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Virgile

en latin Publius Vergilius Maro

Virgile, les Bucoliques
Virgile, les Bucoliques

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Poète latin (ier s. av. J.-C.).

Avec une œuvre exclusivement poétique et relativement peu étendue, Virgile n'a cessé d'exercer une influence profonde sur la poésie et la culture européennes pendant toute l'Antiquité, mais aussi bien aux Temps modernes de Dante à Valéry. Père de l'Occident, a-t-on dit quelquefois. L'Antiquité nous a transmis un certain nombre de Vies de Virgile ; d'autre part, commentateurs, grammairiens expliquent volontiers par des circonstances biographiques la composition ou tel détail des poèmes ; mais tous ces documents sont sujets à caution.

Virgile est né dans la civitas de Mantoue, et les Vies lui attribuent une origine rurale qui s'accorderait au caractère de sa poésie, la vie urbaine, dans toute son œuvre, étant toujours évoquée avec aversion ou effroi ; la date traditionnelle de 70 av. J.-C. n'est pas certaine. Études à Crémone, à Milan, nous dit-on, sans doute un voyage ou un séjour à Rome. Il se trouve à Mantoue en 42 av. J.-C., au moment où des malheurs imprévus, conséquence des guerres civiles, vont s'abattre sur des cités restées jusqu'alors paisibles. Partout les paysans sont dépossédés de leurs biens au profit de vétérans qu'il faut payer de leurs services. Ces drames vont le toucher profondément ; peut-être exproprié lui-même, il aura, vers 38 av. J.-C., quitté son pays, dont il garde, dans les Géorgiques, la vive nostalgie. Après un essai pour se fixer à l'autre extrémité de l'Italie – il s'en souviendra dans la peinture du « vieillard de Tarente » (Géorgiques, IV, 125) –, il finit par s'établir en Campanie. S'il ressort des derniers vers des Géorgiques qu'il est à Naples en 29 av. J.-C., un récit d'Horace (Satires, I, 5) invite à faire remonter cette installation jusqu'en 37 av. J.-C. Il y entre en rapport avec les épicuriens de la ville, se lie plus étroitement avec Horace, avec L. Varius Rufus, qui sera un de ses exécuteurs testamentaires, peut-être avec Philodème, tous poètes et philosophes, dont il retiendra le thème de la recherche du bonheur, l'aversion pour les tracas où la vie se disperse, l'amour du loisir, le culte de l'amitié, une forme de religiosité particulièrement concrète et ne répugnant pas à l'anthropomorphisme pour traduire l'expérience de la proximité des dieux, et enfin une sorte de monisme qui, aux antipodes du dualisme platonicien, constitue d'éléments uniques bêtes, hommes et dieux, voire les plantes et les rochers.

Les Bucoliques

Ce recueil comprend dix poèmes composés entre 42 et 37 av. J.-C. Virgile a emprunté le cadre pastoral de ces églogues aux Idylles de Théocrite, mais les chants de ses bergers évoquent une réalité plus complexe. Alors que les églogues III, VII, VIII reprennent le thème de la joute amoureuse propre à la poésie grecque, les échos de la guerre civile (églogues I et IX), de la mort de César (églogue V), du retour de l'âge d'or (églogue IV) appartiennent à la réalité contemporaine et la vie bucolique s'apparente à la poésie cosmique. L'ensemble de l'ouvrage se présente comme une montée de l'homme, à travers les épreuves et les souffrances de l'amour, jusqu'à l'harmonie idéale avec la nature, tandis que l'auteur affirme ses choix littéraires en prenant progressivement ses distances avec l'esthétique des Alexandrins : en témoigne l'exercice virtuose de la xe bucolique qui parodie les règles de l'élégie à travers le plus illustre de ses représentants, Cornelius Gallus.

