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Heinrich Heine ou Henri Heine

Heinrich Heine
Heinrich Heine

Écrivain allemand (Düsseldorf 1797-Paris 1856).

Introduction

« Si j'ai pris les armes, écrivait Heine en 1833 à son ami K. A. Varnhagen, c'est que j'y ai été contraint, il y avait déjà dans mon berceau la feuille de route où était tracée ma carrière. » Il était né en effet dans une famille juive de Düsseldorf. Les von Geldern, ses ancêtres du côté maternel, étaient pourtant installés là depuis longtemps et y exerçaient la médecine ; son père y eut un négoce de velours qui prospérait, mais déjà ses condisciples du collège lui avaient marqué la différence entre eux et lui.

Cette « feuille de route » déposée dans son berceau devait noter aussi que la Rhénanie, plus directement rattachée à la France impériale jusqu'en 1814, a été régie par des lois qui ne faisaient plus de différences entre les confessions et admettaient tous les citoyens à l'exercice de leurs droits. Heine se souvint de ces lois quand il songea à quitter l'Allemagne.

Les amours du poète

Après avoir tenté sa chance dans le commerce, à Hambourg surtout, où vivait son oncle Salomon, grand homme de banque et protecteur de la famille, le jeune Heine vient faire des études de droit à l'université de Bonn à l'automne de 1819. Étudiant patriote, admirateur des héros de la guerre de libération, il espère, avec toute sa génération, qu'une Allemagne nouvelle sortirait du grand soulèvement libérateur de 1813-1815. À Bonn, il rencontre August Wilhelm von Schlegel, professeur à l'université, qui s'intéresse aux vers de son étudiant, l'encourage et le conseille.

Déjà Heine est le poète de l'amour sans espoir, depuis qu'il a dû renoncer à gagner le cœur de sa cousine Amélie, fille de Salomon, qu'il a connue à Hambourg. Ni les camarades, ni le plaisir qu'il prend à écrire, ni les promenades au bord du Rhin ne la lui font oublier ; ni un long voyage à pied du Rhin à Göttingen, à l'automne de 1820. À Berlin même, où il étudie à partir du printemps de 1821, son cœur est habité par une seule pensée, et aucun des poèmes de cette époque ne lui est tout à fait étranger.

Les plus belles pièces de l'Intermezzo, qui est de 1823, et du Retour (Heimkehr), qui est de l'année suivante, sont des déclarations de passion sans espoir, des malédictions de l'indifférence ou des moqueries contre le monde, qui ne s'aperçoit de rien. La Lorelei, la plus touchante création et le poème le plus populaire de Heine, éblouit d'abord celui dont elle va faire le malheur.

Dans la solitude et le désespoir, Heine, un des premiers, invoque la mer. Il aimait la mer du Nord, il y est retourné chaque année, en particulier à l'île de Norderney : la Mer du Nord (Die Nordsee) forme la dernière partie du Livre des chants (Das Buch der Lieder), où le poète, en 1827, a rassemblé toute sa production de jeunesse.

Tableaux de voyages

C'est le premier volume des Reisebilder (Tableaux de voyages, 1826-1827) qui a établi la renommée de Heine. Il réunissait les 88 poèmes du Retour, la première partie de la Mer du Nord et, en prose, le Voyage dans le Harz (Die Harzreise). Heine y créait une manière de genre nouveau : récit actuel, impressionniste, artiste et en même temps critique où la prose et les vers se mêlent à tout moment.

La suite des Reisebilder (1830-1831) allait offrir de beaux exemples de ce genre, qui marie la fantaisie et la vérité, dans Tambour Le Grand, où le poète a transfiguré ses souvenirs d'enfance, et dans les Bains de Lucques et les autres récits « italiens », rhapsodies à perdre haleine, où le fantastique sort de la caricature avec autant de liberté que chez E. T. A. Hoffmann, que Heine venait de rencontrer à Berlin.

Goethe et Hegel

Étudiant le droit à Berlin, Heine suivait les cours de Hegel sur la philosophie de l'État et fit siens les principes de la dialectique idéaliste de l'histoire. Pour Heine poète aussi, l'analyse hégélienne des rapports entre l'idée et l'événement, l'esprit et le corps sera des révélations. Plus tard, dans ses dernières années, il prendra ses distances avec passion, mais vingt années durant au moins, l'histoire des hommes apparaît à Heine, disciple de Hegel, comme la manifestation d'une rationalité idéale. Aussi n'est-il point de plus urgent devoir que de prendre conscience du sens du devenir et d'y contribuer. Le poète aussi.

