En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire
Guillaume Apollinaire

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain français (Rome 1880 – Paris 1918).

Le lyrisme personnifié, Orphée moderne, initiateur de la modernité, grande référence un temps pour Breton et les surréalistes, l'homme d'Alcools (1913) se place à la charnière des siècles, et en continuité avec hier pour inventer en vers le visage de demain.

Avant Alcools

Fils d'une aristocrate polonaise, qui ne le reconnaîtra que plusieurs mois après sa naissance, et d'un père gentilhomme ou officier italien, selon la légende, il passe son enfance en Italie, puis à Monaco pour abandonner ses études et goûter une certaine oisiveté. Il lit les symbolistes, notamment Mallarmé et de Régnier. L'intérêt pour le mythe est marqué chez lui : il éclaire aussi le présent. L'amour de la modernité ne veut pas dire renoncement au passé (quoi qu'en aient pensé les futuristes), aux légendes et aux contes, tels qu'il les découvre lors d'un séjour en terre rimbaldienne, dans les Ardennes, et dont les échos traversent plus d'un poème sur diverses époques. Janus, le poète, tente de chanter l'extérieur du monde (en termes apollinariens, son il y a) et, en continuité romantique, les dedans problématiques et vertigineux du sujet : il en opère la synthèse florifère.

Apollinaire découvre l'amour, ses visages (Marie, Linda, d'autres...), la difficulté d'y atteindre. L'amour est nécessité (Vitam impendere amori dit le titre d'une plaquette de 1917) et impossibilité. Se profile la figure du mal-aimé (la Chanson du mal-aimé) qui teinte son lyrisme de mélancolie, de secrète nostalgie, de tristesse aussi. Guillaume vient à Paris en 1899. Il effectue en 1901 un séjour sur les lieux mêmes du romantisme, qui le lie comme Nerval, et pour toujours, à une Allemagne dont les mythes, notamment rhénans, parcourent son œuvre. La liaison avec Annie Playden, autre femme aimée puis revue à Londres, connaît aussi l'échec. Apollinaire rencontre alors Marie Lau– rencin.

Littérairement, il collabore à des revues en tant que journaliste et chroniqueur, au besoin les fonde, et marque un intérêt vif pour la peinture de son temps, dont, après Diderot et Baudelaire, il se fait un critique éclairé (les Peintres cubistes et Méditations esthétiques, 1913). Alors qu'une bonne part d'Alcools est déjà écrite, il publie l'Enchanteur pourrissant en 1909. Ce volume initial fait de lui une des premières voix de sa génération. Merlin et Viviane, des personnages des légendes, le bois (image de l'inconscient), l'amour impossible, le jeu entre réalité et irréel qui se croisent dans l'enchantement, innervent cet opus illustré (il y tient) à la construction neuve. La modernité est aussi cette rupture qui (par magie ?) n'exclut pas l'intériorité. Il publie l'Hérésiarque et Cie (1910), ensemble original de contes, puis le Bestiaire ou cortège d'Orphée (1911) avec des bois de Dufy. Se dessinent les thèmes à venir, ainsi la nécessité de la poésie.

Alcools

En 1913, Alcools, enfin, reprend et ordonne les grands textes des années précédentes et des vers juste écrits. S'y reflètent les expériences, la prison (cf. le titre ironique À la Santé), la liaison avortée avec Marie (et l'un des plus beaux poèmes d'amour de la langue, le Pont Mirabeau). De fait, le recueil (le mot a ici son sens architectural baudelairien) tisse les géographies réelles ou imaginaires entre elles, et brasse les diverses strates de la vie, séjour allemand inclus, dont les plus récentes (Zone, véritable œuvre à lui seul, et bréviaire de la modernité d'aujourd'hui). Ni thématique ni chronologique, le montage d'ensemble est fait de correspondances et d'appels tous plus subtils les uns que les autres. Il évoque la nuance de l'art des mosaïstes. Un itinéraire, orphique là aussi, y chante et s'y laisse percevoir, qui va des années passées, vues à travers un voile de tristesse (peut-être la tonalité d'ensemble), à un présent qui est l'aujourd'hui du temps, comme si les rumeurs de la vie urbaine moderne dissolvaient (comme un alcool, ou une eau-de-vie, premier titre envisagé) les plaintes élégiaques du moi, qu'elles prolongent en fait de tristes accents. Poèmes longs, poèmes courts, formes versifiées ou mètres distincts (à forte saveur d'alexandrins et d'octosyllabes toutefois) font de cette synthèse organique et personnelle le laboratoire verbal d'une parole en genèse certes, mais sacrifiant déjà à la virtuosité comme aucune. Orphée module les accents de sa lyre.

