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Monténégro

en monténégrin Crna Gora (« Montagne noire »)

Parc national du Durmitor
Parc national du Durmitor

État de l'Europe balkanique baigné au S. par la mer Adriatique, le Monténégro est limité au S.-E. par l'Albanie, à l'E. par le Kosovo, au N.-E. par la Serbie et au N.-O. par la Bosnie-Herzégovine.

  • Superficie : 13 812 km2
  • Nombre d'habitants : 621 000 (estimation pour 2013)
  • Nom des habitants : Monténégrins
  • Capitale : Podgorica
  • Langue : monténégrin
  • Monnaie : euro
  • Chef de l'État : Filip Vujanović
  • Chef du gouvernement : Milo Djukanović
  • Constitution :
    • Adoption : 19 octobre 2007
    • Entrée en vigueur : 22 octobre 2007

GÉOGRAPHIE

Le Monténégro fut intégré en 1918 au royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, devenu en 1929 le royaume de Yougoslavie. Il constitua à partir de 1946 une des républiques fédérées de la République fédérale socialiste de Yougoslavie, puis, après l'éclatement de celle-ci en 1991-1992, une des deux républiques constitutives de la Yougoslavie dirigée par Milosevic, et enfin, après l'accord de Belgrade conclu en 2002, l'une des deux républiques constitutives de la nouvelle union formant l'État de Serbie-et-Monténégro ; à la suite d'un référendum d'autodétermination (21 mai 2006), le Monténégro a décidé de se séparer de la Serbie et de proclamer son indépendance.

Le territoire se partage en deux parties. La montagne représente l'une des régions les plus élevées, les plus massives, les plus isolées de toutes les chaînes dinariques : le Maglic s'élève à 2 400 m, les Komovi à 2 483 m, le Durmitor (où se trouve un parc national) à 2 522 m, et les Prokletije, aux confins de la frontière albanaise, avoisinent 2 700 m. C'est la région des hautes surfaces, des pics et des crêtes d'allures pyrénéennes surplombant des cirques glaciaires occupés par des lacs, des profonds canyons enfoncés dans les calcaires. Il y règne un climat tempéré continental, aux hivers rigoureux et aux faibles précipitations. Tandis que les hêtraies dominent sur le haut Monténégro, les chênaies sont omniprésentes sur les massifs orientaux.

L'ensemble formée par la vallée de la Zeta, la dépression du lac de Shkodër et le littoral constitue le secteur vital. La Zeta est l'axe de développement industriel. Aux entreprises traitant le bois se sont ajoutées l'exploitation de la bauxite, une centrale hydraulique et une aciérie. Les cultures fruitières montent jusqu'à 500 m. Niksic, au centre d'un polje karstique, rassemble la population descendue de la haute montagne.

La capitale, Podgorica est un centre administratif, intellectuel (université) et industriel (combinat d'aluminium, agroalimentaire).

La côte, ou Primorje monténégrin, offre au tourisme la douceur du climat typiquement méditerranéen, la beauté des bouches de Kotor, dominées par les hauts sommets karstiques, des plages échelonnées entre celles-ci et la frontière albanaise. Ulcinj et Bar ainsi que Kotor sont équipées pour un tourisme familial et de passage. Le port de Bar, un abri en eau profonde, se développe depuis l'achèvement (1976) de la voie ferrée qui le relie à Belgrade, très difficilement percée à travers les montagnes dinariques sur près de 500 km.

HISTOIRE

1. Origines

Les Slaves arrivent dans le territoire de l'actuel Monténégro aux vie et viie siècles.

1.1. Une succession de principautés

Dès le ixe siècle s'affirme la principauté de Dioclée (Duklja), non loin de l'actuelle Podgorica.

Au siècle suivant émerge la principauté de la Zeta. Ces premières principautés paient tribut à l'Empire byzantin, tout en entretenant aussi des relations avec Rome. La ville côtière de Bar (en grec Antivari) abrite l’un des plus vieux sièges archiépiscopaux des Balkans, longtemps disputé entre orthodoxie et catholicisme.

Le Monténégro est ensuite brièvement incorporé dans la principauté serbe des Nemanjić, mais d'autres dynasties princières régnent également sur tout ou partie de l'actuel territoire monténégrin.

