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dada

Louis Aragon
Louis Aragon

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la peinture ».

Mouvement intellectuel, d'essence subversive, qui prit naissance simultanément aux États-Unis et en Suisse, et rayonna à travers l'Europe, avec des fortunes diverses, de 1915 à 1923.

Issu d'une révolte générale contre la société bourgeoise et ses manifestations littéraires et artistiques, Dada cherchait à les tourner en dérision et à les détruire au profit d'une libération totale de l'individu, poussée jusqu'à des débordements cocasses et agressifs. Le terme même de " dada ", selon des traditions non vérifiées et contradictoires, aurait été trouvé en 1916 par hasard, dans un dictionnaire, par les fondateurs du mouvement de Zurich. Sans être adopté par tous ceux qui relèvent de ce phénomène, il en est venu à désigner celui-ci dans son ensemble, bien que le caractère illogique et mystificateur de Dada se prête mal aux définitions historiques.

L'histoire intellectuelle des années qui précèdent Dada ne manque pas de mouvements présageant sa volonté de subversion et son appel aux libertés individuelles. Le Symbolisme pouvait le préfigurer par son esprit " décadent " et parfois même " fumiste ", ses essais de désintégration du langage, les aventures à demi légendaires de Lautréamont et de Rimbaud, dont le fameux " silence " fut interprété comme une manifestation dadaïste avant la lettre. Toutefois, si ces mouvements cherchaient à détruire une esthétique, c'était pour lui en substituer une autre. Dada, en revanche, combat toute esthétique volontaire pour n'accepter que des œuvres issues de la spontanéité créatrice, ou, selon la formule d'Arp, " données par les lois du hasard ".

New York

C'est donc au commencement de l'aventure, avant même qu'elle ne porte un nom, qu'il faut chercher l'origine de Dada, avec l'arrivée à New York, en juin 1915, des peintres français Marcel Duchamp et Francis Picabia. Ces derniers avaient déjà fait scandale à l'Armory Show de 1913 par des toiles représentatives des tendances modernes les plus audacieuses. L'atmosphère cosmopolite et frondeuse de l'avant-garde new-yorkaise leur offrait un terrain propice à la subversion totale qu'ils entreprenaient, le premier avec un tempérament méthodique et spéculatif, mélange de cocasse et de gravité, le second en suivant les impulsions d'une imagination mobile, fertile, qui survivra même à l'expérience dadaïste. Leurs comparses américains évoluent autour des cénacles d'avant-garde, animés notamment par Alfred Stieglitz, photographe, directeur de galeries, fondateur de l'Armory Show, et W. C. Arensberg, mécène et collectionneur aux goûts hardis. C'est dans ce milieu, dont le nihilisme ne saurait cacher la culture, que Duchamp élabore son " grand verre " (la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, Philadelphie, Museum of Art) et Picabia ses toiles mécanomorphes, sœurs des " ready-mades " de Duchamp, où tantôt d'absurdes machines, tantôt des objets usuels sont impertinemment promus à la " dignité d'objets d'art ". Ces innovations scandaleuses sont diffusées par une revue émanant du groupe Stieglitz, 291, et recueillies et imitées, par Man Ray notamment. Le véritable " manifeste " du mouvement new-yorkais est, en 1917, l'exposition de la Grand Central Gallery, où Duchamp, alias Richard Mutt, se voit refuser un urinoir intitulé Fountain. Peu après, Picabia fit paraître à New York la revue 391, qu'il avait fondée à Barcelone et où il faisait le procès de l'art et l'éloge de l'expérience vécue. Mais, avec le départ de Picabia pour l'Europe, le groupe commença à se désagréger, malgré les efforts de Man Ray et de Katherine Dreier, qui tenta de prendre la relève de Stieglitz et d'Arensberg. Ainsi fut fondée la Société anonyme (mars 1920), dont les collections appartiennent aujourd'hui à l'université Yale (New Haven, Connect.). Duchamp part à son tour pour la France en mai 1921, et l'on peut alors considérer comme achevé l'épisode new-yorkais de Dada.

