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Suède

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Les débuts de la littérature suédoise remontent à un passé ancien (iiie s.) si l'on tient compte des quelque trois mille inscriptions runiques réparties sur tout le territoire. Brèves en général, leur contenu est assez banal (elles commémorent un événement notable ou célèbrent un disparu), mais certaines nous livrent des fragments de poèmes (Rök) dans un mètre fort élaboré.

Ce n'est toutefois qu'après la christianisation (vers 1100) et sous l'influence de l'Église qu'apparaît une véritable littérature en latin ou en vernaculaire, avec les Chansons d'Euphémie (début du xive s.) et quelques chroniques versifiées : la Chronique d'Éric (apr. 1300). Mais nous obtenons un premier chef-d'œuvre avec les Révélations de sainte Brigitte (1303-1373), fondatrice d'un ordre mystique qui ne s'abstrait pas des réalités matérielles. Le Moyen Âge est aussi la grande époque des ballades populaires chantées et dansées (folkvisor) qui brodent, en vers simples (knittel), sur tous les sujets possibles.

Libérée de la tutelle danoise, avec l'avènement de Gustave Wasa (1523) et le passage au protestantisme (1527), c'est vers l'Allemagne que va se tourner la Suède. La Bible est traduite en langue vulgaire dès 1526, à l'instigation d'Olaus Petri (1493 ?-1552), tandis que deux frères, Johannes Magnus (1488-1544), Historia de omnibus Gothorum Suenonumque regibus (1557), et Olaus Magnus (1490-1557), Historia de gentibus septentrionalibus (1555), fondent le « göticisme », théorie qui voudrait faire de la Suède le berceau des peuples et des cultures d'Europe.

Avec le xviie s., la Suède passe au premier rang des puissances européennes. Les lettres connaissent un bel essor, la reine Christine n'hésitant pas à faire venir Descartes à Stockholm, et elles se dotent, en la personne d'Olof Rudbeck (1630-1702), d'un génie universel au savoir encyclopédique qui, dans son Atlantica sive Manhem (1679), assimile la Suède à l'Atlantide de Platon ou à l'Éden de la Bible. Le lyrisme fait ses premiers pas avec des bohèmes comme Lars Wivallius (1605-1669) et Lars Johannsson, dit Lucidor (1638-1674), mais surtout avec Georg Stiernhielm (1598-1672), qui doit à son Hercule (1658), poème didactique en hexamètres, d'être proclamé « père de l'art poétique suédois ». Avec l'âge des Lumières, surgissent deux noms de premier ordre : Emmanuel Swedenborg (1688-1772), esprit scientifique universel, qui a consigné ses visions dans son Livre des rêves, et fondé une Église mystique sur les correspondances entre ciel et terre ; Carl Michael Bellman (1740-1795), auteur des Épîtres de Fredman (1790) et Chansons de Fredman (1791) qui font de lui un chansonnier d'une extrême élégance, dont le comique parodique et l'habileté musicale s'enlèvent sur un fond d'angoisse. Prose et vers suédois sont maintenant parvenus à leur plein épanouissement et de nombreux écrivains brodent sur des thèmes à la mode tandis que s'esquisse, avec Frans Michael Franzen (1772-1847) et Johan Olof Wallin (1779-1839), un mouvement qui va mener au romantisme.