En revanche, dès le Moyen Âge, la côte monténégrine est contrôlée par Venise, qui conserve de solides points d’ancrage dans les bouches de Kotor jusqu'à la chute de la sérénissime République, en 1799.

1.2. Un nid d'aigle

L'image la plus commune pour évoquer le Monténégro est celle du nid d'aigle. À l'époque ottomane, la petite principauté retranchée dans ses montagnes, quoique payant parfois tribut au sultan, est le seul territoire des Balkans à échapper à une administration turque directe. Elle se limite cependant à un territoire montagneux exigu, centré autour de Cetinje. Lui échappent à la fois la côte et toutes les régions septentrionales. Même l’actuelle capitale Podgorica, dans la plaine de la Zeta, est restée jusqu'au xixe siècle possession ottomane.

2. Les Petrović Njegoš (1696-1918)

2.1. Les princes-évêques (1696-1860)

La principauté connaît un fonctionnement particulier dès le xvie siècle. Elle est dirigée par un prince-évêque (vladika), élu par l'assemblée des hommes libres, en réalité les chefs de clans. À partir de l'élection du prince Danilo Ier, en 1696, le seigneur du Monténégro est toujours choisi dans la famille des Petrović, du clan des Herkaloviči, de la tribu des Njeguši, l'élection devenant purement formelle, puisque la charge se transmet d'oncle à neveu, dans ce qui deviendra la dynastie des Petrović Njegoš. La principauté monténégrine noue des relations suivies avec la Russie, le « grand frère slave ».

En 1784, le vladika Pierre Ier, canonisé après sa mort, débute un long règne de quarante-six ans, au cours duquel il s'emploie à transformer en État la confédération tribale et guerrière qu'est en fait le Monténégro. L'œuvre de son neveu et successeur Pierre Petrović II, qui régne de 1830 à 1851, la Couronne des montagnes (Gorski Vijenac), est considérée comme l'un des principaux monuments de la littérature serbo-croate.

2.3. Le royaume de Nicolas Ier Petrović Njegoš (1860-1918)

Sous son long règne, le prince Nicolas Ier Petrović Njegoš poursuit une radicale modernisation du pays, tout en s'engageant fortement dans le grand jeu militaire et diplomatique du démantèlement de l'Empire ottoman. Grâce à quelques victoires retentissantes, Nicolas Ier, qui prend le titre de roi en 1910, triple la superficie du pays, et participe aux deux guerres balkaniques de 1912 et 1913 : celles-ci permettent au Monténégro de partager avec la Serbie le sandjak de Novi Pazar et d'annexer la Metohija au Kosovo (→ traité de Bucarest, 1913). À cette époque, Cetinje, minuscule capitale de 5 000 habitants, est le rendez-vous des diplomates et de tous les espions qui sillonnent les Balkans.

Le royaume monténégrin s'effondre néanmoins sous la poussée autrichienne en 1915, et le roi Nicolas doit prendre le chemin de l'exil. Réfugié à Antibes, il meurt en 1921 sans avoir jamais abdiqué, et après avoir déposé devant la Société des Nations un rapport sur l'annexion de son pays.

La querelle identitaire

Au xixe siècle, la belliqueuse principauté est souvent évoquée sous le nom de la « Sparte serbe ». Le prince poète Pierre II Petrović Njegoš se réfère également à l'identité serbe. Le roi Nicolas, pour sa part, ne renonce jamais à faire valoir ses droits à la couronne de Serbie. Après le renversement de la dynastie serbe des Obrenović par la famille rivale des Karadjordjević, en 1903, il complote avec les opposants serbes, qui trouvent bon accueil à Cetinje. En réalité, le roi Nicolas semble avoir toujours hésité entre le projet de construction d'un État monténégrin et le rêve d'une unification avec la Serbie – qui aurait dû se faire à son profit.

