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Sénèque

en lat. Lucius Annaeus Seneca, dit Sénèque le Philosophe

Cet article est extrait de l'ouvrage Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Écrivain latin (Cordoue v. 2 av. J.-C. – 65 apr. J.-C.).

Second fils de Sénèque le Rhéteur, il suivit à Rome l'enseignement du stoïcien Attalus et, pendant un temps, pratiqua l'ascétisme prôné par le pythagoricien Sotion. Pour le détourner de ce mode de vie néfaste à sa santé, son père l'envoya effectuer un voyage en Égypte, au retour duquel il commença, sous le règne de Caligula, une carrière politique. Mais, après avoir exercé la questure, il se consacra à la littérature. Il jouissait déjà d'une grande influence à la cour lorsque, en 41, il fut accusé par Messaline d'être l'amant de Julia Livilla, sœur de Caligula, et fut exilé en Corse pendant huit ans (41-48). À la mort de Messaline, il fut rappelé à Rome et dut à la faveur de la nouvelle femme de Claude, Agrippine, d'être nommé précepteur de son fils Néron. À l'avènement de ce dernier (54), Sénèque joua le rôle de conseiller et jusqu'en 58 exerça de fait le pouvoir avec Burrhus. Mais, à mesure que la personnalité de Néron s'affirmait, Sénèque voyait son influence diminuer et préféra se retirer de la cour (62) pour se consacrer à la méditation philosophique. Impliqué dans la conjuration de Pison (65), il s'ouvrit les veines, sur l'ordre de l'empereur.

Le philosophe

On ne possède qu'une partie des œuvres, dont la variété et la multiplicité reflètent à la fois la vivacité intellectuelle, la facilité d'écriture et les contradictions de ce philosophe qui, ambitieux et vivant dans le luxe, sut faire de façon convaincante l'apologie de l'ascétisme et du renoncement aux biens terrestres. Dans les Consolations, écrites pendant son exil en Corse (41-48), sur le modèle des lettres adressées par les philosophes aux affligés, il s'adresse successivement à sa mère Helvia, à Marcia qui pleure son enfant, à l'affranchi Polybe qui a perdu son frère, pour leur enseigner à dépasser leur douleur et à considérer la vanité des biens terrestres. Il rédigea ensuite de nombreux traités philosophiques, improprement appelés dialogues, qui se présentent comme des traités de direction morale : De la providence ; De la colère (écrit entre 41 et 49 apr. J.-C.), qui développe la thèse stoïcienne condamnant la colère et étudie les différents remèdes pour la prévenir ; De la constance du sage, adressé à Annaeus Serenus, que Sénèque veut détacher de l'épicurisme et auquel il démontre que le sage stoïcien ne peut subir d'outrage ; ce traité correspond à la première étape de la conversion de Serenus au stoïcisme, qui se poursuit avec De la tranquillité de l'âme (entre 49 et 61 ap. J.-C.), où Sénèque lui conseille d'éviter les plaisirs et les vices de la société et d'adopter un mode de vie simple, et De l'oisiveté ; De la clémence (écrit entre 55 et 59), destiné à Néron au début de son règne, méditation sur la clémence présentée comme une méthode de gouvernement ; De la brièveté de la vie (composé v. 49 apr. J.-C.), qui explique que la vie est en réalité trop longue quand on songe aux occupations stériles qui détournent l'homme de la recherche de la sagesse et de l'étude de la philosophie ; Des bienfaits (composé entre 54 et 64), étude de l'échange des bienfaits comme un des fondements de l'ordre social dans l'Antiquité ; De la vie heureuse (composé en 58-59 apr. J.-C.), qui définit le bonheur non par la recherche du plaisir, à la manière des épicuriens, mais par une vie conforme à la nature, selon les principes du stoïcisme.