Zurich

Peut-on d'ailleurs proprement parler de Dada à New York ? Les expériences de Duchamp et de Picabia précédèrent en fait le " baptême " du mouvement à Zurich. Cette cité bourgeoise était devenue à la faveur de la guerre le refuge d'agitateurs et de déserteurs venus de tous les horizons, parmi lesquels les poètes Richard Hülsenbeck (suisse), Hugo Ball (allemand), Tristan Tzara (roumain) et les peintres Hans Arp (alsacien) et Marcel Janco (roumain). Réunis par des circonstances mal connues, ils se manifestent au début de 1916 par la fondation du Cabaret Voltaire, dont ils font leur quartier général et où, au cours de soirées d'hystérie spontanée ou méthodiquement hystériques, ils organisent l'apocalypse des valeurs morales et esthétiques reconnues. C'est alors que le mouvement prend le nom de Dada. Il ne cherche pas seulement à détruire, mais au fond à retrouver dans la création une spontanéité qu'il estime perdue. Cette recherche inspire des textes " bruitistes ", " sonores " ou " simultanés " qui consomment la désintégration du langage. Dans le domaine des arts plastiques, ce sont les principes de composition, les formes mêmes qui se dissolvent, abandonnés au hasard, avec les collages et les reliefs d'Arp, de Sophie Taeuber et de Janco, et les " schadographies " (impressions directes sur plaques sensibles de Christian Schad). La différence entre ces produits du Dadaïsme et ceux de l'Abstraction allemande contemporaine tient au fait que l'Abstraction des premiers ne se veut pas concertée. Il en va de même des collages, technique déjà utilisée par les cubistes. S'il rejetait tout enseignement, Dada n'en faisait pas moins école, et Tzara, surtout après le départ définitif d'Hugo Ball, en juin 1917, s'y employa activement. À Paris, en Italie, en Allemagne, les cénacles d'avant-garde sont inondés par ses soins de revues, de circulaires et de manifestes. En 1918, Picabia entra en rapport avec Tzara et développa l'activité plastique du mouvement de Zurich, jusqu'alors surtout littéraire. L'expansion du Dadaïsme se poursuit vers l'Allemagne — où il connaît, à Berlin, à Cologne et à Hanovre, quelques-uns de ses plus remarquables avatars plastiques — et vers Paris.

Berlin

L'animateur du Dadaïsme berlinois fut Hülsenbeck, venu en février 1917 apporter l'exemple de Zurich. Le groupe, où figurent les poètes Raoul Hausmann, puis Franz Jung, se manifeste surtout à partir de 1918. D'abord purement littéraire, il prend au cours de l'été une nette coloration politique dans l'effervescence de l'Allemagne vaincue, et il fait aussi de nouveaux adeptes. Le plus remarquable d'entre eux est le dessinateur et peintre George Grosz, qui a laissé une chronique virulente de la bourgeoisie et de l'armée allemandes. Ses caricatures demeurent réalistes, mais elles participent bien de l'esprit de subversion propre à Dada (Gegensätze, v. 1917, Stuttgart, Staatsgal.). Plus proches des expériences zurichoises sont les " photomontages " de Hausmann et de sa maîtresse, Hannah Höch (Schnitt mit dem Küchenmesser, 1919, Berlin, N. G.), ceux de John Heartfield, de George Grosz et de Wieland Herzfelde. Appliquées à la typographie, les techniques d'assemblage chères aux dadaïstes berlinois produisent des œuvres bien spécifiques de la plastique dadaïste. Celle-ci se manifeste aussi bien chez des peintres tels qu'Otto Dix, Otto Van Rees, les frères Schlichter, Serge Charchoune et surtout Hans Richter. Ceux-ci ne se laissent pas annexer, malgré certaines tentatives faites par des mouvements voisins, comme le Bauhaus et le Constructivisme, et leur activité s'engage de plus en plus dans le combat politique. En juin 1920, une vaste foire dada rassemble à Berlin les œuvres du Dadaïsme international ; mais le mouvement ne tarde pas à se désagréger.

