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Paolo Veneziano

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire de la peinture ».

Peintre italien (actif à Venise de 1310 à 1360 environ).

Cet artiste, prépondérant à Venise pendant la première moitié du trecento et qui s'impose dans toute son autorité comme l'instaurateur authentique de la peinture vénitienne, est une personnalité originale, complexe et, par certains côtés, ambiguë.

Les caractères de plusieurs œuvres qui, malgré quelques avis contraires, appartiennent à sa première activité prouvent bien que ce byzantinisme marqué — lié à la floraison de la " manière grecque " introduite à Venise dans la première moitié du siècle avec la haute culture des Paléologues et longtemps considéré comme le signe distinctif de " Maître Paolo " — n'apparaît en fait que dans une période plus mûre. Les débuts de l'artiste sont donc marqués par des modes stylistiques plus " continentaux ", qui n'ignorent pas l'apport giottesque de Padoue, mais revu par l'école de Rimini, et par un certain sentiment plastique et décoratif coloré d'occidentalisme de type " roman ". Ces modes, à peine sensibles dans les parties peintes du retable sculpté de l'église S. Donato de Murano (1310), se manifestent pleinement dans le " paliotto " (devant d'autel) illustrant l'Histoire du bienheureux Leone Bembo daté de 1321, auj. à l'église S. Biagio de Dignano, animé par un modelé énergique, un coloris vibrant, des observations aiguës et des essais précis de perspective. L'art de Paolo entre ensuite dans une phase éclectique, imprégnée à la fois d'" Orient " et d'" Occident ", marquée par des œuvres comme le Couronnement de la Vierge (1324, Washington, N. G.), les volets avec des Saints du Triptyque de sainte Claire (1328-1330, Trieste, Pin.), la Madone aux donateurs (Venise, Accademia), schématisée selon les canons et les schémas byzantins, mais d'une présentation ample et monumentale et d'un rythme linéaire de goût déjà gothique, et le Paliotto de sainte Lucie, à l'évêché de Veglia (Krk), qui traduit un répertoire orientalisant en langage dynamique, à tendances descriptives.

Paolo ne s'affranchit de ce " byzantinisme romanisé " (Pallucchini) qu'au début de la quatrième décennie du siècle : la Dormition de la Vierge, panneau central du grand Polyptyque autref. à l'église S. Vincenzo à Vicence (fragments conservés auj. au musée de Vicence), sa première œuvre signée, datée de 1333, marque la pleine adhésion de l'artiste à l'art néo-grec des Paléologues. Dans cette œuvre fondamentale, dont seule la critique récente a su reconnaître la maturité, les formules byzantines n'excluent pourtant pas quelques préciosités linéaires gothiques, ni toute recherche d'expression dans les visages sévères. On retrouve ces mêmes caractéristiques dans une série de petits polyptyques portatifs auxquels collabora probablement l'atelier (petit Triptyque de la G. N. de Parme ; d'autres partagés entre le Worcester Art Museum, la N. G. de Washington et le Petit Palais d'Avignon) ou dans le polyptyque plus important du musée de Tbilissi, à inclure dans la quatrième décennie. Tout un groupe de Vierges à l'Enfant reproduit, avec peu de variantes, le prototype de Merate (1340, coll. part.), autre remarquable point de référence dans la chronologie de l'artiste.

Avec ces résultats, Paolo s'impose à Venise, comme le prouvent les commandes officielles du doge Andrea Dandolo pour le Palazzo Ducale et pour la basilique S. Marco. C'est avec la Pala feriale (ainsi dite parce qu'elle recouvrait durant les jours ouvrables la Pala d'Oro de S. Marco, réservée aux solennités), datée du 22 avril 1345 et signée par Paolo et ses fils Luca et Giovanni, que débute cette collaboration familiale, propre à l'art vénitien ; elle dénote une telle identité de moyens d'expression figurative qu'il est impossible de discerner la part de chacun des collaborateurs. Il a bien été proposé de voir en l'un des fils de Paolo l'auteur des brillantes Scènes de la vie de saint Marc (zone inférieure), qui, par leur saveur assez émilienne et l'usage abondant d'architectures, contrastent avec le conformisme byzantin des Saints de la zone supérieure ; mais cette hypothèse est fragile, car des œuvres de jeunesse de Paolo présentent déjà des solutions hybrides analogues. Les 2 savoureux panneaux illustrant des Épisodes de la vie de saint Nicolas (Florence, Pitti, donation Contini-Bonacossi), vestiges probables du retable exécuté par Paolo en 1346 pour le Palazzo Ducale et détruit dans l'incendie de 1483, imposent les mêmes remarques. Une orientation gothique s'affirme dans la Madone (1347) de l'église paroissiale de Carpinetta (Cesena) et dans le Polyptyque sur trois registres de l'église de S. Giacomo à Bologne (preuve de relations du maître avec cette ville), dont quelques éléments (Saint Georges tuant le dragon, par exemple) atteignent à une vraie perfection d'expression et de style ; par la vivacité narrative et la typologie des saints, dessinés d'un trait agile et ondulant — suivant un schéma iconographique devenu traditionnel dans toute la production successive —, cette œuvre se rapproche du polyptyque de Chioggia, daté de 1348 (Oratorio S. Martino et reconstitué avec des panneaux de diverses provenances).

Une reprise de byzantinisme plus accentué, vers la moitié du siècle, renforce l'hypothèse d'un voyage du maître à Constantinople ; elle se manifeste avec force dans le grand Polyptyque de saint François et de sainte Claire (Venise, Accademia), œuvre complexe et exemplaire où le rythme byzantin de la composition, le décor d'un faste oriental se mêlent à des éléments du répertoire continental et à des accents bolonais. Ce néo-byzantinisme si original, révélateur de la grande personnalité artistique de Paolo, se retrouve dans le polyptyque de la collégiale de Pirano (la Vierge et l'Enfant avec huit saints, 1354 ; autref. attribué à un " Maître de Pirano " identifié ensuite avec Paolo), mais trahit un affaiblissement de la verve inventive et un recours plus facile aux formules académiques, dû sans doute à l'intervention fréquente de l'école pour faire face au nombre croissant des commandes ; il subsiste aussi dans le Polyptyque du couvent de S. Eufemia à Arbe (Raab) et dans celui du Louvre. Mais dans le polyptyque (Saints) de S. Severino (Pin. Communale), récemment restitué à l'artiste, la " manière grecque ", aulique, roide, presque abstraite, se rehausse encore d'une stylisation très raffinée, d'une préciosité gothique et de la grâce piquante de quelques images exquises. Avec le Couronnement de la Vierge (New York, Frick Coll.), daté de 1358 et signé par Paolo et son fils Giovanni, chef-d'œuvre authentique par la profondeur du souffle gothique, le coloris éclairci et brillant, l'équilibre admirable du style, se conclut la carrière du maître, qui, en réunissant Orient et Occident dans une vision originale, marque la première étape glorieuse de la peinture vénitienne.