Ainsi, Heine, qui admirait d'abord Goethe comme le maître incontesté de la langue poétique, s'oppose bientôt à lui. Il le tient pour le grand prêtre de l'art pour l'art, le « génie qui rejette son siècle » et qui se complaît dans l'univers serein de la beauté pure. Mais, dans le temps nouveau qui commence, dans l'ère des libérations, le poète doit quitter son refuge et combattre pour les libertés : « La fin de la période artiste est aussi la fin du goethéanisme […]. Dans une ère d'enthousiasme et d'action nous n'avons plus besoin de lui » (28 février 1830). Ou encore : « La révolution fait son entrée dans la littérature […] et je suis peut-être bien le seul représentant de cette révolution » (4 février 1830).

Munich et l'Italie

Mais les Allemands de 1830 sont encore, pour Heine, « un peuple somnolent ». Les princes y règnent sans trop de peine ; les étudiants de 1813, éloquents et patriotes, se sont épuisés en discours ; dans un État allemand, la vie demeure difficile pour qui est d'origine juive. Heine est fait docteur en droit à Göttingen en 1825. La même année, il se fait baptiser par un pasteur luthérien et commence à chercher une ville où s'établir. La première offre lui vient d'Allemagne du Sud : J. F. Cotta, éditeur à Stuttgart, lui confie la direction d'une revue à Munich. Heine passe à Munich un peu plus de six mois et y suscite l'hostilité du parti clérical ; il essaie en vain d'entrer à l'université et va en Italie, aux bains de Lucques, pour l'été et l'automne de 1828. Il en rapportera les deux derniers tomes des Reisebilder. Ses tableaux d'Italie sont l'inverse d'une relation de voyage : l'auteur se déplace peu, son imagination seule vagabonde, avec une vivacité juvénile.

Il passe l'année 1829 à Berlin et à Potsdam, écrivant et publiant. Il est désormais un polémiste redouté : « Si je retrouve la santé, je pourrai faire beaucoup de choses, car ma voix, désormais, porte loin. Tu vas l'entendre plus d'une fois tonner… » écrit-il à un ami après ses premiers succès (9 juin 1827). Mais il n'a point de repos, ne sait où s'installer et est harcelé par la maladie : la mer du Nord est sa consolation. Ainsi, il était à Helgoland, en pleine mer, quand y parvint la nouvelle de la révolution de juillet 1830.

Départ pour Paris

Déjà, en 1826, Heine pense à un séjour ou même à un établissement à Paris, pour y vivre et surtout y écrire plus librement : « Les Français sont le peuple élu de la nouvelle religion ; c'est dans leur langue qu'ont été écrits les premiers évangiles et les dogmes ; Paris est la nouvelle Jérusalem, le Rhin est le Jourdain qui sépare le pays de la liberté du pays des Philistins. » Heine devait franchir le nouveau Jourdain le 17 mai 1831 et arriver à Paris le 20.

Heine à Paris

Il vivra vingt-cinq ans et composera la majeure partie de son œuvre en prose ainsi que ses derniers cycles de poèmes, en particulier le Romanzero. Vite, il y devient une des figures du monde littéraire et du Boulevard. Il peut affirmer dans Lutèce (deuxième partie, août 1854) : « Jamais un Allemand n'a acquis à un si haut degré que moi la sympathie des Français, aussi bien dans le monde littéraire que dans la haute société. »

Parmi les écrivains, Théophile Gautier est son ami le plus constant, avec Gérard de Nerval, qui traduit ses poèmes ; Balzac l'accueille. C'est dans la Revue des Deux Mondes que Heine publie le plus ; mais on trouve des lettres ou des articles de lui dans une foule de périodiques ; il sera longtemps correspondant à Paris de la Gazette d'Augsbourg (Augsbürger Allgemeine Zeitung).

Il prend soin cependant de se distinguer du groupe de la Jeune Allemagne, poursuivi en vertu d'une ordonnance fédérale de 1835 et qui pourtant comprend plusieurs de ses amis, comme Karl Gutzkow et Heinrich Laube. Il polémique même contre eux dans le Miroir des Souabes (Der Schwabenspiegel). Plusieurs de ses pièces d'actualité (Zeitgedichte) sont dirigées contre des poètes libéraux comme Georg Herwegh ou Franz Dingelstedt. Enfin, il se brouille gravement avec Ludwig Börne (1786-1837), le meilleur polémiste libéral, comme lui réfugié à Paris et qu'il a d'abord admiré. À l'inverse de ce républicain austère, Heine professe une manière de philosophie du plaisir. Il se bat en duel contre un ami de Börne en septembre 1841 et publie, peu après la mort de son ancien ami, un ouvrage satirique, Ludwig Börne. Heine a dit lui-même qu'il ne savait pas résister au démon qui le poussait à déchirer ses propres amis.