Le romantisme, en Scandinavie, vient résolument de l'Allemagne. Per Daniel Amadeus Atterbom (1790-1855), nourri de Schelling, fonde la revue Phosphoros (1810) à Uppsala et rédige de longs poèmes mystiques : les Fleurs (1912), l'Oiseau bleu (1814), imité par Johan Erik Stagnelius (1793-1823), avec les Lys de Saron (1821), poèmes passionnés sur des thèmes gnostiques ou platoniciens. L'époque, toutefois, est dominée par le professeur d'histoire Erik-Gustaf Geijer (1783-1847), qui reprend aux frères Magnus, et à O. Rudbeck, leur théorie du « göticisme ». Se développe cette tendance qui était née en Suède aux xve et xvie s., et consistait à asseoir le nationalisme sur des fondations « historiques ». Les Goths, la poésie islandaise (Eddas et scaldes), les sagas et les incursions épiques des Vikings seraient les preuves de la grandeur inégalable d'un passé qu'il s'agirait de faire revivre pour démontrer l'éminente supériorité du « Nord ». Geijer avec les romantiques danois (Oehlenschläger, Grundtvig) et surtout suédois (Tegnér, Atterbom, Stagnelius, Almquist auxquels s'ajoute le Finno-Suédois Runeberg) fondent l'« Association gothique », et assurent la fortune définitive du mouvement. Il s'agit d'exalter les vertus « saines et primitives » du « Goth », de faire du Nord, dans un grand mépris de la vérité historique, le berceau de la liberté, de l'énergie, de la démocratie, voire de la chevalerie. Geijer exalte les vertus nordiques dans de grands poèmes patriotiques (le Viking, 1811), alors qu'un autre professeur, également évêque, Esaias Tegnér (1782-1846), s'essaie, dans le même sens, à l'épopée en vers (Svea, 1811) ou à la romance (la Saga de Frithiof, 1825), dans un mètre solennel et d'une belle musicalité. Ils s'effacent pourtant devant l'œuvre colossale de Carl Johan Love Almquist (1793-1866), göticiste lui aussi, et swedenborgien, révolté et libéral : dans les quatorze volumes du Livre de l'Églantine (1832-1851), il aborde tous les genres, tous les thèmes ; retenons ainsi Sara (Det gåran, 1838), inaugurant en force le sujet du féminisme, ou les Joyaux de la Reine (1834), un des plus grands romans historiques suédois. Auprès de lui, l'élégance aristocratique de Carl Snoilsky (1841-1903, Poèmes, 1869) ou l'éloquence grave de Viktor Rydberg (1828-1895, le Dernier Athénien, 1859) risquent de passer un peu inaperçues.

Sous l'influence du Danois Georg Brandes, la Suède, comme les autres pays scandinaves, va opérer sa « percée » moderne (genombrott) vers la fin du xixe s., en s'opposant violemment, dans tous les domaines (scientifique, intellectuel, moral, politique et religieux) à la tradition. Un nom domine les lettres suédoises, celui d'August Strindberg (1849-1912). Génie inclassable, qui aura passé sa vie à se justifier. La figure contestataire d'Olaus Petri (Maître Olof, 1872-1876) lui sert d'abord de prétexte. Puis il cherche dans la Femme l'incarnation de l'absolu, dont il est hanté, tout en stigmatisant la veulerie de la société bourgeoise (le Cabinet rouge, 1879). Il pense trouver dans le naturalisme à la française l'explication de sa vision du monde : de là les chefs-d'œuvre dramatiques (Créanciers, 1899 ; le Père, 1887 ; Mademoiselle Julie, 1888) qui n'ont de naturaliste que leur sous-titre : ce sont en fait des manières de psychodrames où le « meurtre psychique » devient le moyen par lequel la Femme impose sa loi. Le modernisme, non du propos mais de la structure, continue d'expliquer l'actualité de ce théâtre.

Dans son sillage, Victoria Benedictsson, dite Ernst Ahlgren (1850-1888), a doté la Suède d'un équivalent de Madame Bovary, encore qu'inversé, avec Madame Marianne (1887), alors que Fredrika Bremer (1801-1865) jetait les bases d'un féminisme mesuré (Hertha, 1856). À partir de 1890, le symbolisme français, qui ne pouvait laisser insensible l'esprit suédois, suscite les poèmes baudelairiens de Gustaf Fröding (1860-1911), tandis qu'un idéalisme chrétien anime la vaste fresque historique des Carolins (1897-1898) de l'impeccable Verner von Heidenstam (1859-1940). À l'inverse, la Décadence accable la prose artiste de Hjalmar Söderberg (1869-1941) dans le Docteur Glas (1905), par exemple.

Puis le régionalisme s'installe en force avec les Chansons de Fridolin (1898) du Dalécarlien Erik Axel Karlfeldt (1864-1931) et surtout les grands chefs-d'œuvre, nourris de légendes, de folklore et de fantaisie de la Värmlandaise Selma Lagerlöf (1858-1940). Sa Saga de Gösta Berling (1891), le diptyque de Jerusalem (1901-1902), le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (1906-1907) ont, à eux seuls, donné un retentissement européen à cette littérature.