Le recueil présente un idéal de vie rustique et simple. Le chant y est amébée, c'est-à-dire alterné par couplets qui se répondent, chacun recevant les suggestions de son partenaire pour les incorporer à son chant, faire mieux, monter plus haut et, à son tour, offrir à l'émotion de son ami l'occasion d'un plus noble élan. Mais les convulsions de la politique, les prestiges de la ville viennent désorganiser cet univers vraiment humain. Plus gravement encore, il arrive que les chanteurs ne s'accordent pas, que l'homme dévoré par une indigne passion ne sache plus rien recevoir de ses amis ni de la Nature. La Nature elle-même peut se faire dangereuse : si l'homme ne sait pas s'accorder à elle dans une noble exaltation, elle l'égare en mille vertiges et le ramène à l'animalité. Les Bucoliques ne se donnent cependant pas comme une œuvre intemporelle. Elles sont une protestation contre les malheurs injustifiés des paysans, la revendication de leur qualité d'hommes, l'apologie de leur civilisation. Jamais, dans la littérature antique, on n'avait lu rien de tel ; le paysan y était l'homme âpre au gain, crispé sur ses avoirs, ou le balourd, le niais dont on s'amuse.

Les Géorgiques

Dans ce poème didactique en 4 chants, composés entre 39 et 29 av. J.-C., Virgile s'inspire à la fois des poètes Hésiode et Lucrèce, des agronomes Caton et Varron, pour écrire l'épopée du travail humain, et plus particulièrement à la campagne, réalisant ainsi une œuvre conforme à l'idéologie augustéenne qui prônait le retour aux valeurs traditionnelles. Le chant I dresse le calendrier des travaux des champs et évoque la culture du blé ; le chant II traite de la vigne et de l'olivier ; l'élevage du bétail fournit le thème du chant III, et les abeilles celui du chant IV. Un cinquième chant, ayant pour sujet le jardinage, était prévu, mais ne fut jamais écrit. Chaque chant comporte de longues digressions qui constituent à elles seules des œuvres poétiques achevées : les présages annonçant la mort de César (chant I), l'éloge de l'Italie et de la vie rurale (chant II), la vie des nomades (chant III), la légende d'Aristée et le mythe d'Orphée et Eurydice (chant IV). Les Géorgiques sont surtout le poème de l'homme qui par son travail tenace fait de la nature le lieu d'un âge d'or à venir : en ce sens, le triomphe sur l'adversité et la mort est moins incarné par Orphée et l'exaltation poétique que par l'homme des champs Aristée, sa patience et son obéissance aux rythmes naturels comme à la volonté divine. Si la parenté avec les Bucoliques est apparente, l'œuvre n'en est pas moins très différemment orientée : les Bucoliques offraient le spectacle d'une harmonie réalisée ou qui eût été possible – sa destruction ou sa corruption n'en sont que plus poignantes ; les Géorgiques parlent de travail, d'effort, non plus de repos, de poésie ou de contemplation. Les Bucoliques répondaient à un moment d'extrême espérance (la paix semble assurée par la victoire définitive des héritiers de César), suivi d'une accablante rechute (les héritiers de César ne s'entendent pas, la guerre recommence, l'Italie est déchirée). Puis l'espoir a revécu, mais différent ; peut-être pourra-t-on reconstruire, mais ce sera long, et la seule chance de l'homme est dans son travail obstiné : « C'est ainsi qu'a grandi la puissante Étrurie, et Rome parvenue au faîte de ce monde » (Géorgiques, II, 533). Ce n'est pas un hasard si le nom de Mécène est mêlé à l'histoire des Géorgiques, sans doute dès l'origine.

