En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêts, réaliser des statistiques ainsi qu’interagir avec des réseaux sociaux.

Pour en savoir plus et paramétrer les cookies

Identifiez-vous ou Créez un compte

Philip Roth

Écrivain américain (Newark, New Jersey, 1933).

Issu d’une famille modeste de juifs émigrés au xixe siècle de Galicie, le romancier américain Philip Roth est né le 19 mars 1933, à Newark dans le New Jersey, une ville où il situe la plupart de ses intrigues. Dès son premier recueil de nouvelles intitulé Goodby Colombus, publié en 1959, il apparaît comme le mauvais génie de sa communauté : provocateur, dérangeant, il est également détesté par certains de ses coreligionnaires pour la liberté dont il fait usage aux dépens des bonnes mœurs. Il est accusé, lors d’une réunion du Conseil rabbinique, de donner « une image déformée des valeurs fondamentales du judaïsme ».

Le narrateur de la novella, un jeune bibliothécaire de 23 ans convié à passer deux semaines de vacances au sein de la famille de sa petite amie – dans l’univers compassé des banlieues résidentielles des années 1950 –, abuse de la confiance de ses hôtes en retrouvant chaque nuit dans sa chambre l’élue de son cœur. Les vacances terminées, la jeune femme regagne l’université et lui sa bibliothèque, sans former de projet commun. Ils correspondent néanmoins, se téléphonent puis se retrouvent lors des fêtes juives de fin d’année. Mais ces retrouvailles sont entachées par une lettre que la jeune femme vient de recevoir de sa mère qui a découvert les amours nocturnes de sa fille. Le malaise qu'éprouve alors la jeune femme achève de séparer les deux amants.

Une réalité incertaine

Dans le même recueil, publié lors de sa vingt-sixième année et couronné par le National Book Award, la nouvelle intitulée Défenseur de la foi (1959) dérangeait encore certains membres de la communauté juive parce qu’elle considérait que Philip Roth y donnait une image propre à attiser l’antisémitisme. L’action se situe en pleine Seconde Guerre mondiale, dans un camp d’instruction militaire, où le soldat conscrit Sheldon Grossbart, tente d’exploiter à des fins personnelles ses convictions religieuses pour obtenir du sergent Nathan Marx certains avantages. Ce dernier, entraîné dans une relation ambiguë avec son coreligionnaire, se trouve déchiré – sans raison peut-être, mais douloureusement – entre des devoirs inconciliables. Apparaît dès lors une question majeure qui circule dans l’ensemble de l’œuvre de Philip Roth : « que me sont les autres Juifs, que suis-je pour eux, et en vertu de quoi attendraient-ils de moi un traitement de faveur ? ». Dès ce premier livre, Roth va élaborer des personnages à l’identité vacillante, toujours en porte-à-faux, condamnés à se renier et ne se laissant appréhender que dans leurs errements et leurs effondrements, leurs failles et leurs brisures. Ses personnages sont souvent motivés par le désir de changer d’identité, de passer pour un autre, de s’offrir une « autre vie » ou une nouvelle vie quand bien même force leur est de constater, parfois amèrement, qu’il s’agit bien du prolongement de la vie d’avant, tout au plus.

Une caractéristique des romans de Roth tient à leur nature indécise, oscillant sans cesse entre le roman, l’autobiographie et l’autofiction. Dans l’Écrivain fantôme (The Gost Writer, 1979), Nathan Zuckerman, le double de Philip Roth, déclare que son rêve serait d’écrire des livres qui rendraient justice à la vie de ses parents et de ses grands-parents immigrants aussi bien qu’à sa propre expérience de Juif né aux États-Unis. Ce doppelgänger imaginaire, que Philip Roth réactive tout au long de son œuvre dans neuf romans, jusqu’à Exit le fantôme (Exit Ghost, 2007), « a toujours été, déclare-t-il, mes yeux, mon cerveau, mon cœur, mon imagination. Il est celui, au sein du livre, qui peut imaginer l’histoire à ma place. » La relation spéculaire qu’entretient le romancier Roth avec Zuckerman ne tient pas uniquement à leur commune condition d’écrivain juif, mais également à leur réussite professionnelle, leurs expériences sexuelles et l’échec cuisant de leur premier mariage. Mais bientôt, Philip Roth ne se contente plus d’une simple fiction autobiographique, il passe, avec Patrimoine – Une histoire vraie (Patrimony – A True Story, 1991) puis Opération Shylock (1993) à l’autofiction, c’est-à-dire à un régime de fiction qui se moque du pacte autobiographique comme des conventions romanesques. « Contrairement à l’opinion générale, dit Zuckerman dans la Contrevie (The Counterlife, 1987), c’est la distance entre la vie de l’écrivain et son roman qui constitue l’aspect le plus fascinant de son imagination. »

