Georges Louis Leclerc de Buffon naît à moins d'une lieue du fief dont il porte le nom. Sa famille est de bonne noblesse de robe bourguignonne, et son père, conseiller au parlement de Bourgogne, l'envoie pour étudier le droit au collège des Jésuites de la capitale, c'est-à-dire de Dijon. Nous le voyons à Angers en 1730, élève de Dalibard, qui éveille en lui le goût des mathématiques et de la physique ; il tue en duel un jeune Anglais, et doit fuir à Dijon où l'affaire ne s'est pas ébruitée ; il fait alors la connaissance du jeune et richissime duc de Kingston, qui parcourt l'Europe avec son gouverneur, Hinckmann, naturaliste passionné. Il se joint à eux, et ce sont huit années de plaisirs, de voyages et de découverte de la nature, d'Italie en Provence, en Suisse et en Angleterre. Mais déjà Buffon s'est fait connaître par quelques publications scientifiques, et l'Académie des sciences, dès 1733, le nomme membre adjoint dans sa section de mécanique. En 1735, c'est Buffon qui traduit en français l'ouvrage fondamental de Hales, Vegetable Statics, en le faisant précéder d'une introduction où sont déjà dessinés les traits fondamentaux de la méthode expérimentale.
En 1732, Buffon hérite de sa mère la grande propriété de Montbard, où naîtra pendant cinquante ans la plus grande part de son œuvre. En 1739, la chance de sa vie s'offre à lui : Du Fay, chimiste éminent, intendant du Jardin du roi, meurt presque subitement. Buffon fait valoir ses mérites, M. de Maurepas les reconnaît et le désigne pour succéder à Du Fay. C'est donc dans les sciences naturelles, et non dans les mathématiques ou la physique qui l'attiraient à peu près autant, que Buffon fera carrière.
Du Fay avait déjà fait du Jardin du roi un ensemble scientifique unique au monde ; pendant toute sa vie, Buffon va élargir et améliorer encore l'œuvre de son prédécesseur, attirant vers le Jardin les dons des collectionneurs et des mécènes, les visites de savants du monde entier et un courrier sans cesse croissant, aussi bien de simples questions que de précieuses observations scientifiques. Il n'abandonne pas, pour autant, les sciences exactes, et, en 1740, il traduit en français la Théorie des fluxions de Newton. Dans le domaine de la physique, outre ses expériences publiques sur les « miroirs ardents », il faut signaler la mise au point de la « lentille à échelons » utilisée actuellement dans les phares (1748), la pose du premier paratonnerre de France à Montbard le 19 mai 1752, des mémoires à l'Académie des sciences sur la propagation de la chaleur à travers divers corps, sur les ombres colorées, etc.
Dès 1744, nous allons découvrir deux traits du caractère de Buffon : sa gratitude et son sens du travail en équipe. La marine royale l'avait questionné sur « le meilleur moyen de renforcer les bois de charpente destinés aux vaisseaux » ; il va mettre sur la question deux groupes indépendants de chercheurs, l'un dirigé par Henri Louis Duhamel du Monceau (1700-1782), l'autre par son ancien maître, Dalibard (1703-1799). Les conclusions des deux équipes ne seront pas les mêmes et Buffon rédigera la note de synthèse, mais, sans nuire à sa propre gloire, il aura aidé Dalibard à sortir de l'obscurité.
C'est en 1749 que paraît le premier volume de l'Histoire naturelle générale et particulière. Elle comprendra 44 volumes, dont le dernier sera publié en 1804, longtemps après la mort de Buffon. Il s'agit d'un monument sans précédent, et d'ailleurs sans successeur, en matière de vulgarisation scientifique. Tous les sujets y sont abordés : l'origine du système solaire (dû, selon Buffon, au choc d'une comète), la formation de la Terre, la fossilisation, les faunes et les flores anciennes, de prudentes allusions à une évolution possible du monde vivant, cinq volumes sur les minéraux, et au-dessus de tout le reste la description détaillée de l'homme, des mammifères et des oiseaux, suivie de celle des reptiles et des poissons.
