage et de l'amour, la réalisation d'une voix singulière et universelle.

Le Monde réel (1934-1951). Cinq romans composent ce cycle resté inachevé : les Cloches de Bâle (1934), les Beaux Quartiers (1936), les Voyageurs de l'impériale (1942), Aurélien (1944), les Communistes (1949-1951 ; 1966-1967 pour l'édition définitive). L'ensemble constitue une fresque complexe de la société française entre 1889 et juin 1940. Tous ces romans ont pour horizon « l'apocalypse moderne, la guerre », celle de 1914-1918 pour les trois premiers, celle de 1939 pour les derniers, et montrent que les destinées individuelles dépendent du cours de l'histoire. Le cycle progressant, une part toujours plus grande est laissée aux matériaux autobiographiques.

Le Roman inachevé (1956). Ce poème autobiographique suit les étapes de la vie d'Aragon : l'enfance, l'expérience de la Première Guerre mondiale, le temps du surréalisme, les années 1930 et 1950. Le parcours, dominé par les déchirements intimes et les désillusions idéologiques, a pour horizon l'amour salvateur d'Elsa. La diversité des mètres employés et la confrontation des vers et de la prose marquent que pour Aragon la poésie est d'abord langage, et par là le lieu de l'invention perpétuelle de soi.

La Mise à mort (1965). Le roman se présente comme une interminable lettre destinée à Fougère-Elsa. Ce discours lyrique donne son unité à ce texte éclaté qui déconstruit les formes narratives traditionnelles pour construire une représentation de la complexité humaine, à la mesure du monstrueux « siècle XX », où le stalinisme a obscurci le sens de l'histoire. Le romancier retourne vers lui le miroir du roman et se laisse transpercer par le regard spéculaire qui fait surgir un théâtre de la subjectivité, où les hypostases de l'écrivain, Antoine, Alfred et « l'auteur », deviennent les acteurs d'un drame critique qui explore l'ambivalence des rapports du moi à autrui dans l'amour, la politique et la création artistique.