Saint-simonisme et communisme

Durant ses premières années parisiennes, Heine professait la philosophie politique du saint-simonisme, notamment en ce qui est de la « réhabilitation de la chair ». En arrivant à Paris, il a pu assister à la dispersion du groupe saint-simonien et il lui est arrivé là aussi de railler l'Église nouvelle, mais il n'a cessé de penser que Saint-Simon avait saisi la nature de la société moderne. Il est demeuré en rapport avec certains saint-simoniens passés à l'industrie comme Michel Chevalier.

Après l'industrialisme saint-simonien, Heine a connu aussi les débuts du mouvement marxiste. En particulier, il toucha de près au groupe qui a publié, en 1844, les Annales franco-allemandes. Mais après cette période de vif intérêt pour les révoltes ouvrières et pour le communisme naissant, Heine devait s'en détourner, de plus en plus nettement à partir de la révolution de février 1848. Un régime populaire et révolutionnaire lui apparaît alors comme mortel pour l'art et le culte de la beauté.

Nouvelles poésies

À Paris, Henri Heine est devenu poète galant et politique. Les cycles parisiens de poésies portent en guise de titre des prénoms féminins, après le Nouveau Printemps (Neuer Frühling), avant les Romances et les Poèmes actuels (Zeitgedichte), qui s'ouvrent sur un appel à la lutte : « Bats le tambour et n'aie pas peur… » On y trouve aussi une pièce fameuse, provoquée par l'insurrection des tisserands de Silésie en 1844 : « Vieille Allemagne, nous tissons ton linceul de mort. »

Celle qui était devenue Mme Henri Heine aurait pu trouver qu'elle avait peu de place dans les poèmes de son mari, mais elle était née en Normandie et ne lisait pas l'allemand ; Heine s'était épris de sa beauté et l'appelait quelquefois son « chat sauvage » ; elle demeura auprès de lui après 1848 durant les longues années de sa maladie. Elle était comme le symbole de la rupture avec le monde ancien des amours désespérées. Elle alla pourtant à Hambourg, durant le voyage que le poète y fit à l'automne de 1843. Lui en rapporta un long poème en 27 chapitres, intitulé Allemagne, conte d'hiver (Deutschland, ein Wintermärchen). Il y retrouve le ton des Reisebilder, mêlant les souvenirs, la satire, de loin en loin aussi une profession de foi politique.

France-Allemagne

Dans le testament déposé par Heine le 13 novembre 1851 chez un notaire de Paris, on peut lire : « La grande affaire de ma vie était de travailler à l'entente cordiale entre l'Allemagne et la France. Je crois avoir bien mérité autant de mes compatriotes que des Français, et les titres que j'ai à leur gratitude sont sans doute le plus précieux legs que j'aie à confier à ma légataire universelle. »

Au début, Heine s'était vivement intéressé à la peinture et avait publié le Salon de 1833, où on sent qu'il a lu Diderot, mais où il donne une large place à ceux qui ont peint les journées de Juillet 1830. En 1834, une librairie de Paris donne la version française des Reisebilder (Tableaux de voyage) ; à partir du 15 décembre, la Revue des Deux Mondes publie une longue étude, qui fera plus tard un volume : De l'Allemagne depuis Luther (Zur Geschichte der Religion und Philosophie in Deutschland). Après 1840, devenu correspondant parisien de la Gazette d'Augsbourg, il lui donnera les nombreuses chroniques, reprises ensuite dans les deux volumes de Lutèce (Lutezia, 1854). Il servait bien de médiateur entre les deux peuples.

Retour aux sources

À partir de 1848, peu après les journées de février, un mal incurable l'enferme chez lui, paralysé. Il a dit dans ses derniers vers toute la douleur de la déchéance. Les pensées de ses dernières années ne sont plus pour les luttes politiques ou pour cette mission européenne qu'il se donnait. Son propre destin et le sens de sa vie le tourmentent : « Le paganisme à la manière des Grecs, pour beau et joyeux qu'il soit, ne me suffit plus, depuis que moi-même je ne suis plus ni beau ni joyeux. J'ai retrouvé le chemin qui mène à Dieu… ».

Ce Dieu auquel il croit de nouveau, et il le redit dans son testament, est le Dieu de la Bible. « Oui, je suis revenu à Dieu, comme le fils prodigue, après avoir longtemps gardé les cochons avec les disciples de Hegel », écrit-il le 30 septembre 1851, dans la postface au Romanzero, son dernier grand recueil lyrique. Histoires, ballades et romances diversement exotiques s'y succèdent dans les premiers chants, avec encore des attaques contre ses ennemis de jadis pour en arriver au Livre de Lazare, d'un ton bien plus personnel et qui se termine sur une manière de confession intitulée Enfant perdu.

Les derniers poèmes, après le Romanzero, sont une suite de dialogues avec la mort, traversés d'exclamations de la même ironie amère que les anciens chants de l'amour malheureux.