Le succès de l'ouvrage a tout de suite été immense. Avant Buffon, personne en France, en dehors des cercles de spécialistes, ne s'intéressait à l'histoire naturelle : seules les mathématiques et l'électrostatique passionnaient le public. Mais les volumes de Buffon se sont lus dans tous les milieux au moins jusqu'en 1900, sans aucune éclipse. Quelle est, dans la composition de cette œuvre, la part personnelle de Buffon, et celle de ses nombreux collaborateurs ? Il semble y avoir autant de réponses que l'Histoire naturelle a compté d'auteurs. L'abbé Bexon (1748-1784), l'un des plus jeunes, était un pauvre homme contrefait et mal portant ; il fut à la fin de sa vie l'ombre de Buffon, imitant admirablement le style du maître, et son nom ne parut guère. Louis Daubenton (1716-1800) tout au contraire, montbardois comme Buffon, entra au Jardin du roi (comme démonstrateur) trois ans après son aîné, dut son bonheur conjugal à Buffon, qui lui avait fait rencontrer la nièce de Philibert Guéneau de Montbéliard, ne prit qu'une part modeste à l'Histoire naturelle (description anatomique des mammifères) et ne fut jamais frustré d'une parcelle de gloire. Guéneau lui-même (1720-1785), né à Semur – encore un homme de l'Auxois ! –, collabora à l'Histoire naturelle des oiseaux.
D'autres équipiers doivent à Buffon tout ou partie de leur carrière : Barthélemy Faujas de Saint-Fond (1741-1819) sera nommé au Jardin du roi puis aux Mines et Carrières. Il fournit, de même que Louis Bernard Guyton de Morveau (1737-1816), la documentation des tomes de minéralogie. Bernard de Lacépède (1756-1825) est aussi une créature de Buffon, et se fait son successeur littéraire en rédigeant l'Histoire générale et particulière des quadrupèdes ovipares et des serpents (1788-1789), l'Histoire naturelle des poissons (1798-1803) et celle des cétacés (1804). Pour deux de ces ouvrages, Lacépède utilise à son tour les services d'un « nègre » : Charles Nicolas Sigisbert Sonnini de Manoncourt (1751-1812), grand voyageur, incomparable collectionneur d'observations.
Des hommes aussi nombreux, aussi éminents, et aussi enclins à l'observation directe de la nature ont préservé l'Histoire naturelle d'être une simple compilation. Les faits nouveaux mentionnés dans l'ouvrage sont innombrables, et le dédain montré pour l'Histoire naturelle par Réaumur et en général par tous les savants qui n'y avaient point collaboré est bien injuste. Cependant tout porte à croire qu'ils auraient mieux goûté cette riche nourriture scientifique si elle n'avait pas été accommodée « à la sauce Buffon ». Car tel est le nœud du problème : la rédaction définitive est entièrement de la main du « patron », ce qui lui vaut un style admirable mais d'une veine plus poétique que scientifique, véhiculant dans le même courant l'assuré et le douteux, le fait et l'hypothèse, la constatation objective et la réaction affective. C'est de la science personnalisée, Buffon tient à écrire du Buffon – il s'en explique dans son célèbre discours de réception à l'Académie française (1753) : « Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre, c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût […] les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité. […] Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer. » Comment des linnéens n'auraient-ils pas haussé les épaules, eux dont la visée était d'exprimer le maximum de faits par le minimum de mots ? La grande fierté de Carl von Linné n'était-elle pas d'avoir défini l'homme en cinq mots : Animal rationale, loquens, erectum, bimane ? Buffon, lui, y consacre un volume.