Autour de 1910 surgit une génération nouvelle qui préfigure la crise effroyable que va subir l'Occident. Le romancier Hjalmar Bergman (1883-1931) montre avec une saisissante vérité comment « nous naissons êtres humains et vieillissons monstres » dans le cycle des Markurell (1919). Pär Lagerkvist (1891-1974) donne un retentissement mystique à l'angoisse contemporaine, dans une œuvre fascinante et chargée de symboles ambigus (le Bourreau, 1933 ; le Nain, 1944 ; Barabbas, 1950). Le phénomène le plus intéressant entre les deux guerres mondiales tient aux écrivains dits « prolétaires ». Il s'agit en fait d'écrivains sortis du peuple et autodidactes, qui se sont libérés de leur classe sociale et ont témoigné de leur expérience dans des ouvrages à caractère autobiographique. Ils n'ont de « prolétaire » que le fait qu'ils se sont intéressés, en priorité, aux classes défavorisées de la société. Ils n'ont jamais constitué une école à proprement parler. Ils valent par leur confiance dans les forces bénéfiques cachées dans les profondeurs populaires, leur style très neuf, puisqu'il n'est pas passé à l'étamine de la formation universitaire, et leur volonté, souvent inconsciente, de ne pas séparer la littérature de la vie. Leurs chefs de file, Eyvind Johnson (1900-1976) et Harry Martinson (1904-1978), ont obtenu conjointement le prix Nobel en 1974 : le premier reste intéressant pour son Roman d'Olof (1934-1937), le second par sa poésie teintée de surréalisme (Aniara, 1956). On peut leur adjoindre Vilhelm Moberg (1898-1973), auteur de la vaste fresque historique des Émigrants (1949-1959), Ivar Lo-Johansson, peintre cruel des « paysans-soldats » (Bonne Nuit, Terre, 1933) ; Josef Kjellgren (1907-1948), chantre de la peine des hommes (l'Émeraude, 1933-1940) et Arthur Lundkvist (Vie nue, 1929). À côté d'eux, le lyrisme amoureux de Hjalmar Gullberg (1898-1962 : Yeux, lèvres, 1959), les beaux poèmes angoissés de Karin Boye (1900-1941 : Pour l'amour de l'arbre, 1935) et surtout l'œuvre magistrale du plus grand poète, sans doute, qu'ait eu la Suède, Gunnar Ekelöf (1907-1968 : Tard sur la terre) attestent l'étonnante vitalité d'un lyrisme souverainement chantant, ouvert à tous les souffles de l'esprit. L'œuvre romanesque, d'une exceptionnelle qualité d'écriture, d'Agnes von Krusenstjerna (1894-1940 ; les Demoiselles von Pahlen, 1930-1935) s'inscrit délibérément à l'écart.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se manifeste une nouvelle génération d'écrivains : les 40-talister. La critique suédoise a pris l'habitude de diviser l'histoire littéraire de son pays en décennies. Celle des années 1940 est particulièrement importante, en raison, bien entendu, de l'actualité. Des revues (Horisont, 1941-1944 ; Arbetaren, 1941-1944 ; Aftontidningen, 1942-1946, puis 40-tal, 1944-1947), les débuts d'Erik Lindegren, de Lars Ahlin allaient ouvrir une période extrêmement féconde où se mêlent les influences du roman américain et de l'existentialisme français. Stig Dagerman, Werner Aspenström, Karl Vennberg allaient bientôt donner au mouvement un lustre incomparable, d'autant qu'ils n'hésitèrent pas à joindre l'action, notamment syndicale, à la réflexion. Il s'agissait de faire écho à l'angoisse de l'époque, de dégager un « pessimisme critique » (S. Dagerman), c'est-à-dire débouchant sur une « mystique de l'action » (K. Vennberg). L'angoisse et la crainte, reprises à T. S. Eliot, Kafka et Sartre, trouvaient une solution dans le radicalisme politique de gauche. D'un point de vue strictement littéraire, ils veulent rompre avec une écriture trop « bourgeoise ». En un sens, toute la littérature suédoise des quarante dernières années aura été marquée par ce mouvement, lui-même fidèle à ce qu'il avait de plus profond dans la tendance « prolétaire » de l'entre-deux-guerres : une volonté de lucidité sans complaisance pour sauver les valeurs essentielles de l'homme : liberté, responsabilité et solidarité.