La fin du royaume du Monténégro

C’est l'annexion du Monténégro au nouveau « royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes », proclamé le 1er décembre 1918 par le roi serbe Karadjordjević, qui suscite l'affirmation d’une identité monténégrine spécifique. Le rattachement du vieux royaume avait été avalisé par une assemblée réunie à Podgorica, mais qui ne regroupait qu'une partie des notables et des chefs des clans monténégrins. Les opposants à l'annexion s'empressent d'engager des actions de guérilla. Dans le « Vieux Monténégro », aux alentours de Cetinje, commence une véritable guerre civile entre « Blancs » (partisans du rattachement) et « Verts » (défenseurs de l'indépendance monténégrine et de la dynastie des Petrović Njegoš), également appelés fédéralistes.

Lors des élections de 1920, le parti communiste yougoslave, nouvellement créé, obtient plus de 40 % des voix au Monténégro, contre 20 % au niveau national : les fédéralistes votent massivement communiste pour s'opposer à la dynastie des Karadjordjević et au nouveau centralisme serbe.

3. Le Monténégro dans la Yougoslavie

3.1. La Yougoslavie titiste (1945-1980)

Durant l'entre-deux-guerres, les « fédéralistes » demeurent actifs au Monténégro, certains foyers sporadiques de guérilla se maintenant même jusque dans les années 1930. La conquête italienne, en 1941, réactive les anciennes cassures internes à la société monténégrine. La guerre et la résistance sont, avant tout, une guerre civile. Mussolini propose au prince Michel de remonter sur le trône, mais sous protection italienne. Celui-ci décline l'offre, et le Monténégro est rattaché à la couronne d'Italie, étant donné que la reine Hélène, épouse du roi Victor-Emmanuel III, est la fille du roi Nicolas de Monténégro.

Rapidement, trois camps s'affrontent. Les résistants communistes lancent leurs premières actions armées dès le mois de juillet 1941, ainsi que les Tchetniks, partisans de la monarchie yougoslave et de l'identité serbe du Monténégro. Le troisième groupe est formé par les « Verts », partisans radicaux de la monarchie monténégrine, mais fortement tentés par la collaboration avec l'occupant italien. Dans le Vieux Monténégro, notamment, cette guerre fratricide est particulièrement sanglante. Néanmoins, la suprématie des partisans communistes finit par s'imposer, surtout après la capitulation italienne, en 1943, et l'arrivée de troupes d'occupation allemandes.

Le Monténégrin Milovan Djilas, l'un des plus proches collaborateurs de Tito, est chargé de définir les frontières des républiques fédérées de la nouvelle Yougoslavie, dont le Monténégro devient l'une de ces six républiques.

Ce dernier connaît un autre traumatisme en 1948, lors de la rupture entre Tito et Staline. De nombreux communistes monténégrins, voulant en effet rester fidèles à l'alliance soviétique, sont emprisonnés comme « staliniens », notamment dans le camp de l'île dalmate de Goli Otok.

Durant toute la période socialiste, le Monténégro reste une république pauvre, relativement arriérée et sous-développée de la fédération, même si des projets de développement industriels sont lancés, notamment le combinat d'aluminium de Podgorica. Les dirigeants communistes monténégrins ont acquis une réputation de raideur et de conservatisme.

3.2. Les années Milošević

Néanmoins, les 10 et 11 janvier 1989, le nouveau maître de la Ligue des communistes de Yougoslavie, Slobodan Milošević, déclenche une « révolution antibureaucratique » à Podgorica, dont le but réel est de faire accéder au pouvoir au Monténégro des fidèles du nouveau maître de Belgrade. Apparaissent alors des jeunes gens ambitieux qui continuent, pour la plupart, à dominer la scène politique monténégrine : Momir Bulatović, Milo Djukanović, Filip Vujanović, Svetozar Marović. En moins d'un an, ils éliminent les anciens cadres politiques et transforment la Ligue des communistes en parti démocratique des Socialistes (DPS).

En février 1991, M. Bulatović devient président de la République du Monténégro, tandis que M. Djukanović accède à la fonction de Premier ministre. Les nouveaux dirigeants monténégrins sont totalement alignés sur la politique de Belgrade, et le Monténégro participe à la guerre de Croatie, en assiégeant et en bombardant la ville de Dubrovnik à l’automne 1991. Durant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), la police traque les réfugiés bosniaques pour les remettre aux autorités serbes de Bosnie. Les Slaves musulmans du nord du Monténégro sont aussi victimes de cas sporadiques de nettoyage ethnique (notamment dans la petite région de la Bukovica).