Les attaques dont Buffon fut l'objet semblent se détruire mutuellement : les bigots de la Sorbonne condamnent à deux reprises l'Histoire naturelle (1751 et 1779) sous le double prétexte qu'elle contredit le récit de la Genèse et qu'elle explique la formation des planètes, voire celle des espèces, sans le secours de Dieu. Au premier coup, Buffon se soumet (le moins possible) ; au second coup, il a assez de crédit auprès de la Cour pour obtenir un veto royal qui arrête les poursuites, mais cela n'empêche pas Voltaire de railler stupidement les vues de Buffon sur l'origine marine des coquilles fossiles des montagnes, par crainte que ces vues ne confirment le mythe du déluge ! En revanche, les naturalistes reprocheront tout à la fois à Buffon d'avoir décollé du détail des faits pour embrasser de trop vastes théories et de refuser les grands cadres de la classification linnéenne en disant avec réalisme : « La nature ne connaît que des individus. »
Buffon passait huit mois sur douze à Montbard. Son horaire quotidien nous est rapporté par l'excellent « interviewer » Hérault de Séchelles, qui, sur le tard, était allé à Montbard rendre à l'illustre vieillard un hommage sans indulgence. Buffon se levait à 5 h pour le courrier et les affaires. Dès 6 h, il traversait son superbe parc en terrasses et gagnait à 500 m de là son cabinet de la tour Saint-Louis, où il n'était pas question de le déranger avant 13 h, voire 14 h. Il rentrait chez lui pour déjeuner : heure de détente totale, bonne chère, grasses plaisanteries, sieste, courte promenade. Nouvelle séance de travail de 17 à 19 h. Réception des admirateurs et des amis jusqu'à 21 h. À propos de cet horaire monacal, respecté de 1738 jusqu'à sa mort, il dira à Hérault de Séchelles : « Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience ; j'ai passé cinquante ans à mon bureau. »
Les lieux, comme les heures, soulignaient la coupure entre le travail et le délassement : dans le parc, « beaux pins, marronniers, platanes bien ordonnés, volières d'oiseaux rares, fosse pour les ours et les lions », mais le cabinet de travail et la chambre à coucher étaient sommairement meublés. Cette sobriété ne s'étendait pas au vêtement, et M. le comte de Buffon (il avait reçu ce titre en 1773) s'habillait avec élégance, considérant que le vêtement, au même titre que le style, exprime l'homme.
La vie familiale de Buffon se résume à un court et lumineux bonheur : en 1752, il épouse Marie-Françoise de Saint-Belin ; en 1764, il a un fils, Georges Louis Marie ; en 1769, sa femme le laisse veuf. Il donne à son fils une bonne éducation scientifique, le faisant participer à un voyage de botanistes à travers l'Europe sous la direction de Lamarck (1781-1782). Ce fils unique mourra d'ailleurs cinq ans après son père, sur l'échafaud de la Terreur, en s'écriant en vain : « Citoyens, souvenez-vous que je m'appelle Buffon. » Sur la fin de sa vie, Buffon sera entouré de la tendre affection de deux humbles : sa « gouvernante », Mlle Blesseau, et son « confesseur », le capucin Ignace Bougot, curé du village de Buffon. Hérault de Séchelles a raillé ces deux personnages plus cruellement encore qu'il n'a égratigné leur maître. Buffon est mort après une année de souffrances le 16 avril 1788.
Tandis que grondaient les premières rumeurs de la révolution politique, Buffon avait, par son œuvre gigantesque, ouvert la voie à la révolution scientifique qui, avec Jean-Baptiste Lamarck, Étienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, les Jussieu, puis George Cuvier, fera d'un temps dramatique la période peut-être la plus glorieuse de toutes pour la science française. Et pourtant, jusqu'à sa mort, Buffon a souffert d'une situation paradoxale : l'intérêt qu'il n'a cessé de porter à la physique, aux mathématiques, à l'astronomie, à la littérature aussi bien qu'aux entreprises industrielles et aux arts militaires empêchera toujours les naturalistes de le considérer comme l'un des leurs, tandis que son sens aiguisé de la publicité personnelle, la noblesse et la vivacité de son style, l'efficacité de sa gestion, au Jardin du roi et ailleurs, lui vaudront la faveur des rois et l'idolâtrie du public. Quant aux philosophes, ils se partageront à son sujet : d'Alembert appellera Buffon « le roi des phraseurs », et Voltaire dira que son Histoire naturelle n'est « pas si naturelle », mais Diderot le tiendra en grande estime, et Jean-Jacques Rousseau viendra baiser le seuil de sa maison.
Bref, Buffon fut un vulgarisateur hors de pair, ce qui revient à dire qu'il ne fut pas lui-même un savant, mais qu'en faisant connaître et aimer la science il lui a rendu plus de services que beaucoup de savants.
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