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Czesław Miłosz

Poète, traducteur, essayiste et historien de la littérature polonais, naturalisé américain (Szetejnie, Lituanie, 1911-Cracovie 2004).

« Ne pas être pris pour autre que ce que je suis ». En avouant ce qu'il nomme son « problème permanent », Czesław Miłosz lance un défi à toute tentative de définir l'écrivain, par son œuvre comme par sa vie. Mais l'une et l'autre n'échappent-elles pas d'emblée à toute formulation réductrice ? Natif d'une terre qui se trouve dans l'actuelle Lituanie, Polonais de langue, Américain de citoyenneté, Czesław Miłosz se dit d'abord poète ; et pourtant, c'est par ses essais sur le régime stalinien polonais qu'il fut découvert en Occident. Rangé parmi les grands intellectuels engagés de l'Europe de l'Est d'après-guerre, il a mené en émigration ne carrière universitaire brillante, mais à laquelle ne s'est jamais subordonnée sa vocation d'écrivain. Son œuvre, dans sa densité, sa diversité et son témoignage, a acquis une place d'honneur dans l'aventure littéraire du siècle, confirmée par l'obtention du prix Nobel de littérature en 1980.

Une jeunesse dans l'autre Europe

L'itinéraire personnel de Miłosz est livré dans son œuvre comme la source d'une interrogation sur l'identité qui, dit-il, l'a hanté depuis l'enfance. Né en 1911 à Szetejnie en Lituanie, d'une vieille famille de la région, Czesław Miłosz vit à Wilno (aujourd'hui Vilnius) dès 1918, et y entreprend des études. À cette date, la Pologne se constitue en État indépendant et la ville est en passe de devenir partie intégrante de la nouvelle nation. Mais c'est dans sa dimension cosmopolite que Czesław Miłosz découvre Wilno, une cité marquée par la présence d'une importante communauté juive, biélorusse et, dans une moindre mesure, lituanienne. L'adolescent se fond avec enthousiasme dans cet univers sans savoir encore que la polyphonie des langues et des cultures si particulières à Wilno deviendrait, comme il l'avoue aujourd'hui « le fil conducteur de son œuvre », son lieu poétique.

En 1929, Czesław Miłosz s'inscrit en faculté de droit, bien qu'il se passionne déjà pour la philosophie et la poésie, consacrant à cette dernière un intérêt croissant. En 1931, il participe à la fondation du groupe littéraire Zagary, après avoir publié quelques poèmes dans la revue de l'université. Durant l'été, il rencontre à Paris son lointain cousin et poète renommé, Oscar Miłosz, dont l'ascendant sur Czesław se révélera, par la suite, important. Mais cette époque est aussi celle de l'engagement politique. Face à la montée de la xénophobie et de l'antisémitisme, Czesław Miłosz se situe résolument à gauche. En dépit de sa réserve naturelle qui le maintient hors des partis, ses positions lui valent d'être renvoyé en 1937 de la radio locale où il avait commencé à travailler, au retour d'un long séjour en France (en 1935). Il part alors pour Varsovie et, dans la capitale où il se considère déjà comme « un émigré de l'intérieur », l'écrivain collabore à la radio tout en publiant divers articles et poèmes. À la veille de la guerre, Czesław Miłosz est déjà connu pour ses écrits, alors marqués par l'influence des surréalistes. Le poète oscille entre le prophétisme et le nihilisme, entre l'enthousiasme et le tragique, ainsi que le traduit son recueil Trois Hivers (1936), sa grande œuvre de jeunesse.