Un courant d'opinion hostile à la guerre et favorable à la restauration de la souveraineté monténégrine se développe néanmoins, à l'initiative de l'Alliance libérale du Monténégro (LSCG) de Zlatko Perović, surtout implanté à Cetinje. C'est aussi à Cetinje qu'est « refondée » en 1994 une Église orthodoxe monténégrine, concurrente de l'Église orthodoxe serbe, qu'elle accuse de « spoliation ». Cette Église monténégrine n'a jamais été reconnue par la communion des autres Églises orthodoxes, mais elle est néanmoins devenue un fort marqueur d'une identité nationale monténégrine distincte de l'identité serbe, voire opposée à elle. Les milieux indépendantistes créent des institutions culturelles spécifiques, telles que l'Académie diocléenne des sciences et des arts, afin de résister à la « serbisation » de la société.

3.3. Le Monténégro dans la République fédérale de Yougoslavie (1992-2003)

En 1992, après l'indépendance de la Slovénie, de la Croatie, de la Bosnie-Herzégovine et de la Macédoine, un référendum est organisé au Monténégro. Les électeurs acceptent à une écrasante majorité de former une nouvelle fédération avec la seule République de Serbie, mais les indépendantistes de l'Alliance libérale ont appelé au boycott de la consultation. La nouvelle République fédérale de Yougoslavie (RFY, en serbe Savezna Republika Jugoslavije, SRJ) est proclamée à Zabljak, au Monténégro, en avril 1992. Cette fédération pèche par l'énorme disproportion entre ses deux uniques membres : il est largement illusoire de penser que le Monténégro peut prétendre à peser d'un poids politique égal à celui de la Serbie, quinze fois plus peuplée que lui.

Milo Djukanović ne commence à prendre ses distances avec S. Milosević qu'en 1996, après la signature des accords de Dayton, et le retour à la paix en Bosnie. Sans revendiquer officiellement l'indépendance, il évoque la spécificité nationale des Monténégrins et la « souveraineté » de la petite république, tout en se rapprochant de l'Occident.

Ce nouveau positionnement entraîne une rupture au sein du DPS, dont les amis de M. Djukanović parviennent à garder le contrôle, leurs adversaires, désormais conduits par le président M. Bulatović, formant un nouveau parti socialiste populaire (SNP). M. Djukanović bat M. Bulatović au second tour de l'élection présidentielle, en octobre 1997. Il s'appuie sur les éléments de l'ancien appareil du DPS qui lui sont restés fidèles, mais aussi sur le petit parti social-démocrate, sur d'anciens sympathisants libéraux et, plus largement, sur une bonne part de l'électorat de tradition « verte », ainsi que sur les minorités nationales.

Dès lors, M. Djukanović se pose effectivement en protecteur des minorités nationales du pays – les quelque 15 % de Slaves musulmans, les 7 % d'Albanais et la petite communauté croate – face à la « menace » de Belgrade. En reconnaissance, les membres de ces minorités lui témoigneront une fidélité électorale qui ne s'est jamais démentie.

La crise et la guerre du Kosovo (1998-1999) constituent le véritable test politique pour les dirigeants de Podgorica. Dès l'été 1998, le Monténégro accueille quelque 20 000 déplacés albanais du Kosovo. Leur nombre dépasse les 100 000 durant les bombardements de l'OTAN (mars-juin 1999). Sans jamais rompre avec ses nouveaux alliés occidentaux, M. Djukanović dénonce les frappes aériennes et réclame leur arrêt. Le Monténégro est bombardé dans une proportion cependant moindre que la Serbie et le Kosovo, l'Alliance atlantique voulant éviter qu'il serve de base arrière sécurisée à l'armée yougoslave.

Les tensions politiques internes au Monténégro deviennent de plus en plus vives, tandis qu'une véritable guerre larvée oppose la police monténégrine, fidèle à M. Djukanović, et l'armée yougoslave. À plusieurs reprises, le pays manque de basculer dans la guerre civile, tandis que se développent des guérillas séparatistes monténégrines prêtes à faire le coup de feu contre les soldats yougoslaves.