L'Énéide

Le grand poème épique de Virgile fut publié sur l'ordre d'Auguste après la mort du poète, survenue d'après les Vies le 21 septembre 19 ; une tradition constituée déjà à l'époque de Néron voulait qu'à l'approche de la fin il eût demandé qu'on la détruisît, comme trop imparfaite. Le poème est divisé en deux parties distinctes : les six premiers livres, inspirés de l'Odyssée, évoquent les pérégrinations d'Énée, venu de Troie, jusqu'à son arrivée en Italie ; les six derniers livres racontent la conquête du Latium par les Troyens sur le modèle de l'Iliade. La descente aux Enfers, au chant VI, constitue l'épisode central de l'œuvre. L'épopée débute par l'arrivée des navires troyens sur les côtes africaines. Après la prise et l'incendie de Troie, Énée et ses compagnons, poursuivis par la colère de Junon, ont erré pendant six ans sur la Méditerranée et sont poussés par une violente tempête sur le rivage de Carthage (chant I). Énée raconte à la reine de Carthage, Didon, le siège et l'incendie de Troie (chants II et III). Mais l'amour qui unit la reine au héros troyen est rompu par Jupiter, qui ordonne à Énée de reprendre son voyage. Désespérée, Didon se suicide (chant IV). Après avoir fait escale en Sicile et avoir célébré des jeux funèbres à la mémoire de son père Anchise (chant V), Énée aborde enfin en Italie et, guidé par la Sybille de Cumes, descend aux Enfers où Anchise lui dévoile l'avenir glorieux de Rome et fait défiler devant lui les plus prestigieux de ses descendants (chant VI). Accueilli dans le Latium par le roi Latinus qui lui donne sa fille Lavinia, Énée provoque la jalousie du roi des Rutules, Turnus (chant VII). Énée conclut une alliance avec l'Arcadien Évandre, établi sur le site de la future Rome (chant VIII). La flotte troyenne est détruite par Turnus (chant IX) et, dans les deux chants suivants, le combat s'engage, marqué par les exploits de Pallas, fils d'Évandre, et de la reine guerrière Camille. L'épopée se termine par un combat singulier entre Énée et Turnus et la victoire définitive des Troyens (chant XII). Synthèse de toutes les légendes grecques ou italiennes et des grands épisodes de l'histoire romaine, cette épopée savante est en fait profondément populaire par l'élan patriotique qui l'anime. C'est la puissance romaine future que chaque épisode évoque dans un rapprochement étonnant entre le passé, le présent et le futur (le bouclier d'Énée).

Hymne à la gloire de Rome et justification de l'Empire romain, l'Énéide apparut tout de suite comme la grande épopée nationale. Énée, renonçant à Didon et aux tentations de l'opulence, Énée mettant fin aux guerres du Latium, adresse le langage le plus clair à des Romains durement saignés par quatre-vingts ans de guerres civiles et conscients, désormais, qu'une grande part de leur infortune découlait de la corruption qu'engendrent les richesses. Auguste, précisément, prône la renonciation à l'impérialisme de conquête et de pillage, la vie modeste et laborieuse, la pacification et la réconciliation. D'autre part, Énée, troyen et ancêtre de Romulus, est le lien qui unit l'Orient et l'Occident de l'empire latin. Virgile offre au nouvel État, sous la forme de l'équivalent de l'édifice homérique, ses références sacrées dans une épopée où le divin se mêle à l'histoire, comme le fera Hugo au xixe s., racontant la « légende des siècles » pour enraciner dans le plus lointain passé les acquis récents de la Révolution. L'Énéide sonne comme le poème de l'empire universel et, au-delà, comme prophétie de l'unité humaine rassemblée par les dieux et réconciliée. L'Énéide fut imitée par les poètes latins, servit de base, dès le ier s., à la formation scolaire et inspira sculpteurs et peintres. Sa popularité en fit au Moyen Âge (elle donna lieu au milieu du xiie s. à une version française, Énéas, qui influença d'une manière décisive le genre du roman) et à la Renaissance un modèle pour de nombreux écrivains, qui s'appuieront sur les scènes mystiques de l'épopée pour faire de Virgile un mage inspiré, le plus chrétien d'entre les païens, celui qui sert de guide à Dante dans la Divine Comédie et qui patronne encore Hermann Broch dans sa méditation sur la création (la Mort de Virgile, 1945). Si Virgile est le père de l'Occident, il est plus encore peut-être, entre les cités antiques et l'État universel, entre le paganisme et le christianisme, l'homme de la charnière des temps.