Cologne

À Cologne, Dada naquit de l'amitié de ses deux plus purs génies plastiques, Hans Arp et Max Ernst. Ce dernier avait pris part, en 1918-19, au mouvement communiste en compagnie du peintre-poète J. T. Baargeld. Puis, sans doute sous l'impulsion d'Arp, revenu de Zurich, il s'oriente vers une activité plus purement artistique (revues Der Ventilator, 1919, et Die Schammade, 1920). De là datent les astucieux et troublants collages d'Ernst, les " configurations " légères d'Arp, les " fatagagas " dus à la trinité colonaise réunie en une seule " Centrale W/3 ", autour de laquelle gravitent des artistes comme Heinrich et Angelica Hörle, et Frank W. Seiwert. En avril 1920, Dada organise son apothéose à Cologne par une exposition bruyante et scandaleuse à la brasserie Winter, qui entraîne l'intervention de la police et la dissolution brutale du mouvement.

Hanovre

Le mouvement Dada de Hanovre se limite à l'activité du seul Kurt Schwitters, à partir de 1918. Schwitters abandonne alors la peinture figurative pour élaborer sa technique originale consistant à assembler de vulgaires détritus selon des combinaisons d'une haute qualité plastique et poétique. L'initiative est toujours laissée au hasard, mais l'imagination harmonieuse et ingénue est bien propre à Schwitters. Celui-ci, du reste, ne se laisse pas annexer pleinement par Dada. Il donne à son mouvement le nom de " Merz " et poursuit une carrière autonome et personnelle, allant jusqu'à transformer sa maison en un gigantesque assemblage, le Merzbau.

Paris

Au mouvement Dada de Paris préside la rencontre d'avant-gardes locales et de transfuges des mouvements américain, zurichois et allemand (Picabia, Tzara, Ernst). L'impulsion décisive provient du groupe constitué autour de la revue Littérature, fondée par les futurs surréalistes. Lancé par l'arrivée de Picabia (1919), puis de Tzara (1920), culminant en 1920, relancé en 1921, le mouvement parisien va bientôt se scinder en deux tendances antagonistes : l'une, dominée par Tzara, reste fidèle à l'esprit de Zurich ; l'autre, sous la direction de Breton, annonce le Surréalisme par son exigence de sérieux et de méthode. Dada s'effondrera en 1922, mais quelques manifestations plastiques s'imposent auparavant à l'attention. Un essai de jonction avec la Section d'or échoue en 1920. La même année, les dadaïstes trouvent une galerie accueillante, Au Sans Pareil, qui expose, sans grand succès, Picabia puis Ribemont-Dessaignes. Plus importantes sont, au cours de la " grande saison dada de 1921 ", les expositions de Picabia et d'Ernst, venu à Paris, qui présente " peinto-peintures " et " fatagagas ". En juin 1922, un " Salon dada ", galerie Montaigne, réunit la plupart des protagonistes, à l'exception (il est vrai capitale) de Picabia et de Duchamp.

D'autres pays s'étaient laissé gagner par des ramifications secondaires, mal connues, souvent mêlées aux avant-gardes locales : en Hollande, Theo Van Doesburg, alias I. K. Bonset, mêle étroitement Dada et De Stijl ; en Roumanie, patrie de Tzara et de Janco, ce dernier se rapproche du Constructivisme ; en Italie, quelques futuristes se laissent séduire par Dada. L'épisode définitif ne se situe pas moins à Paris, lorsqu'au " Congrès de Paris ", organisé par Breton en 1922, Dada s'effondre sous la poussée du Surréalisme naissant. En considérant le mouvement Dada d'un point de vue surtout littéraire, on oublie souvent le rôle qu'y ont joué les artistes. Non seulement les noyaux dadaïstes de Cologne et de Hanovre furent presque purement plastiques, mais les promoteurs essentiels, Picabia et Duchamp, étaient des peintres. Surtout, l'expérience dadaïste a fortement contribué à infléchir l'inspiration d'artistes aussi importants qu'Ernst, Schwitters et Arp. Ceux-ci, au-delà de l'esprit de subversion qui faisait rejeter toute manifestation d'art par les dadaïstes orthodoxes, avaient trouvé dans l'effervescence d'idées suscitée par Dada une beauté nouvelle, une véritable poétique, dominée par les sollicitations du hasard et de l'inconscient, et promise à une riche fortune.