Dès lors, pratiquement toutes les relations politiques sont coupées entre Podgorica et Belgrade. Durant cette période, le Monténégro bénéficie d'importantes donations européennes et américaines qui lui permettent notamment de transformer sa police en une véritable force de défense. En novembre 1999, il abandonne le dinar fédéral yougoslave, et introduit le mark allemand comme seule monnaie légale du pays (en janvier 2002, le mark sera remplacé par l'euro). En juillet 2000, les dirigeants monténégrins refusent d'avaliser les changements constitutionnels introduits par le Parlement fédéral de Belgrade et boycottent les élections fédérales du 24 septembre, qui se soldent par la défaite finale de S. Milošević et l'élection du nationaliste modéré Vojislav Koštunica.

Le retour de la démocratie en Serbie après l'insurrection citoyenne du 5 octobre 2000 met paradoxalement les dirigeants monténégrins dans une position inconfortable : ils perdent en effet leur position d'alliés privilégiés de l'Occident, et les importantes donations financières dont ils bénéficiaient se tarissent peu à peu, tandis que se multiplient les critiques sur leur dérive mafieuse.

Pour en savoir plus, voir l'article République fédérale de Yougoslavie.

3.4. L'Union de Serbie-et-Monténégro (2003-2006)

Malgré les pressions occidentales, le gouvernement de Podgorica refuse tout rapprochement avec Belgrade, durcissant au contraire ses positions en faveur de l'indépendance. En 2003, Javier Solana, le responsable de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) de l'Union européenne, parvient à négocier un compromis provisoire entre Belgrade et Podgorica : la formation d'une Union de Serbie-et-Monténégro, remplaçant la RFY. La possibilité subsiste pour les deux républiques d'organiser un référendum d'autodétermination au terme d'une période de trois ans. La Constitution de cette Union est adoptée le 4 février 2003, mais elle se révèle totalement non fonctionnelle, les deux républiques disposant de monnaies distinctes (le dinar en Serbie, l'euro au Monténégro), de systèmes bancaires, douaniers et fiscaux différents, de leur propre diplomatie, etc.

4. Le Monténégro à nouveau indépendant (2006-)

4.1. La restauration de l'indépendance

Le Monténégro décide d'organiser son référendum le 21 mai 2006. Alors que « souverainistes » et « unionistes » monténégrins se disputent sur la composition du corps électoral, l'Union européenne impose une condition spécifique pour reconnaître les résultats du référendum : 55 % au moins des suffrages exprimés doivent être favorables à l'indépendance. Au terme d'une âpre campagne, 55,5 % des électeurs choisissent la séparation. L'indépendance est officiellement proclamée par le Parlement monténégrin le 3 juin. Le pays adhère dans les semaines qui suivent à l'ONU et à l'OSCE. Le 10 septembre 2006, les partisans de M. Djukanović obtiennent une victoire écrasante lors des élections législatives. M. Djukanović choisit de ne pas briguer un nouveau mandat de Premier ministre – laissant cette charge à Željko Šturanović –, et se contente désormais de diriger le DPS.

Les premiers mois de la mandature sont dominés par les débats sur la nouvelle Constitution, dont l'adoption est une condition indispensable pour adhérer au Conseil de l'Europe. Les débats se focalisent sur la définition de l'État (État « national » ou « citoyen » ?), sur le statut des minorités nationales, et surtout sur deux questions qui ont trait à l'identité monténégrine : la langue nationale et l'Église.

4.2. Langue et religion

Jusqu'à l'éclatement de l'ancienne Yougoslavie, la langue parlée au Monténégro la langue est appelée serbo-croate puis « serbe » (srpski), à partir de 1992, même si certains indépendantistes monténégrins préférent l'appeler « monténégrin » (crnogorski). La question devient d'une brûlante acuité politique lorsque le Monténégro envisage son indépendance. Un compromis provisoire est trouvé avec l'appellation de « langue maternelle » (materni jezik), qui convient également aux Bosniaques du nord du pays, dont certains déclarent parler le « bosnien » (bosanski) plutôt que le monténégrin.

Après l'indépendance, le gouvernement choisit de graver dans le marbre de la Constitution l'appellation de langue monténégrine, définie comme langue officielle du pays. Il faut souligner que le débat porte presque exclusivement sur l'appellation de la langue, car aucun linguiste ne remet en cause l'extrême proximité de cette langue avec le « serbe », le « croate » ou le « bosnien ».