Apollinaire est maître de sa voix : perdu dans l'amour, il s'est trouvé dans la poésie. La modernité apparaît aussi bien dans le motif de la ville que, visuellement, par l'abandon de la ponctuation, ou plutôt, pour éviter de faire double emploi, par son remplacement par une grammaire de coupes et d'accents. Les poteaux d'angles d'un univers imaginaire propre et irréductible sont en place. À certains thèmes déjà caressés (la déploration, les vertus de la poésie) s'en joignent d'autres, souvent en contre-chant : les mouvements du temps, la magie de l'espace. Le vocabulaire va du plus prosaïque de l'argot aux raretés mallarméennes, des souvenirs de lecture aux créations pures qui tissent, à l'intérieur du français lui-même, un exotisme déroutant. Le verbe se fait pure liberté verbale sans jamais renoncer à la musique, le plus verlainien des traits d'Apollinaire. Celui-ci ne rejette pas les conventions métriques et les impératifs syntaxiques, mais leur offre une souplesse nouvelle que les critiques, à la sortie du texte, n'identifieront pas comme telle.

Le dernier Apollinaire

L'immédiat avant-guerre est l'époque des prises de parti dans les polémiques picturales autant que celle des explorations formelles, de la création de genres neufs (ainsi le poème-conversation) ; modernisme qui culminera avec les Calligrammes, sous-titrés « poèmes de la paix et de la guerre », qui paraissent en 1917, et dont le poème le plus célèbre est la Colombe poignardée et le jet d'eau. Le recueil lie exemplairement (et pour la poésie du siècle à venir) poésie et peinture. Apollinaire rêve d'une synthèse des arts que le futur devait rendre possible. Est proposé un aménagement original du poème dans sa spatialité.

Peu après la déclaration de guerre, Guillaume rencontre la joueuse Lou, c'est-à-dire son destin, alors que s'initie une correspondance à la fois torride et pudique, à mettre et à ne pas mettre entre toutes les mains. Les Poèmes à Lou accompagnent ces lettres et y seront joints plus tard. La guerre et l'amour échangent leurs feux. La violence guerrière exacerbe le désir du soldat. En 1915, il part de lui-même au front et rencontre l'Oranaise Madeleine, à laquelle le lie un amour, décidément, épistolaire. Apollinaire vit la vie des soldats dans les tranchées : l'omniprésence du mal se matérialise, se densifie, à mesure que la nécessité (mais encore et toujours l'impossible) de l'amour se vérifie. Le 17 mars 1916, Guillaume Apollinaire est blessé d'un éclat d'obus au front (« la tête étoilée »). Trépané, il est ramené sur Paris où, contre toute attente, il déborde d'activité.

Il est une sorte de Prince des poètes, et le visage même de l'avenir pour de jeunes admirateurs tel Reverdy. Sa pièce les Mamelles de Tirésias (où le mot de « surréalisme » apparaît) est montée en 1917, exemple entre autres d'une incursion peut-être moins aboutie sur les planches. À cette époque, Apollinaire définit par des conférences ce que sera l'Esprit nouveau : puiser dans les racines de la tradition pour dire aujourd'hui et demain. Sans se limiter à la forme neuve créée, le recueil des Calligrammes accueille des formes régulières ou libres. Il transcrit, chronologiquement cette fois, les étapes du vécu, notamment la découverte hallucinée du sort de l'homme au front. Éros et Mars croisent le fer : à la guerre se juxtapose cette autre guerre qu'est l'amour. Loin d'être un objet esthétique (« Ah Dieu que la guerre est jolie »), le conflit est la voix du néant à l'œuvre. Une démarche se poursuit : le réel est vu par le prisme d'une sensibilité exacerbée, d'une réalité personnelle qui n'est pas mensongère, d'une écriture du nouveau qui sait sa dette à l'égard du classique. Il s'agit d'une entreprise rien moins que démiurgique, celle de faire éclater les carcans du vers, de « l'élargir » (au sens carcéral, aussi) pour donner à ce temps, et à lui seul, une voix enfin définitivement nouvelle. Poème et monde, poésie et musique, amour et guerre : Apollinaire est l'homme des synthèses. L'ordre des poèmes dans les recueils posthumes (ainsi le Guetteur mélancolique, 1952) est pour lui sujet à caution. À sa mort, en 1918, les Français crient précisément, mais pour d'autres raisons, « À mort Guillaume ! ».