La Contrevie nous plonge dans la confusion la plus extrême, chaque nouveau chapitre venant remettre en cause les précédents. Le roman débute par un texte en caractères italiques qui nous apprend la maladie d’Henry, et son projet de se faire opérer parce que le médicament qui le soigne le condamne à l’impuissance. Mais bientôt, il s’avère que ce récit circonstancié est le projet d’oraison funèbre rédigé par Nathan Zuckerman et destinée à être lue lors des obsèques de son frère Henry. Le deuxième chapitre nous apprend qu’en réalité Henry n’est pas mort, mais qu’il a quitté sa femme, ses enfants et sa maîtresse pour une « contrevie » en Israël, dans une colonie fraîchement implantée sur un site biblique où Nathan le rejoint pour le convaincre de retourner auprès des siens. Le troisième chapitre se passe dans l’avion que Nathan prend pour rejoindre sa femme à Londres. À la suite de différentes péripéties, il est arrêté comme terroriste. Le quatrième chapitre reconsidère l’ensemble du roman, non seulement Henry n’a pas été opéré mais il n’est pas allé en Israël ; c’est Nathan qui, malade et impuissant, et pour répondre au désir de maternité de sa jeune épouse anglaise, est décédé lors de l’opération qui devait lui rendre sa virilité. Après les funérailles, Henry découvre le manuscrit inachevé du roman auquel Nathan travaillait avant sa mort et qui n’est autre que la Contrevie ! Tout ce que le lecteur vient de lire n’était donc que fiction (dans la fiction) et Henry le lit à son tour, scandalisé par ce que Nathan lui a prêté de sa propre vie et lui a volé de la sienne, outré par les exagérations, les déformations et les mensonges du romancier. Dans ce roman, rien ne peut être tenu pour acquis si ce n’est l’existence de Nathan et d’Henry.

Affrontements

Les conflits sont omniprésents dans les livres de Philip Roth. Dès ses premières nouvelles, la Conversion des Juifs (1959) par exemple, il relate l’affrontement tragi-comique du rabbin Marvin Binder et de son jeune et impertinent élève Ozzie Freedman. Auditeur attentif et pointilleux, ce dernier finit par exaspérer l’enseignant qui le gifle pour lui avoir posé d’embarrassantes questions sur Dieu, Jésus-Christ, l’Immaculée Conception et l’élection du peuple juif. Ozzie s’enfuit alors sur le toit de la synagogue et n’accepte d’en redescendre qu’à la condition que sa mère et le rabbin, rassemblés avec les élèves devant la shule, s’agenouillent et promettent de ne plus imposer leur version de Dieu à autrui.

La Tache (The Human Stain, 2000) pourrait n’être qu’une charge contre le « politiquement correct » et les nouvelles formes du puritanisme et de l’intolérance dans l’Amérique des années 1990. Après avoir été le premier doyen juif de l’université d’Athena, Coleman Slik, professeur de lettres classiques, venait de reprendre son enseignement lorsqu’au cours de l’appel il s’aperçoit que deux de ses élèves n’ont encore jamais assisté à son cours ; il prononce alors une phrase facétieuse et fatale : « Existent-ils vraiment ou bien s’agit-il de zombies ? ». L’après-midi, convoqué au bureau du nouveau doyen, il apprend que ces deux étudiants sont Noirs et qu’il doit répondre de l’accusation de racisme. En effet « zombie », « spoke » en anglais, désigne en argot péjorativement les Noirs. Quatre-vingts pages après ce début fracassant, Philip Roth contraint cependant son lecteur à tout reconsidérer : Coleman Silk, ce professeur juif n’est en réalité pas juif du tout. Fils d’une infirmière et d’un opticien noirs, Coleman est en fait un Noir assez blanc pour avoir pu franchir la barrière des races et réaliser pleinement le rêve d’autonomie et de liberté du héros rothien : renaître dans une identité qu’il a lui-même choisie en dehors du répertoire rigide arbitrairement imposé par l’ordre social. Pour gagner cette liberté Coleman a dû renier sa famille et affronter sa mère. Condamné par l’université il s’oppose cette fois à tout ce qu’il avait mis tant d’ardeur à construire.

Les désaccords chez Philip Roth n’opposent pas seulement un homme et sa communauté, une mère et son fils (Portnoy et son complexe / Portnoy’s Complaint, 1969), un père et son fils (Patrimoine) ou encore sa fille (Pastorale américaine, 1997) ; il y a également le combat politique (le Complot contre l’Amérique / The Plot against America, 2004). Tricard Dixon et ses copains (Our Gang, 1971), est une farce qui met en scène l’ancien président américain Richard Nixon préparant sa réélection. Composé pour l’essentiel de discours, notamment celui contre l’avortement, ce livre de Roth s’évertue à donner habilement la parole à l’ancien président. La rhétorique de Nixon, retorse et papelarde, suffit à susciter une satire extrêmement virulente du chef d’État qui s’accuse à son insu et se déconsidère, devenant en quelque sorte la première victime de ses agissements. Dans la Tache, l’été 1998 où Coleman Silk fait des confidences à Nathan Zuckerman, est également le moment où le secret de Bill Clinton fut étalé dans la presse « jusque dans ses moindres détails mortifiants ». Cette mise au pilori avait suggéré à Philip Roth l’idée d’une banderole géante sur la maison blanche, proclamant qu’ « ici demeure un être humain ». L’explication du titre du livre nous est donnée par Faunia, la maîtresse scandaleuse de Coleman : « nous laissons une souillure, nous laissons une trace, nous laissons notre empreinte. Impureté, cruauté, sévices, erreur, excréments, semence – on n’y échappe pas en venant au monde. Il ne s’agit pas d’une désobéissance originelle. Ça n’a rien à voir avec la grâce, le salut, ni la rédemption. La souillure est en chacun. »