La coalition DPS/SDP ne dispose pas de la majorité requise des deux tiers des députés pour faire passer la Constitution, qui octroie le statut de « langue officielle » au « monténégrin », tout en reconnaissant parallèlement l'usage des langues serbe, bosnienne et albanaise. Le texte ne sera adopté qu'en octobre 2007, grâce au soutien des députés du Mouvement pour les changements de Nebojša Medojević (PZP, opposition), mouvement qui se situe dans le camp « souverainiste », mais tente de fédérer tous les secteurs de l'opposition, y compris les courants proserbes, afin de mettre fin à la longue domination du DPS de M. Djukanović.

La querelle ecclésiastique est du même ordre. Jusqu'en 1920, le Monténégro, terre orthodoxe, disposait d'une Église autonome de fait, même si elle n'a jamais joui d'une autocéphalie canoniquement reconnue. En 1920, l'Église orthodoxe au Monténégro a été réunie à l'Église orthodoxe serbe reconstituée sous une forme patriarcale (le patriarcat serbe avait été supprimé par l'Empire ottoman en 1767). L'Église orthodoxe serbe a toujours défendu le caractère nationalement serbe du Monténégro, et, en 1994, après l'éclatement de la Yougoslavie, un petit groupe d'intellectuels indépendantistes a été à l'origine de la « refondation » d'une Église orthodoxe monténégrine autocéphale. Aujourd'hui dirigée par le métropolite Mihailo (Dedeić), cette Église ne compte qu'un nombre réduit de prêtres et une audience limitée, et elle n'est pas reconnue par la communion des Églises orthodoxes du monde. Son existence est vivement dénoncée par le métropolite de l'Église serbe au Monténégro. Depuis l'indépendance, le gouvernement monténégrin cherche à placer sur un pied d'égalité les deux Églises, au grand dam de l'Église serbe, qui aurait voulu que sa prééminence soit entérinée par la Constitution.

4.3. La domination du DPS

L'homme fort de la petite république reprend les rênes du gouvernement le 20 février 2008, à la tête d'un cabinet pratiquement inchangé (le Premier ministre Ž. Šturanović ayant démissionné pour raison de santé). Le 6 avril, la domination politique du DPS se confirme à l'occasion de l'élection présidentielle : F. Vujanović, proche compagnon de M. Djukanović, est réélu à la magistrature suprême dès le premier tour, avec plus de 53 % des voix, face à une opposition divisée, malgré les tentatives d'unification impulsées par N. Medojević. Les élections législatives anticipées du 29 mars 2009 ne changent pas la donne : la coalition du DPS et du SDP disposant toujours d’une confortable majorité absolue en voix et en siège à l’Assemblée. Pourtant, la situation économique et sociale du pays s’est considérablement dégradée en raison de la crise mondiale.

4.4. Le Monténégro confronté à la crise

La très forte croissance enregistrée par le Monténégro dans les années qui ont immédiatement précédé et suivi la restauration de l’indépendance reposait avant tout sur le boom touristique. Le pays est devenu une destination prisée des vacanciers occidentaux (40 000 Français en 2008), mais aussi des Russes, qui ont beaucoup investi sur le littoral. Hôtels, résidences, marinas se sont multipliés, tandis que les prix du foncier explosaient. Cette fureur de construction, qui atteint également d’autres zones du pays, comme la station de montagne de Zabljak dans le Nord, fait craindre une catastrophe environnementale dans un pays qui s’est pourtant proclamé « État écologique ».

La crise économique mondiale a considérablement ralenti ce processus, interrompant nombre de chantiers d’hôtels ou de complexes touristiques et vouant à l'abandon de nombreux projets pharaoniques. Depuis l’automne 2008, le Monténégro est entré dans une forte récession : l'État a dû directement intervenir pour sauver de la faillite la première banque privée du pays, Prva Banka CG, dont l’actionnaire principal n’est autre que le frère du Premier ministre M. Djukanović. Alors que la colère sociale gronde, il n’est pas certain que l'État lui-même parvienne à échapper à la banqueroute, même si la privatisation de la compagnie publique d’électricité, EPCG, rachetée au printemps 2009 par des investisseurs italiens, a représenté une précieuse bouffée d’oxygène.