Dans les années 1950, la littérature suédoise semble entrer dans une période de réflexion et de refus. Si la conscience des problèmes sociaux forme encore la base de l'esthétique militante de poètes comme Lars Forssell (né en 1928), ou de romanciers comme Sara Lidman (née en 1923), Stig Claesson (né en 1928), c'est un refus de l'idéologie qui se manifeste dans les nouvelles de Lars Gyllensten (né en 1921), dans les romans de Birgitta Trotzig (née en 1929), recueils où l'écriture devient son propre commentaire. La tradition symboliste ou surréaliste nourrit cependant l'inspiration d'une nouvelle école avec Tomas Tranströmer (né en 1931).

Dans les années 1960, les lettres suédoises connaissent un renouveau sensible, sous l'influence du nouveau roman français et du choc provoqué par la guerre au Viêt-nam. En outre, le mépris du réalisme répandu par les écrivains de l'après-guerre pousse à l'expérimentation et entraîne l'éclosion de toute une vague d'œuvres hybrides à mi-chemin entre le livre-débat et le roman. Pour mieux cerner la réalité, les auteurs ont recours au reportage avec Jan Myrdal (né en 1927), au roman documentaire avec P. O. Enquist (né en 1934), à la satire pseudo-documentaire avec P. C. Jersild (né en 1935), au roman-reportage, aux confessions ou au journal. L'engagement politique s'exprime aussi à travers le roman sociopsychologique de P. G. Evander (né en 1933), Kerstin Ekman (née en 1933) et de Lars Gustafsson (né en 1931).

Au cours des années 1970, on assiste au retour à un réalisme spontané et dénonciateur. Les écrivains sont solidaires du peuple et de la classe ouvrière ou s'intéressent aux cadres moyens, aux marginaux (Ulf Lundell, né en 1949).

Les lettres suédoises de ces dernières décennies ont d'abord été marquées par une réflexion de caractère politique : Per Wästberg (né en 1933) médite sur la condition des peuples africains et sur le colonialisme (Sur la liste noire, 1960), Sara Lidman, qui avait débuté par un roman-reportage sur les mineurs du Norrland (la Mine, 1968), s'élève, dans Moi et mon fils (1981) contre le racisme et l'apartheid. Jan Myrdal critique les structures sociales de son propre pays (Enfance, 1982). Il en va de même avec P. C. Jersild dans la Maison de Babel (1973), ou avec Lars Gustafsson, dans Mort d'un apiculteur (1978). Le poète Göran Palm (né en 1931) dénonce la sournoiserie du capitalisme à l'intérieur même de la social-démocratie (Endoctrinement en Suède, 1968). Les voix féministes trouvent leur meilleur porte-parole dans les romans de Kerstin Ekman, notamment dans Une ville de lumière (1983).

Les voix de Göran Tunström dans l'Oratorio de Noël (1983), de Per Gunnar Evander (né en 1933) dans les Poings noués de Judas Iscariote (1978), de Torgny Lindgren (né en 1938) dans Bethsabée (1984), de Carl-Henning Wijmark (né en 1932), ou du poète Kjel Espmark (né en 1930 ; Signes à l'Europe, 1982), disent toutes la révolte face à l'indifférence du monde présent pour l'individu vivant. L'œuvre théâtrale et poétique de Lars Noren (né en 1944 ; le Courage de tuer, 1982) est marquée encore par ce climat de violence et de morbidité, alors que s'énonce désormais, chez Tomas Tranströmer (né en 1931) notamment, une poésie plus riche de métaphores et d'images tendant vers le fantastique (Baltiques, 1974), annonçant une tout autre veine. Les productions récentes témoignent de cette confluence des courants.