Ce sont cependant les Lettres à Lucilius (recueil de 124 lettres adressées à son ami Lucilius entre 63 et 65 apr. J.-C.) qui contiennent l'essentiel de sa pensée : pour guider son ami dans l'apprentissage de la philosophie stoïcienne, Sénèque lui adresse jour après jour les réflexions que lui inspirent les menus incidents de sa vie quotidienne ; de cette expérience familière naît progressivement la méditation philosophique. « Nous pouvons, disait-il, discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, nous reposer avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les stoïciens, la dépasser avec les cyniques. » Cette philosophie, à l'opposé du christianisme qu'on a voulu y découvrir, se propose le salut du seul individu en un style qui, refusant l'éloquence populaire, s'enracine dans une intériorité en quête de sagesse et s'exprime dans le « sublime de l'allusion ».

Nous sont également parvenus un traité scientifique en 7 livres, Questions naturelles, où il entend prouver la grandeur de la Providence divine à travers l'étude des phénomènes naturels terrestres et célestes, et un pamphlet politique, l'Apocoloquintose (dont le titre grec signifie « la Métamorphose en citrouille », et qui raille l'apothéose de l'empereur Claude).

Les tragédies

Sénèque composa aussi des tragédies, dont neuf sont parvenues jusqu'à nous. Médée, inspirée par la pièce d'Euripide et par la Médée d'Ovide, aujourd'hui disparue, a pour originalité de montrer sur la scène, contre les règles du théâtre antique, Médée en train d'égorger ses enfants.

Avec Hercule furieux, adapté de l'Héraclès d'Euripide, Hercule sur l'Œta, adapté des Trachiniennes de Sophocle, montre Hercule empoisonné par la tunique trempée dans le sang du centaure Nessus et que son épouse Déjanire lui a offerte croyant à un philtre d'amour ; la pièce illustre l'attitude du sage stoïcien face au destin et à la souffrance.

Dans Œdipe, Sénèque prend pour modèle l'Œdipe roi de Sophocle, auquel il a donné une couleur latine par les épisodes du sacrifice de Tirésias et de la scène de nécromancie visiblement inspirés par des passages de l'Énéide. Les Phéniciennes reprennent également la légende d'Œdipe et du combat d'Étéocle et de Polynice. Dans Phèdre, sur une intrigue proche de celle de l'Hippolyte porte-couronne d'Euripide, il s'attache à peindre le caractère de Phèdre torturée par sa passion fatale pour son beau-fils ; sa déclaration d'amour à Hippolyte ainsi que le récit du messager venu annoncer à Thésée la mort du jeune homme inspirèrent à Racine deux des scènes les plus célèbres de sa tragédie. Le thème de Thyeste a été emprunté à la légende des Atrides : pour se venger de son frère Thyeste, Atrée lui fait manger la chair de ses propres enfants ; ce sujet a inspiré à Sénèque des scènes terrifiantes que Crébillon a imitées dans sa tragédie Atrée et Thyeste. Dans les Troyennes, s'inspirant à la fois des Troyennes et d'Hécube d'Euripide, Sénèque prend pour sujet le meurtre d'Astyanax et le sacrifice de Polyxène après la prise de Troie ; dominée par la figure désespérée d'Hécube, la tragédie comporte une scène surprenante dans laquelle le chœur évoque, à la manière épicurienne, le caractère définitif de la mort. Enfin dans Agamemnon, après un rappel des crimes des Atrides par l'ombre de Thyeste, l'intrigue se noue autour du meurtre d'Agamemnon et de celui de Cassandre qui prédit la vengeance d'Oreste ; deux chœurs de Mycéniennes et de Troyennes commentent l'action et les débats de conscience de Clytemnestre.

Pour Artaud (lettre à Paulhan du 16 déc. 1932), ces tragédies faisaient de Sénèque « le plus grand auteur tragique de l'histoire ». S'il imite les tragiques grecs, Sénèque remplace cependant l'action progressive de la pièce grecque par une suite de tableaux, dont les longues tirades déclamatoires, les descriptions minutieuses, les dissertations morales se substituent au mouvement dramatique. L'outrance du procédé et l'emphase du style s'unissent ainsi à un sens certain du pathétique et du pittoresque. L'influence de Sénèque fut profonde sur le dernier quart du xvie s. humaniste ; elle se traduisit par une double rupture : avec le naturalisme de la Renaissance et avec le style cicéronien – à travers Juste Lipse et Montaigne, Sénèque imposera le goût de la formule et de la pointe.