4.5. Une société toujours divisée

En 2006, trois communes monténégrines ont permis l'indépendance du pays. À Cetinje, 86 % des électeurs ont choisi l'indépendance. Ils ont été 88 % à voter de la sorte à Ulcinj, une commune du littoral, peuplée à plus de 80 % par des Albanais, et 91 % à Rozaje, une petite ville du Nord, presque entièrement habitée par des Slaves musulmans. C'est la première fois dans l'histoire récente de la région que les minorités nationales d'un pays s'allient autour d'un projet politique avec la communauté principale. Les partisans de l'indépendance monténégrine défendaient le projet d'un Monténégro multiethnique et citoyen : cette étape est franchie et le Monténégro ne peut pas exister comme État sans l'adhésion de ses minorités nationales. Le second défi, plus difficile, sera d'en faire un État de droit, relativement prospère, où toutes les communautés nationales pourront vivre en paix, ce qui implique en premier lieu d'inclure dans ce projet les Monténégrins qui ont voté contre l'indépendance de leur pays, et qui, pour certains, se sentent Serbes plutôt que Monténégrins.

4.6. La fausse sortie de Milo Djukanović et le processus d’adhésion à l’UE

Le Monténégro obtient le 9 novembre 2010 le statut officiel de candidat à l’Union européenne, rejoignant la Croatie, la Macédoine et la Turquie dans le petit « club » des candidats officiels. Six semaines après cette victoire relativement inattendue, Milo Djukanović, dont l’image est ternie par les suspicions pesant sur l’origine d’une partie de son importante fortune personnelle, annonce, le 21 décembre, qu’il démissionne de ses fonctions de Premier ministre. Il prend toutefois soin de conserver la direction du DPS, tandis que lui succède le jeune ministre des Finances, Igor Lukšić, possible dauphin dont la réputation de probité et les compétences sont susceptibles de satisfaire les exigences de Bruxelles.

Ce retrait pourrait ainsi faire partie des conditions « secrètes » fixées par l’UE. Celle-ci a en effet dressé une « feuille de route » très exigeante pour le Monténégro, constatant d’importantes lacunes notamment dans les domaines de la lutte contre le trafic de stupéfiants et la criminalité organisée, de l'indépendance de la justice et de la répression des conflits d'intérêts.

Le 25 décembre 2010, la police monténégrine mène ainsi une opération spectaculaire, se soldant par l’arrestation du maire de Budva et de neuf autres figures importantes de cette commune très touristique du littoral. Tous les prévenus sont étroitement liés à Svetozar Marović, resté vice-Premier ministre et vice-président du DPS, dont le frère figure parmi les personnes arrêtées. Elles sont accusées de corruption dans l’affaire de la construction d’un complexe touristique sur le cap de Zavala. Ce scandale était dénoncé depuis plusieurs années par l’ONG anti-corruption MANS, mais les arrestations du 25 décembre relèvent avant tout de règlements de comptes au sein du parti dirigeant, miné par les querelles de clans.

Les progrès réalisés quant au respect des divers critères politiques et économiques d’adhésion permettent cependant au Monténégro d’entamer des négociations avec l’UE le 29 juin 2012.

Loin de se retirer et fort de ce succès, M. Djukanović prend la tête de la coalition « Monténégro européen » aux élections législatives anticipées d’octobre 2012. Avec plus de 46 % des suffrages et 39 sièges sur 81 devant l’opposition rassemblée derrière le Front démocratique de Miodrag Lekić, l’homme fort du Monténégro est réélu en décembre au poste de chef du gouvernement avec 44 voix grâce au soutien des quelques députés représentant les minorités bosniaque, croate et albanaise. De plus, en avril 2013, le scrutin présidentiel, très disputé, donne finalement la victoire à son allié, le président sortant Filip Vujanović, qui obtient plus de 52 % des suffrages face à M. Lekić qui conteste le résultat sans parvenir à remettre en cause l’hégémonie du DPS. Ce dernier obtient de bons résulats aux élections municipales partielles de mai 2014.