Dans les remous de l'Histoire

Dans la Pologne occupée, Czesław Miłosz rejoint la résistance socialiste de Varsovie et prend part aux activités artistiques de la clandestinité. L'adversité de la situation historique confirme ses options politiques, qui s'impriment plus directement dans ses écrits. Il publie plusieurs ouvrages dont une anthologie de poésie antinazie, le Chant des insoumis. À la fin de la guerre, après avoir échappé au massacre de l'insurrection de Varsovie – où il n'a certes pas pris les armes – Czesław Miłosz est sollicité par le nouveau gouvernement polonais ; optant pour la carrière diplomatique, il part pour les États-Unis. À New York, puis à Washington, l'écrivain s'essaie à la traduction de l'espagnol et de l'anglais et rédige son recueil Enfant d'Europe. Sans être témoin des changements politiques intervenus en Pologne, il en mesure l'étendue, notamment dans son Traité moral (1947) qu'il qualifia plus tard « d'esquisse en vers de la Pensée captive ». En 1949, il est pour la première fois confronté à la réalité du nouveau régime lors d'un bref séjour à Varsovie. L'ébranlement qu'il en ressent devient la prémisse de sa rupture avec la Pologne. Deux ans plus tard, il demande l'asile politique à Paris.

L'année 1951 marque le début de sa vie d'exilé et de ses grands écrits sur le système stalinien. À peine arrivé à Paris, il entreprend la Pensée captive, un essai extrêmement dense qui relate autant la compromission politique obligée de l'intelligentsia polonaise que le constat d'échec d'un homme qui s'est authentiquement engagé dans la gauche d'avant-guerre. Cet ouvrage qui amorce la renommée de Miłosz en Occident est suivi de son roman la Prise du pouvoir (1953), couronné par le Prix littéraire européen. Les deux ouvrages le classent immédiatement parmi les écrivains politiques, étiquette qu'il s'attache à nuancer en diversifiant ses écrits (Sur les bords de l'Issa, 1955).

La renommée

En 1960, Czesław Miłosz s'installe aux États-Unis où l'université de Berkeley lui offre un poste dans la section des langues et littératures slaves. Ce départ vers le Nouveau Monde est une étape importante dans la vie de l'écrivain, qui la remémore d'abord comme une épreuve de solitude sur la terre californienne si étrangère à sa culture. Ses activités universitaires le conduisent à réaliser plusieurs ouvrages dont une Histoire de la littérature polonaise (1969). Mais il poursuit aussi son œuvre poétique. Une ville sans nom (1969) contient essentiellement des poèmes écrits aux États-Unis. Dès les années 1960, Miłosz s'impose comme un écrivain de très grande envergure. Son œuvre reçoit de nombreux prix et, dans la décennie suivante, c'est l'universitaire qui est à de multiples reprises distingué, notamment en 1978 par la Berkeley Citation. L'obtention du prix Nobel de littérature en 1980 marque l'apogée de sa renommée.

Pourtant à cette date s'associent d'autres événements tout aussi mémorables pour l'écrivain : l'un de ses recueils poétiques est publié, pour la première fois depuis 1945, à Varsovie. L'année suivante, dans l'euphorie provoquée par la formation de Solidarność, il est accueilli en Pologne comme le grand poète national, le symbole de la probité intellectuelle et morale du pays. Son œuvre, connue depuis longtemps déjà grâce aux publications de la presse émigrée, a acquis une dimension emblématique. Pourtant, l'écrivain se défend de l'image qui lui est imposée. Face au catholicisme, il réitère son scepticisme ; devant les relents de sentimentalité patriotique, il rappelle la spécificité féconde des anciens confins plurinationaux dont il est issu, plaidant pour la reconnaissance de l'apport culturel juif dans l'histoire du pays. Si l'émigré, à l'instar de Mickiewicz et de Gombrowicz, a enfin reçu les honneurs dans sa patrie, il en exprime un contentement mêlé de prudence, se montrant convaincu que, là encore, comme ailleurs – où son œuvre de poète est regardée comme mineure –, il n'est que partiellement compris. Exilé dans l'âme, Czesław Miłosz continue d'écrire. En commençant par mes rues (1985) marque un nouveau retour à sa période vilnoise, confirmant le sens d'une œuvre qui, par beaucoup de ses thèmes, reste témoin « d'un passé révolu mais non pas aboli ».

Autres écrits : Abécédaire (2004), le Chien mandarin (2004).